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mm
A gift of
Associated
Médical Services Inc.
and the
Hannah Institute
for the
History of Medicine
/" .
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in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/analysedelentendOOvois
/r.
ANALYSE
DE
L'ENTENDE3iENT HUMAIN.
OUVRAGES Di mi'mk Airrriu
< lioz les nn^iues IJIrrairc*.
DL! Hl'lCAlKMF.N r, ses causes, ses didérents d<gi»'s. Movens
iliérnpeiirK]iies pour prévenir, modifier ou guérir celle infir-
inilé. Taris. IS^l, iu-S. 2 (r.
DIS CAl SKS MORALES ET PHYSIQIjES DES MAI.ADIKS
.MI'MALES, et de queliiies autres affections nerveuses, telles
(pje l'hystérie, la nymphomanie, le satyriasis. Piiris, 1826,
in
.S 7 fr.
AI'IM.ICATIONS DE LA rilYSTOLOGIE DU CEUVEAU h
l'éinde (les enfants (jui nécessitent une éducation spéciale.
l'.Miuieii de ifilf (iiie.slion. (hiel mode d'éducation faol-il
adopter pour les enfants qui sortent de la ligne ordinaire, et
(jui, par leurs particularités natives ou nccpiises, lurmeul
couununéuient la pépinière des aliénés , des î^rauds liomines,
des [grands scélérats et des infracteurs vulgaires de nos lois?
Paris, \nO, in-8.
DK L'HOMME ANIMAL. Paris, 1830. in-8. 7 IV. .^0 c.
|)K L'IDIOIIE CHEZ LES ENFANTS, et des auUvs parlieula-
liiés d'iiUelii'^euce eu de caraelèrc (jui uéeessitenl pour eux
une iiislnuiion et une éducation spéciales : de leur responsa-
bilité morale. Paris, 18.'i3 , iu-8.
Di; 'inAlTEMKN r INTELl IGI;NT de L\ KOLII:, et appli-
caiiou de quelciues-uns de .ses principes à la i éforme des cri-
minels Paris. 18'i7. in-8. 2 fr.
Pmi». — Impriiiii'ii.; .le !.. Mmuinkt, ihp M^Jikui ,
\i\ALYSE
UE
L'ENTENDEMENT HUMAIN
QUELLES SONT SES FACULTÉS?
QUEL EN EST LE NOM, QUEL EN EST LE NOMBUE,
(iUEL EN liorr ÊTRE L'EMPLOI ?
VMK LK UOCTEL'lî
FÉLIX VOISIN
VKIHXIN CIIEV «E^ ALIÉNÉS DE L'HOSPICE DE BICÈTKE (l'HEMIEUli stUTlUN ) ,
MEMBRE DE LA LÉGION D'HONNEUR, ETC., ETC.
.),; suis la vio , la voie , le bonheur
et la tanlé.
Saint Llg.
SUIVI D'IN MKMOlKt SIH L'ABOLITIOÏN Dt LA l'ElNE UL M(»Ki.
PARIS
.1. -B. UAILLIÈRE et FILS
LIBI5.\1UKS UE l'académie IMPÉRIALE DE MÉUECirSE
Rue Hautcfeiiille , 19
g.oiulre^i 1 INew-Vork
H. BMI.I.IERK, 219, REGKVr-STKLtT | H. UAILLIÉKK, 2l)U , ItlKlADWAV
MADRID, eu. B.ULLY-BAILLIEUE , C.^LLE DEL PRINCIPE, I I.
1858 ^«•^*'''^*«.
8iw.iarH^O'Jf5
A MONSIEUR
LE COMTE PILLET WILL
RÉGENT DE LA BANQUE DE FRANCE ,
COAIMANDEUR DE l'ORDRE DE LA LÉGION D'HONNEUR , ETC.
A l'homme émincnt dont le caractère est à la liaiileur de Tintelli-
gence ;
A celui qui par ses virtualités propres, ses qualités personnelles,
a su conquérir une des plus grandes positions sociales et qui la
domine par une dignité parfaite ;
A riiomme qui comprend ce que c'est que l'homme, et qui dans
un ordre admirable et de la manière la plus complète sait employer
son temps, ses facultés et sa fortune ;
A celui qui au milieu des i udes épreuves de la vie et du succès de
ses entreprises a conservé sa grâce cl sa simplicité ;
A l'homme qui cultive avec un égal succès les lettres , les sciences
et les beaux-arts, et qui les protège ;
A l'homme qui a honoré et servi l'industrie , la finance et Téco-
nomie sociale et politique , qui a gardé souvenir de son pays natal ,
qui fait le bien en secret, et qui par l'énergie de ses instincts, la
noblesse de ses sentiments et l'activité de ses pouvoirs intellectuels,
accomplit en toute règle et droiture sa mission d'homme ici-bas.
En lui offrant la dédicace de mon livre, j'obéis à un sentiment
d'estime profondément sentie , et je réponds avec bonheur aux
témoignages affectueux d'une amitié qui m'est bien chère.
Félix VOISIN .
Mniicriri chef iIcs .ili.iics ilc niri-i,e \,r 'ir'isinn.
AVIS AL LECTEUR.
Des circonstances indépendantes de ma
volonté ont retardé jusqu'à ce jour la publi-
cation de cet ouvrage, dont la première livrai-
son a paru en 1851. Mais ce retard, fâcheux
pour moi seul, n'a porté nul préjudice à la va-
leur telle quelle de ma publication. Mon livre
d'ailleurs, comme le fait pressentir son titre,
n'est point le livre d'une époque : il est écrit
pour tous les temps, pour luus les lieux, puur
tous les hommes. Les principes ({u'il renfei'me
ne varient pas au gié des intérêts, des idées
et des passifjijs d'un jour ou d'un moment.
Je puis dire comme un publicisle célèbre : Le
VIH
AVIS AI r.KCTKl'r,.
précepte d'hier sera le précepte de demain,
le précepte du présent comme de l'avenir.
J'ai pris, pour base de mon travail, la na-
lureinvariable et bien délerminéedeThomme;
j'ai apprécié les divers milieux au sein des-
quels se déroulent ses puissantes activités, et
j'ai trouvé, dans l'arrangement admirable qui
a présidé à la formation de sa tète, l'ordre
hiérarchique de ses différents pouvoirs (t),
(1) Voici, chins la lêle luiinaiiie telle qu'elle est sortie des mains
de la création, la disposiiioii n-spcclive de ses différentes facultés.
Celte localisaiion générale et d'ensemble est acceptée sans oppo-
sition aujourd'hui par l'universalité des savants.
Les instincts de conservaiinn. les penchants bruts, en occupent
les parties latérales et postérieures.
Les sentinients moraux se monirent îi la partie supérieure.
Et les pouvoirs inlelleciuels se dessinent à la partie anté-
rieure.
A la première vue, sans réllexion et comme par instinct, la hié-
rarchie (le nos forces diverses est mise à découverl.
I.n bête reste et doit rester à sa place inférieure. La paiiie
haute de l'encéphale, plus imposante et plus belle, redèlc en
queUjue sorte sa propre puissance et son autorité suprême; elle
révèle et proclame et fait | ressentir que c'ei-t là (|ue la nature
a placé le siège du gninfrni'mrnt , cpic c'est la (jne se IromeiU
les inslrnmenls de l'àmi-.
AVIS Al' I.KCI'KUIi. IX
et, par cela même, la loi positive de ses ma-
nifestations, la loi intellectuelle et morale
qui doit éternellement les gouverner toutes;
loi également invariable et en dehors de la-
quelle il ne trouve que déceptions et mal-
heurs.
La Providence, à laquelle on prèle si gra-
tuitement tous les jours les mauvaises pas-
sions de l'humanité, intervient évidemment
de celte manière sur le gouvernement des in-
dividus et des peuples : avantage et bien-être,
lorsqu'on obéit à cette loi qui vient d'elle;
souffrance et punition, lorsque l'on s'y sous-
trait.
Le Créateur a ainsi disposé les choses dans
notre constitution; nous ne pouvons échapper
à cette espèce de fatalité. Nous trouvons bien
ce qui est bien, nous trouvons mal ce qui est
mal, et en raison de ces deux impressions si
différentes et si contraires, nous réagissons
isolément ou collectivement tout à l'heure,
\ VVJS Ai; LtCiKUl'..
aujourd'hui ou demain, tôt ou tard, en un
mot, mais toujours inévitablement, en raison
directe du tort que l'on nous a fait ou de
la satisfaction légitime que l'on nous a don-
née. Tout s'inscrit daïis la tête humaine, rien
ne s'y efface. Les générations font des legs
aux générations , tel est l'arrêt de Dieu.
Quelqu'un payera.
Puisque chaque homme, même dans la con-
dition la plus simple et la plus obscure, a,
dit-on, sa mission à remplir, je viens, dans la
mesure de mes forces, m'acquitter de la
mienne. Fort de convictions que j'ai établies
sur des faits irrécusables et nombreux, je ne
crains pas que, d'un bouta l'autre de mon ou-
vrage, on me trouve une seule fois en contra-
diction avec moi-même ; les preuves des vé-
rités que j'avance se trouveront dans les cho-
ses mêmes que je dirai, dans l'instinct de mes
semblables, dans l'écho (jue j'éveillerai dans le
fond de tous les cœurs, dans le consentement
AVIS \v I, l'en ri! xi
unanime et forcé de tous les hommes debonne
foi qui voudront vérifier par des études sévè-
res l'exactitude de chacune de mes observa-
tions.
Je ne me suis inspiré que des hautes facul-
tés qui nous ont été départies, et qui consti-
tuent en nous l'amour du bien, du beau, du
vrai, de l'honnête et du juste. Je relève, en
même temps, de l'esprit d'analyse et d'induc-
tion, et à ce double point de vue je crois pou-
voir enseigner à mon tour, comme ayant puis-
sance dans cette direction scientifique.
Je cherche à savoir ce que comportent, et
la riche organisation que nous avons reçue, et
les attributs de différents ordres qui y sont
inhérents et qui en forment le caractère in-
stinctif, intellectuel et moral.
Quiconque lira ce livre avec quelque atten-
tion y trouvera, j'en suis sûr, le cachet d'un
homme droit et bien intentionné ; le style
n'en est point travaillé , aussi est-il assez^
Xlf AVIS Al! I.KCIiai!.
souvent incorrect; mais il est clair, large,
net et positif. Si je suis à la hauteur de mon
sujet, j'aurai posé sur les traces d'un de mes
premiers maîtres , M. le docteur Georges
Ferrus (1), les bases de la nouvelle philoso-
phie , de la philosophie pratique ; j'aurai
appris , à tous ceux qui veulent vivre de
la vie de l'homme, ce qu'ils doivent faire
de leur temps et de leurs facultés pour eux-
(1) Voyez l'ouvrage remarquable qu'a publié en 1850 ce sa-
vant tro|) modeste, ayant |)our litre : Des prisonniers, de l'eni-
prisonnenient et des prisons. Jusqu'à cette époque nous n'avions
que des compiaiiiies sentimentales sur les hoaiuies et les choses
de cetordre ; c'était peut-être par là qu'il fallait commencer pour
(ixer l'altenlion des gouvernemenis. Mais, si je fais une exception
bien méritée en faveur de M. Charles Lucas, aucune de ces nom-
breuses composilions, qui font d'ailleurs l'éloge de l'esprit et de
l'àme de leurs auteurs, n'a le cachet scientifique.
M. G. Ferrus seul est le premier qui, en dehors et indép» ii-
dainmenl des influences de l'instruction et do l'éducation, des li;i-
biludes, des mœurs, des circonstances extérieures, lieux com-
muns habituels des meilleurs philanthropes, ait établi entre les
criminels des distinctions fondées sur leur nature propre, c'esl-
à-(lire sur la violence de leurs instincts, sur le peu de vivacité de
leurs sentiments moraux et sur la faiblesse de leur intelligence.
(;'esl lui (|ni a trouvé dans les inégalités in.'iKjuécs de leur rsprit
AVIS AI] LKCI'RUR. XllI
mêmes, pour leurs semblables, pour la na-
ture extérieure, ei partant pour Tordre, le
bonheur, la plénitude et la moralité de leur
existence entière.
A Rome, le grand médecin de Pergame,
Galien, après avoir exposé à ses auditeurs les
merveilles de l'organisation physique de
l'homme, s'écriait, dans un saint enthou-
et de leur caractère les surlaces vulnérables de leur constitution,
qui a su apprécier les ressources particulières que chacun d'eux
pouvait offrir à l'action des modificateurs, et qui a pu consé-
quemment indiquer de main de maître les moyens extérieurs à
l'aide desquels il est possible d'éclairer, de refréner, de cor-
riger ces natures incomplètes, ou désordonnées ou viciées par de
niau vais exemples.
Les classifications qu'il a proposées sont établies sur leur vé-
ritable base, sur la naturi; de l'homme.
Jo ne fais qu"im reproche à ce profond observateur : c'est d-,
n'avoir pas ashcz tiré parti des avantages que lui donnaient ^a
science et sa haute |)osition médicale; c'est d'avoir traité des ad-
ministrateurs, gens respectables et bien intentionnés sans doute
et qui ne sont pas sans mérite vrai, a\ec une gracieuseté et une
urbanité telles, qu ils ne se sont pas doutés de la supérioiité
qu'il avait sur eux, et qu'ils ont, par suite de celte trop grande
déférence, maintenu \e sta/u qvo des choses dans leurs mai-
sons pénitentiaires.
XIV AViS \r r KCI'KI'li.
siasme , qu'il vonail do chnritei' un liymne
à la gloire de rKternel.
En m'efîorçanl, sur un terrain plus élevé,
de dévoiler les étonnants mystères de notre
constitution intellectuelle et morale, j'ose es-
pérer que les lecteurs apercevront chez moi
le sentimentheureuxqui transportait son âme.
Que n'ai-je eu pour peindre mes émotions sa
brillante éloquence, je leur eusse mieux fait
partager ma vénération pour l'Auteur ïout-
Puissant de ces miracles !
ANALYSE
L'ENTENDEMENT HUMAIN.
OUVRAGES DU MEiME AUTEUR.
Cliez le iiiciiie lii braire*
DU BÉGAIEMENT, ses causes, ses différenls degrés. Moyens théra-
peiiliques pour prévenir, modifier ou guérir celle infirniité. Paris,
1821 , in-8. 2 fr.
DES ' A'JSES MORALES ET PHYSIQUES DES MALADIES MEN-
TALES, et de quelques autres affections nerveuses, telles que l'hys-
térie, la nymphomanie, le satyriasis. Paris, 1826, in-8. 7 fr.
APPLICATIONS DE LA PHYSIOLOGIE DU CERVEAU à l'étude
des enfants qui nécessitent une éducaiion spéciale. Examen de celle
question. Quel mode d'éducation faul-il adopter pour les enfants
qui sortent de la ligne ordinaire, et qui par leurs particularités na-
tives ou acquises forment communément la pépinière des aliénés ,
des grands hommes, des grands scélérats et des infracteurs vulgaires
de nos lois? Paris, 1830, in-8.
DE L'HOMME ANIMAL. Paris, 1839, in-8. 7 fr. 50c.
DE L'IDIOTIE CHEZ LES ENFANTS, et des autres particularités
d'intelligence ou de caractère qui nécessitent pour eux une instruc-
tion et une éducation spéciales; de leur responsabilité morale. Paris,
1863, in-8.
DU TRAITEMENT INTELLIGENT DE LA FOLIE , et application
de quelques uns de ses principes à la réforme des criminels. Paris ,
1867, in-8. 2fr,
MÉMOIRE EN FAVEUR DE L'ABOLITION DE LA PEINE DE
MORT. Paris, 1868, in-8.
ir.!.". — iiii'nhii RIE ou i.. iimtl-.kT, m e «ic:(0'i , 2.
ANALYSE
DE
L'ENTENDEMENT HUMAIN
QUELLES SONT SES FACULTÉS ?
QUEL EN EST LE NOM , QUEL EN EST LE NOxMBRE ,
QUEL EN DOIT ÊTRE L'EMPLOI ?
PAR LB DOCTECa
FELIX TOISIIV,
Médecin en chef des aliénés de l'Iiospice de Biccirc ( première scclioii ) ,
membre de la Légion d'honneur, etc., de.
Je suis la vie , la voie , le boiiliLur
et la santé.
Saint Luc.
Lu ù l'Académie nationale de médecine
LE 14 OCTOBRE 1850.
-s^a^c^x^a.
i PARIS,
CHEZ J.-B. BAILLIÈRE,
LIBUAIRE DE l'ACADÉ.MIE NATIONALE DE MÉDECINE,
rue llaiili'fciiiile , 49;
à Londres, chez II. Unillâècc, 3tîl. Kej^cnt'Strect ;
A New-York, chez II. BAiLLih:nE, 290, Broadway.
A MADRID, CUEZ C. BAILLY-EAII-UKRE, CALLE DEL PRINCIPE) 11.
1851.
INTRODUCTION.
L'eluclo des forces , lello est la tâclie lîii
■XI\<^ siècle.
En physique, en pliysii.logie, en écouomic,
dans toutes les hraiiclies desrcclieiclies: l°dd-
leiniiuer les principes actiTs, les vertus oig; -
niques, les puissances productiiccs ; 2° trou-
ver les conditions de leur manifestation ;
3° formuler les lois qui les régissent ; 4° dis-
poser un milieu au sciu duquel ces forces se
produiront uornialement et avec le plus d'a-
vantagr; possible: voilà le problème.
Victor Meunier.
Le xviii® siècle l'a fait proclamer par un de ses
plus éloquents interprètes: Point de bonheur
pour l'homme en dehors des lois de sa constitu-
tion. Cette observation était profonde et vraie,
mais elle était incomplète : elle n'envisageait
qu'une seule des mille et une conséquences fâ-
cheuses que l'homme subit inévitablement lors-
qu'il ne fléchit pas sous les lois de sa nature. Le
bonheur n'est pas la seule chose qui lui échappe
alors , son existence est manquée et condamnée
à la douleur. Il a en lui des forces, des énergies,
des virtualités, en vertu desquelles il tend inces-
samment à l'action, et lorsqu'on ne leur accorde
pas leur emploi raisonnable , lorsque la sphère
légitime de leurs activités reste incessamment
fermée, non seulement il n'est point heureux, il
ne jouit pas du bien-être que le bienfaisant créa-
teur a attaché à l'exercice élevé de tous ses pou-
6 INTRODUCTION.
voirs, mais l'inquiélude, le malaise el l'ennui
robsèdenl et le minent sans relâche ; et, comme
il faut cependant de toute nécessité qu'il soit ,
c'est-à-dire qu'il agisse jusqu'à la mort d'une
manière ou d'une autre, il s'ensuit, s'il n'arrive
pas à l'automatisme, qu'il trouve mécompte à
toutes ses agitations , qu'il ne vit point confor-
mément à son être, qu'il vit mal, et qu'il tombe,
par cette violence faite à son organisation, à ses
sens, à son âme, à son esprit et à son cœur, dans
toute sorte de misères, de désordres ou d'écarts,
quand toutefois le crime, le suicide ou la folie ne
viennent pas le frapper dans ces sentiers du
malheur.
Vivre est donc le métier que je voudrais ap-
prendre à mon tour à mes contemporains, et
cela non pas seulement pour les appeler aux
plaisirs dont la nature a fait d'ailleurs l'instru-
ment de conservation de tous les êtres sensibles,
mais encore , et bien mieux , dans l'intention de
les appeler à leurs grandes destinées , de leur
rendre leurs titres et leurs droits , de leur faire
connaître les facultés nombreuses qui forment
leur apanage et le mode d'existence supérieur
et magnifique qui doit en être la conséquence.
Cette voie est la seule qui puisse honorer leur
INTRODUCTION. 7
vie, el les faire sortir des tristes conditions au
sein desquelles ils faussent leur propre nature et
vont au-devant de leur propre déchéance. C'est
donc comme médecin tant soit peu versé dans
l'étude de l'organisation et de tous les pouvoirs
qui lui sont conférés , c'est comme observateur
et témoin des perturbations de toute espèce qui
suivent nos abstentions , nos révoltes et nos in-
fractions, c'est comme homme bien désireux d'y
apporter remède, que je viens, sous l'appui de
votre bienveillance, ^lessieurs, prendre à ce su-
jet devant vous la parole. Heureux si je puis dé-
montrer ce que j'avais pressenti dès mon entrée
dans la carrière médicale, savoir : que la médecine
qui apprend à l'homme à se servir de ses forces
et qui, par l'appel qu'elle fait à leur activité,
prévient les souffrances physiques ou morales et
les maladies ou les désordres qu'elles provoquent
ou qu'elles entraînent à leur suite, vaut tout au-
tant, et plus, que la médecine qui enregistre les
infractions faites à la nature et qui en guérit les
fâcheux effets.
Au point de vue général, c'est une justice à
rendre aux médecins de l'antiquité comme à
ceux des temps modernes, ils n'ont rien négligé
pour arriver à ce précieux résultat ; ils ont fait
8 INTRODUCTION.
de la médecine préventive, et c'est bien en dépit
de leurs cfTorls que l'espèce liumaine est restée
dans l'ignorance des premiers principes de direc-
tion nécessaires à son bonheur comme à sa
santé. Depuis le fameux traité du père de la
médecine, de l'influence de l'air, des eaux et des
localités sur la constitution de l'homme, jus-
qu'aux ouvrages publiés de nos jours sur l'hy-
giène publique, on peut dire que la science n'a
point fait défaut à l'humanité. Sur un point seu-
lement , mais sur un point d'une grande impor-
tance , elle est restée constamment en arrière.
On lui doit les plus sages recommandations pour
ordonner l'homme le plus convenablement pos-
sible dans le milieu qu'il habite; elle l'a guidé
dans une foule de rapports avec la nature exté-
rieure; elle a projeté la lumière sur les fonctions
les plus importantes de sa jie de nutrition , de
sa vie organique, et, par les connaissances
qu'elle a répandues dans le domaine public, par
les institutions qu'elle a créées , et le bien-être
matériel qu'elle a contribué à établir jusque
dans les dernières classes de la société , elle est
parvenue à faire monter la moyenne de la vie
humaine , qui ne dépassait pas autrefois vingt-
sept à vingt -huit ans, à trente -sept années
INTRODUCTION. 9
d'existence. Honneur donc , malgré tous les in-
grats qu'elle a faits, à la science médicale et à
tous ceux qui la cultivent avec tant de désinté-
ressement et de succès !
J'ai dit que, sur un point d'une grande impor-
tance , la médecine préventive était restée con-
stamment en arrière. Et en effet, Messieurs, en
dehors de quelques idées générales , vagues et
confuses, qui ont échappé comme par instinct à
l'intelligence de quelques têtes fortes,' et qui sont
restées sans application , la médecine n'a point
veillé au développement de la vie instinctive, de
la vie morale et de la vie intellectuelle de l'hu-
manité ; la vie supérieure de l'espèce humaine ,
la vie du cerveau n'a servi de thème ni de texte
à aucun des membres de la famille médicale. Qui
se l'imaginerait ! Malgré l'exemple contraire
donné par les médecins-prêtres de la vieille
Egypte, on s'est mis dans l'esprit, au sein des so-
ciétés les plus savantes de l'Europe, et on a voulu
le ftiire croire à tout le monde, que ce sujet n'ap-
partenait pas à la médecine; qu'il devait être
abandonné aux métaphysiciens, aux membres des
universités , aux idéologues proprement dits , et
que des hommes aussi graves, aussi sérieux, aussi
positil^s que des hommes de notre ordre, n'en
10 INTRODUCTION.
pouvaient ni n'en devaient faire l'objet de leurs
méditations.
Je viens protester devant vous, Messieurs,
contre cette inqualifiable opinion.
Si ce sujet présente de grandes difficultés , si
nous avons autant de systèmes de philosophie
que de soi-disant philosophes , si la science n'a
pas encore dit son dernier mot sur la nature de
l'homme, la faute en est justement aux médecins,
qui ont laissé prendre à des hommes étrangers à
l'étude de l'histoire naturelle et de la physiologie
un r(Me qui leur appartenait exclusivement. Et
vous le concevez plus que personne au monde ,
Messieurs : quand on veut écrire sur l'homme, et
rapporter les phénomènes qu'il présente à leur
véritable cause, il faut d'abord prendre pour
base son organisation, et apprécier ensuite l'in-
fluence des milieux au sein desquels il déploie
ses virtualités. L'observation répétée de ses ma-
nifestations donne alors la mesure de ce qu'il
est et de ce qu'il peut être, et, par une dernière
conséquence, on peut de science certaine lui for-
muler les lois de son perfectionnement,
C'est pour avoir méconnu ces vérités si sim-
ples, c'est pour avoir dédaigné ce plus beau
fleuron de sa couronne, que la médecine a été
dépassée dans les anciens temps par les travaux
INTRODUCTION. ^^
des philosophes, des psychologisles et des mora-
listes proprement dits; c'est comme cela qu'elle
est restée au-dessous de son mandat, qu'elle a
livré l'homme sans boussole et sans appui à tous
les accidents de la vie , qu'elle n'a pu imprimer
de direction salutaire aux forces fondamentales
d'où relèvent ses passions, servir à l'asseoir avec
intelligence et moralité dans le monde extérieur,
ni contribuer par cela même à le préserver des
causes qui le conduisent le plus ordinairement
au malheur, au suicide, au crime ou à l'aliéna-
tion mentale.
Je reviens à mon axiome : La médecine qui
apprend à l'homme à se servir de ses forces et
qui, par l'appel qu'elle fait à leur activité, pré-
vient les souffrances physiques ou morales et les
maladies ou les désordres qu'elles entraînent a
leur suite, vaut tout autant, et plus, que la mé-
decine qui enregistre les infractions faites à la
nature et qui en guérit les fâcheux effets.
A toutes les époques de la vie des peuples,
comme je viens de vous le faire entendre, il s'est
donc rencontré des hommes d'une grande éner-
gie, d'une grande intelligence et d'une grande
élévation de sentiments , qui se sont persévé-
ramment occupés à favoriser l'évolution instinc-
tive, intellectuelle et morale de notre espèce, et
12 INTRODUCTION.
à en contnMorles iTianiroslalions. Leurs conseils,
leurs maximes, la promulgation de leurs lois, les
préceptes de leurs religions, quelque différentes
que fussent entre elles ces mêmes religions, tout
en fait foi.
Dans cette direction scientifique comme dans
toute autre néanmoins, on n'a pas trouvé la vé-
rité d'un clin d'œil, et nous ne la possédons
môme pas encore tout entière aujourd'hui. Cer-
tains principes furent d'abord admis sur parole ,
sur autorité magistrale; puis ensuite ils furent
discutés, admis ou rejetés, suivant le progrès des
lumières et la marche de la civilisation. Autant
qu'on peut s'en rapporter aux annales de l'his-
toire, la révélation faite aux hommes des temps
primitifs fut étendue , rappelée et modifiée par
Moïse, et la sienne à son tour fut étendue et
perfectionnée par le Christ. Dans les pays où ces
grands législateurs ne purent faire parvenir leurs
doctrines, et où de nos jours même elles ne sont
pas parvenues ou ne se sont point établies, il ne
faut pas croire que les révélations des beaux ca-
ractères et des belles intelligences aient manqué
à l'humanité. Non, partout, sur tous les points de
l'univers, l'iiomme supérieur a éclairé, guidé et
ennobli la foule de ses semblables. Ne soyez
INTllODUCTlOr^. lo
donc point étonnés, Messieurs, si vous me voyez
placer, je ne dirai pas sur la même ligne , il y a
eu trop d'inégalité dans les manifestations de
leur âme et de leur esprit, mais placer haut dans
mon estime tous les hommes qui, d'une manière
ou d'une autre, orthodoxes ou hétérodoxes, ont
contribué à éclairer les nations et à les rappro-
cher de l'essence même de celui qui leur donna
la vie.
Nous n'avons point à relever ici les erreurs
ou les faiblesses de quelques uns de ces esprits
supérieurs; toujours est-il qu'ils ont fait progres-
ser leur siècle , qu'ils ont été, à différents titres,
les instructeurs et les éducateurs du genre hu-
main, et qu'en observateurs profonds des misères
et des passions de l'humanité, ils ont fait tout ce
qui dépendait d'eux pour régulariser l'action de
nos diverses facultés, pour étendre le cercle de
notre intelligence, stimuler nos sentiments mo-
raux , nous harmoniser avec les hommes et les
choses, et nous faire vivre enfin de la vie propre
de notre espèce. On peut dire en toute assurance
qu'ils ont, chacun dans leur temps et chacun dans
la mesure de sa capacité, contribué à transformer
le vieux monde, et qu'ils ont par cela même en-
core préparé les voies dans lesquelles nous voyons
14 INTRODUCTION.
l'espèce humaine se précipiter tout entière au-
jourd'hui.
Quoi qu'il en soit des èminents services rendus
aux grandes sociétés du monde par ces hommes
de génie, et quelles que soient aussi notre recon-
naissance et notre admiration pour eux tous,
je ne crains pas d'aflirmer cependant, leurs ou-
vrages à la main , qu'ils sont loin d'avoir émis
tous les principes propres à diriger convenable-
ment l'activité de nos facultés. Les uns n'ont fait
face qu'aux vices de leur nation ; les autres, avec
toute leur supériorité, ont fléchi parfois sous les
préjugés de leurs contemporains ; celui-ci a donné
un sommaire de la loi qui peut-être, en raison
même de sa généralisation sublime, n'a point
suffi et ne suflit point encore de nos jours pour
éclairer l'esprit étroit de la multitude et changer
ses dispositions égoïstes; celui-là, lorsqu'il ne
s'est pas perdu dans les ténèbres de la métaphy-
sique, s'est borné à descendre en lui-même, à se
prendre pour terme de comparaison, et à présen-
ter la mesure de son cerveau pour celle de l'en-
tendement humain.
Tous sont restés au-dessous du vaste sujet de
leur entreprise; la loi d'activité propre à cha-
cune de nos facultés n'a point été promulguée >
hNTRODUCTlON. 15
et l'espèce humaine, vieillissant dans sa longue
enfance, est restée dans l'ignorance de sa propre
vie. D'où vient cela? La réponse est facile à faire.
Lorsque ces belles intelligences ont voulu gui-
der notre espèce dans les voies de son perfec-
tionnement, la science de la nature de l'homme
était à peine au berceau; on observait, on écri-
vait, et l'on parlait alors sous l'empire exclusif de
quelques sentiments supérieurs. Notre constitu-
tion morale n'avait point été analysée dans ses
éléments primitifs ; on ne savait ni le nom, ni le
nombre de nos facultés. Notre cerveau était resté
lettre close ; et ce qu'il y a d'étonnant dans le
degré de perfection auquel ces belles intelli-
gences sont parvenues, ou, pour mieux dire, ce
qui prouve combien elles avaient été richement
dotées par la nature, c'est qu'elles aient pu, avec
les seules ressources de leur propre fonds, se
révéler au monde avec tant de puissance, de
grandeur et de moralité.
Depuis lors, deux écoles célèbres, l'école écos-
saise, représentée en France par Royer-Collard,
Cousin, Jouffroy, Vallex et Joly, et l'école de
Gall et de Spurzheim , qui de plus que la pre-
mière s'est appliquée à chercher dans le cerveau
la condition matérielle de tous les phénomènes
16 liSTRODUCÏION.
psychiques; deux écoles célèbres, dis-je, ont
senti le vide de la science, et l'on peut le procla-
mer à leur honneur, elles ont comblé la lacune
laissée par leurs prédécesseurs. Douées d'un es-
prit sévère, n'enregistrant que des faits positifs,
se déliant de tout raisonnement spéculatif, elles
ont étudié l'homme comme tout autre objet de
l'histoire naturelle; éclairées par le flambeau de
l'analyse, elles ont noté ses manifestations jour-
nalières et fait l'inventaire exact de toutes les
forces inhérentes à sa constitution. Par cette
heureuse méthode, elles ont tout misa découvert
dans lui; elles se sont ainsi convaincues que
l'homme est un être fini, déterminé, qu'il n'est
pas plus insaisissable, pas plus énigmatique que
tous les autres êtres de la création, et qu'il est
possible, par conséquent, de savoir par l'observa-
tion tout ce que comporte sa nature. Effective-
ment, Messieurs, toutes nos facultés, tous nos
pouvoirs se font jour ici-bas. Voilà ce que ces
deux écoles ont fait, et voilà leurs titres à être
gloriiiées par les savants de tous les pays.
Grâce à leurs laborieuses investigations, nous
savons aujourd'hui non seulement de quels élé-
ments se compose notre vie sensoriale, chose
que nous avaient d'ailleurs parfaitement élucidée
ir<5TR0DUCTI0>'. 17
nos devanciers, mais nous savons encore de
quels éléments, c'est-à-dire de quelles facultés se
compose la vie de nos instincts, de quels élé-
ments ou de quelles facultés se compose notre
existence morale, et enfin de quels éléments ou
de quelles facultés se compose la vie de notre
intelligence.
L'homme aujourd'hui est connu comme on
connaît tout autre corps de la nature, comme
on connaît un mollusque, un végétal, un insecte,
un quadrupède ; on sait les fonctions qu'il par-
tage avec les végétaux, les facultés qui le met-
tent sur le plan des animaux et les pouvoirs qui
l'ennoblissent et le distinguent du reste de la
création.
Vous ne l'ignorez pas, nous n'occupons qu'un
point dans l'espace et nous n'avons qu'un mo-
ment dans le temps; aucun de nous ne peut suf-
fire à toutes choses : les deux écoles dont je viens
de vous parler se sont arrêtées là, et elles nous
ont laissé leur œuvre à continuer. Cette œuvre,
quelle est-elle? Je vous l'ai fait pressentir, cette
œuvre consiste à prendre l'homme tel qu'il est
et à lui tracer la loi d'activité de toutes les facul-
tés qu'il a reçues : toute ma médecine préventive
est là. C'est de lui dire comment il doit vivre
18 iMr.oDucnoN.
|)(nir \iMV conlornuMiuMit à sa naluiT, pour (Hrc
lui-même, pour etrelieureux et éviter de tomber
dans les diverses aberrations de son propre en-
tendement : tel est le but que je me propose d'at-
teindre.
J'accepte tous les dons de la nature, et non
seulement je ne >eux laisser ni sommeiller ni
s'éteindre aucune de ses virtualités, mais je veux
dire encore comment chacune d'elles doit être
exercée, appliquée au plus grand avanlai^e
comme au plus grand honneur de l'humanité. Je
veux autant qu'il est en moi conlirmer la justesse
des paroles de Descartes, ([ui disait : que s'il est
possible de perfectionner l'espèce humaine, c'est
dans la médecine (ju'il faut en chercher les
movens. J'ai donc eu raison de vous le faire ob-
server, Messieurs, les anciens ne pouvaient pas
tout dire sur ce sujet. Connue ils n'avaient pas
fait l'analyse complète des facultés qui par leur
ensemble constituent l'entendement humain , il
leur avait été inqjossible de formuler des prin-
cipes d'éducation qui en\elo})])assenl le moral
tout entier et qui eussent })our résultat de met-
tre l'homme en toute valeur pour lui-même et
pour ses semblables. La politique machiavélique
savait bien (juelque chose de cette science, mais
lîSTRODUCTION. 19
elle ne se servait de ses lumières que pour agir
dans un sens diamétralement opposé, que pour
abattre et tuer les spontanéités les plus géné-
reuses de lame humaine. Notre but, à nous autres,
est donc bien indiqué : nous nous proposons de
faire connaître nos facultés fondamentales et
d'indiquer les moyens extérieurs à l'aide des-
quels on peut en favoriser le développement et
en régulariser l'emploi.
Il ne faut point se le dissimuler, nous sommes
loin encore du terme de notre perfectionnement ;
non seulement nous ne savons point nous servir
de nos pouvoirs instinctifs, nous les abandonnons
à leur grossier matérialisme , mais on peut nous
reprocher surtout de ne point vivre en hommes,
de ne point vivre dans les conditions de notre
organisation supérieure, et de manquer ainsi par
notre propre faute le but élevé de notre existence.
Nous méconnaissons nos premiers devoirs, nos
premiers intérêts et nos plus grands plaisirs.
Cette infraction à la première loi de notre être
ne reste point impunie; nos misères, nos ennuis,
nos mécomptes, notre asservissement, tout vient
de là : la conséquence est forcée. On ne peut
nous toucher que par les surfaces que nous pré^
sentons, et l'on agit avec nous comme avec de
20 lîSrRODDCIlON.
misérables créatures qui ne c()ni])renncnl ni les
choses de rintelligcnce ni celles des sentiments
moraux: des distinctions ou des humiliations lai-
tes à la vanité, des amendes ou des récompenses
pécuniaires, la prison, le cimeterre et le bâton,
la potence et la guillotine, voilà encore de nos
jours sur quelles bases on s'appuie pour modifier,
gouverner et sauver de lui-même le roi de l'uni-
vers. Le bourreau est la pierre angulaire de notre
ordre social, et la raison en est simple, Messieurs:
en aucun lieu du monde il ne peut venir dans
l'esprit de personne de traiter en hommes des
hommes qui ne sont pas des hommes.
Je puis cependant le dire devant vous ,
car vous vous sentez ordonnés pour une autre
existence que celle de la brute ou du méchant,
et vous voulez que pour entraîner vos détermi-
nations, on fasse appel à vos qualités morales, à
vos grandeurs innées; je puis le dire devant
vous: tout s'émeut aujourd'hui dans la société,
et cependant en dehors du gouvernement que
nous nous sommes donné et qui tend au moins
à la consécration de quelques grands principes
humanitaires, je ne vois pas qu'il se soit opéré
un notable changement dans nos mœurs, et
([u'on s'émeuNC el (}u'<mi agisse sous la haule
INTRODUCTION. 21
direction des liantes facultés de renlendement,
et particulièrement sous l'inspiration de la bien-
veillance, de la vc'nération , de la justice et de
l'eslime de nous-mêmes et de nos semblables.
Oui, nous sommes sous le joug des propen-
sites inférieures, et l'homme en nous n'appa-
raît encore que bien faiblement dans l'homme.
Chose singulière ! ignorance vraiment impardon-
nable des premières lois de notre nature ! nous
voulons le bonheur, nous désirons la liberté, et
nous ne paraissons pas savoir que la tranquillité,
la paix, la joie, les grandes voluptés ne se trou-
vent que dans l'exercice et l'application des for-
ces, des vertus dont je viens de donner les noms,
et que la liberté, de son côté, ne s'établit et ne
se maintient qu'avec le désintéressement, la no-
blesse et l'ascendant de chacune d'elles.
On parle en tous lieux de transformer le
vieux monde, on a cent fois raison: élargissons
notre esprit, élargissons notre âme, sortons de
l'animalité, montrons l'homme à la terre; mais
alors donnons à nos activités un autre but que
l'égoïsme. Que tout conspire, même nos penchants
inférieurs, au triomphe de notre nature humaine:
ne ressemblons plus à ceux dont nous critiquons
les actes et dont nous envions la position, et rai-
22 INTRODUCTION.
lions-nous par conséquent à nos institutions libé-
rales. Nos devoirs sont aussi imprescriptibles
que nos droits; en pesant sur nos semblables du
poids de notre individualité, pour qu'ils s'aper-
çoivent de notre présence et qu'ils ne comptent
pas sans nous, il convient aussi que nous n'en
fassions point abstraction dans notre esprit, et, de
plus, que nous déversions incessamment sur eux
les trésors de notre àme. Pénétrez-vous bien de
mes idées, notre existence doit se composer de
la manifestation de toutes nos facultés, mais c'est
comme hommes que nous l'avons reçue, et c'est
comme hommes que nous devons l'employer et
la rendre. Elle doit donc porter le cachet de no-
tre origine et briller par l'intelligence et la mo-
ralité; elle doit être tout à la fois individuelle
et sociale. La solidarité est la loi du genre
humain.
Si nous n'entrons pas dans cette voie, qui seule
ne fausse pas notre nature et qui peut seule
commander le respect, consolider nos droits et
nous protéger les uns contre les autres; si nous
ne donnons pas pour base nouvelle à ce vieux
monde la voûte supérieure du cerveau; en d'au-
tres termes, si nous ne le faisons pas reposer sur
les pouvoirs augustes de l'humanité, sur la devise
INTIlOnrCllON. 23
cil retienne inscrite en loi 1res d'or au milieu de
nos drapeaux, notre œuvre n'aura point de durée,
l'animal seul apparaîtra dans l'homme, et toutes
les batailles dans lesquelles nous sommes prêts à
nous engager aujourd'hui ne tourneront tou-
jours, quelle qu'en soil l'issue, qu'au triomphe d'un
animal sur un autre animal, d'un égoïsme sur un
autre égoïsme; nous recommencerons de point
en point, et seulement à plus de frais encore,
l'histoire de nos aïeux.
Ainsi donc, loin de faire dans mon travail un
appel exclusif aux penchants bruts qui sont en
nous, et dont la prédominance éterniserait l'ani-
malité de notre espèce et justilierait tous les des-
potismes, j'appelle à moi, i'a>ive de toute la
puissance de ma parole et de ma volonté les la-
cultés supérieures de notre àme; j'appelle à moi
les sentiments moraux, les sentiments véritable-
ment civilisateurs et conservateurs ; j'entraîne
dans ce mouvement heureux les forces géné-
reuses de l'intelligence et je subordonne l'ordre
entier de nos rapports à leur autorité suprême.
De cette manière, veuillez bien considérer l'ex-
pression dont je vais me servir, je concours à
la seconde création de l'homme dans l'accep-
tion du mot homme: je le conduis à la plénitude
2U INTRODUCTION.
(le son existence, je lui donne la léritable sa-
gesse; je donne jour à toutes les forces de son
organisation, à toutes les tendances de ses sens
extérieurs, de ses facultés perceptives, de ses
penchants, de son esprit et de son cœur, et je
redoute d'autant moins la violence de ses incita-
tions inférieures, l'emportement de ses désirs,
que je ne disjoins point ses facultés, que je les
fais se prêter un mutuel appui, et que tout se
passe, en un mot, suivant les indications de la
nature même, sous le contrôle de son intelli-
gence et de sa moralité.
Je ne saurais trop insister sur ce point capital.
Faire vivre l'homme de toutes les vies de sa con-
stitution; le faire obéir à toutes les volontés bien
réglées de sa nature; le faire répondre à tous
les dons qu'il a reçus par surcroît ; favoriser en
tout point la merveilleuse adaptation de tout
son être avec les objets extérieurs; respecter
toutes ses facultés en donnant incessamment la
direction et la suprématie à celles de Tordre le
plus moral et le plus élevé, et, par cet assujettis-
sement religieux aux institutions de notre Créa-
teur, le maintenir dans la loi de sa double
existence et l'empêcher de tomber ou dans le ma-
térialisme de la bête, ou dans le spiritualisme
INTRODUCTIONS. 25
affligeant de l'ascétisme: voilà, sans parler ici
des eiïorts persévérants que l'on doit faire pour
améliorer sa condition matérielle, les moyens de
rendre l'homme à lui-même, d'assurer son bon-
heur, de le sauver du malaise, de l'ennui et de le
soustraire par cela même à l'influence des causes
qui le conduisent le plus ordinairement au sui-
cide, au crime ou à l'aliénation mentale.
Si je me suis bien fait comprendre, vous devez
être convaincus, par les considérations que je
vous ai livrées au commencement de mon intro-
duction et par celles que je viens de vous sou-
mettre, que les médecins, quoi qu'on en dise dans
les cercles de la haute politique, ont raison plus
que suffisante pour se placer au rang des instruc-
teurs des peuples: ce sont véritablement eux qui
connaissent l'homme dans sa racine et son es-
sence; ce sont eux qui ont dévoilé les secrets de
son organisation cérébrale, qui ont tenu compte
des actions et des réactions réciproques du monde
sur lui et de lui sur le monde, et qui peuvent con-
séquemment le mieux ordonner ses rapports ex-
térieurs, gouverner ses passions et lui tracer
l'emploi normal et régulier de son temps et de
ses facultés.
Il me reste maintenant . avant d'entrer plus
26 INIHODUCTION.
proroïKlcnienl en malirro. à vous donner le litre
(le mon ouvrage. Je Tinlilule: Anah/se de lenten-
ilemenl humain, et je \\\\ demande quelles sonl
ses facullés, quel en est le nom, quel en est le
nombre et quel en doit être rem])loi. En d'au-
tres termes, Messieurs, je viens dérouler, dé-
plisser sous vos veux le cerveau de l'homme; je
^iens vous faire connaître une à une les facultés
dont ilest l'instrument, dont ilesllacondition ma-
térielle, et fort de la révélation que j'y trouve tout
écrite du doigt même de la Divinité, je viens en dé-
finitive vous apporterles nouvelles tables de laloi.
J'ai pris pour épigraphe ces paroles remarqua-
bles de la philosophie du xvm^ siècle, qui m'ont
toujours semblé m'avoir été dérobées: a Vivre, ce
» n'est pas respirer; c'est agir, c'est bénir Dieu
» dans chacun de ses dons; c'est faire usage de
)) nos organes, de nos sens, de nos facultés mo-
» raies, de nos pouvoirs intellectuels, de toutes
« les parties de nous-mêmes qui nous donnent le
» sentiment de l'existence: l'homme qui a lepluh
» vécu n'est pas celui qui a conq)té le plus d'an-
» nées, mais celui qui a le plus senti la vie et qui
» l'a le plus honorablement enqjlovée. »
On verra, à l'occasion de l'exercice et de l'em-
ploi de chacune de nos facultés, sur quels points
INTRODUCTION. 27
la loi nouvelle que j'apporte diffère de celles qui
l'ont précédée, sur quels points inconnus à l'an-
tiquité elle ouvre et trace à l'espèce humaine sa
ligne de conduite et son devoir moral, et com-
ment par une dernière conséquence, en mainte-
nant l'homme dans la force et la dignité de sa
nature, elle le prémunit contre tout ce qui peut
affaiblir sa liberté morale, pervertir son carac-
tère, le dégoûter de l'existence ou troubler sa
raison.
J'ai promis de faire connaître l'ensemble des
lois suprêmes inscrites par Dieu même dans
notre constitution, .le viens tenir ma parole;
et si le livre saint de la nature s'est bien ouvert
devant moi, si j'en ai bien saisi le caractère et le
sens, on verra tout de suite la distance énorme
qui nous sépare encore aujourd'hui du but élevé
de notre existence.
Veuillez, Messieurs, me prêter ici toute votre
attention, et m'accorder en même temps toute
votre bienveillance : car, je le répète, je vais
pénétrer dans le sanctuaire même de la nature;
je vais me placer devant l'homme , devant la plus
riche création de l'Eternel, et sonder les pro-
28 J^TROD^c^lo^.
tondeurs de son or^anisalion cérébrale; je vais
(léeliirer les voiles qui lui cachaient les inslru-
nuMils (le ses iiianifeslations iuslinctives, inlel-
lectuelles et morales, el ni'etTorcer de lui l'aire
bien comprendre que le don de chacune de nos
t'acultés, que la présence d'une force quelconque
dans notre constitution est une indication pré-
cise, tbrmelle, des volontés du Créateur à notre
égard. Tout pouvoir inhérent à notre être a son
but légitime d'action et son droit d'exercice; il
ne peut pas avoir été vainement institué, et nous
devons le maintenir incessamment en activité.
Je viens vous diie néanmoins aussi, pour ne
cesser d'aller au-devant des interprétations des
méchants, que si nous ne devons laisser som-
meiller aucune de nos virtualités, elles ne doivent
point (Mre abandonnées sans limites et sans frein
à leurs j)ropres énergies; que l'homme n'est point
simplement un animal, qu'il est, avant tout, un
cire moral el intellectuel; ([ue la suprématie
appartient de droit à ses attributs supérieurs, el
qu'il s'avilit, qu'il se dégrade, qu'il se rend mal-
heureux . (pi'il devient la honte de son espèce
el le lléau de la société, (pi'il encourt la sévé-
rité de la justice divine et humaine, si son intel-
ligence el ses sentiments moraux ne sont pas
liNThODUCTlOiN. 29
conlinuellcnieiit occupés à éclairer, à épurer, à
modifier, à ennoblir chaque expression de ses
mouvements inférieurs.
Une fois déjà, Messieurs, l'humanité na rien
compris à son existence : elle s'était absorbée
dans la chair et la matière, et il fallut que
l'homme divin, dans la tête duquel la vie morale
s'était particulièrement incarnée, apparût dans
le monde, et vmt dire quels étaient les devoirs,
les plaisirs et les hautes destinées de notre
espèce. Aujourd'hui nous pouvons, mieux qu'il y
a deux mille ans, comprendre sa parole; nous
pouvons surtout la dépouiller des fausses inter-
prétations qu'on en a laites, et contribuer par
cela même à rendre plus sensible et plus pra-
tique sa haute révélation. Par suite aussi du
progrès des connaissances humaines, et, en par-
ticulier, de la physiologie du cerveau et du sys-
tème nerveux , nous savons tout ce qui est
renfermé dans la tète humaine, et nous pouvons
mieux saisir en toutes choses les intentions du
Créateur : ses lois sont écrites par lui-même dans
la structure merveilleuse de nos merveilleux
appareils.
L'intelligence, la plus simple comme la plus
élevée , comprend aujourd'hui que les sens exis-
jO INTRODUCTION.
lent pour remplir leurs fonctions ; par conséquenl,
pour transmettre au cerveau les impressions du
monde extérieur, et qu'il y a crime ou Folie à
les tenir lermés.
Cette même intelligence, (pielle qu'elle soit,
conq)rend que les instincts (|ui nous sont com-
muns avec les brutes ont également un rôle à
jouer dans l'économie; qu'ils sont donnés pour
assurer la vie de l'individu et la conservation de
l'espèce; qu'ils ont la dignité de l'utilité, ainsi
que je l'ai dit ailleurs , et que sous peine de
révolte, d'orgueil ou d'ind)écillité, il ne nous est
pas permis d'en empêcher les manifestations
raisonnables.
Il en est de même de nos sentiments moraux :
par leurs applications généreuses, ils doivent
incessamment attester les privilèges augustes que
nous tenons de la Divinité. Vis-à-vis d'elle et
de nos semblables , ils doivent nous poser en
créatures de premier ordre, dignes, indépen-
dantes, religieuses, fortes et constituées pour
tout ce qui est beau, pour le sacrifice , le dévoue-
ment, la justice et la vérité; el à moins de pro-
noncer nous-mêmes notre propre déchéance >
de manquer à notre mandai , de nous exposer à
tous les mépris et à la perte de nos libertés, nous
Il\TI?ODUCTION. 31
ne pouvons pas ne pas suivre leurs inspirations
désintéressées, ne pas vivre, en un mot, dans
les grandeurs , l'ascendant et l'éclat de leur haute
moralité.
Quant au\ facultés intellectuelles, après tant
d'inventions du génie, de découvertes dans les
sciences, de perfectionnement dans les arts, de
chefs-d'œuvre de peinture, d'architecture et de
poésie, d'ouvrages immortels sur la médecine,
la religion, la philosophie, la morale et la légis-
lation, est-il nécessaire d'appeler l'homme à la
vie de l'intelligence et de lui faire sentir l'obéis-
sance qu'il doit encore , sous ce rapport , aux
volontés de son Dieu?... Oui, Messieurs, quoique
en dépit des obstacles l'espèce humaine ait assez
bien répondu aux faveurs dont elle a été l'objet,
et qu'elle ait déployé sur cette terre une partie
de sa grandeur, il importe néanmoins de lui
recommander sans cesse de maintenir en acti-
vité toutes les forces de son esprit.
C'est encore une triste vérité que nous avons
à faire entendre : à toutes les époques il s'est
trouvé des hommes , et il s'en trouve encore au-
jourd'hui, qui, en dehors des opinions des plus
grands philosophes et des principes mêmes du
christianisme , ont considéré la raison comme un
32 IMIiODL'CTlON.
don funeste, les lumières comme des choses nui-
sibles à la Irancjuillilé et au bonheur des nations,
et qui, non seulement n'ont rien fait pour favo-
riser révolution intellectuelle de l'humanité, mais
(|ui n'ont rien négligé pour éterniser son enfance.
Oui pourrait croire, si ce n'était un fait avéré,
(pie dans presque tout l'univers les plus belles
productions de l'esprit humain n'ont point encore
été relevées de l'anathème et de l'interdiction
qu'on a jetés sur elles ?
Entrons donc pleinement , Messieurs , dans les
voies de la sagesse éternelle; acceptons tous ses
bienfaits, réagissons contre les hommes de mau-
vaise volonté. Que nos sens, que nos penchants,
nos sentiments, notre intelligence; que tous les
pouvoirs de notre constitution apprécient , si je
puis dire ainsi, la vie qui les pénètre et le but de
leur existence; qu'ils la manifestent dans le
cercle de leurs attributions respectives; que tout
ce qui est en eux soit ; qu'ils brillent comme la
mer, la terre et les cieux, de toutes les magnili-
cences de leur Dieu créateur. Et nous, qui , ])ar
la spécialité de nos études, avons pu conq)rendre
mieux que d'autres personnes ses conmiande-
menls positifs, respectons-les en tout point; pu-
blions-en la table sacrée, et sentons a>ec admi-
LNTHODnyrioN. 33
ration, a\ec bonheur et reconnaissance, tout ce
qu'il a voulu que nous tussions en nous taisant
liomnies et en nous ouvrant l'univers.
Telles sont, Messieurs, les obligations que nous
avons à renq^lir vis-à-vis du Créateur et de nous-
mêmes; malheureusement l'homme, qui connaît
tant de choses, s'ignore profondément lui-même.
Le tait est vrai: l'humanité reste au-dessous de
ses propres destinées; elle ne connaît ni ses
forces, ni ses devoirs, ni ses droits, ni son but ;
et, sous quelque rapport qu'on l'envisage, bien
souvent elle fait peine ou pitid.
Dans le travail que je livre aujourd'hui à la
publicité, je donne l'analyse des facultés qui, par
leur ensemble, constituent l'entendement humain;
je dis ce que nous sommes et ce que nous pour-
rions être. C'est nous mettre à même, les uns les
autres, d'examiner si nous répondons à l'étendue
de nos pouvoirs; c'est nous fournir l'occasion
d'asseoir un jugement sur notre mode particulier
d'existence, de voir si nous vivons conformément
aux intentions et aux libéralités de la nature; si,
en un mot. nous avons à nous féliciter ou à rou-
''ir de notre rôle ici-bas.
Pardonnez-moi l'illusion que je puis me taire.
Messieurs; mais, sous ces ditlérciils raj)|)orts. cl
<laiis la iiu'.stiiv (le mes rail)los capacités, je crois
aj)|)t)ilor aussi paiiiii nous (|ucl(|ues bonnes nou-
velles: car en même lemps (|ue je viens par mes
l)aroles exciter, animer >otre cerveau, c'est-à-
dire ou\rir votre ca'ui-, Notre ànie, votre esprit et
\ os sens, je > iens également vous ouvrir le monde
extérieur, ou du moins rétablir et multiplier
entre vous et lui tous ces rajjports harmoniques
et délicieux ([ue vous avez méconnus, que vous
avez délaissés, et en dehors desquels cependant
la vie, décolorée, s'allaiblil et s'éteint.
Marchez donc sous le souille du Seigneur, ne
répudiez aucun de ses dons, déplovez-vous sous
tous les attributs que nous tenez de sa bonté;
servez-^ous de toutes les Ibrces de Notre consti-
tution, et, pour eu maintenir l'activité, pour les
avoir toujours Iraiches et toujours vigoureuses,
ne vous isolez pas, touchez incessamment la terre.
appuNcz-vous sur elle, et Ncnez >ous ranimer au
contact de tous les êtres et de tous les objets
([u'elle renlerme eu son sein.
Et qu'on ne croie pas cpie je Ncuille, en mex-
primant ainsi, signaler seulement l'ignorance du
peuple sur tous ces points. Non, si je fais quelques
rares evceptions, tout le monde est peuple sous
ce rapport; et je le dis à la honte de nos uniNci-
l.N'rHODUCTION. 35
sites d'Europe, la jeunesse même qui sort de des-
sus les bancs de nos brillantes écoles n'est pas
plus avancée que le reste de la population.
Jetez les jeux autour de vous, Messieurs ; in-
terrogez qui vous voudrez sur la nature de
l'homme, et vous trouverez, en général, une igno-
rance aussi grande chez les gens instruits que
chez ceux qui ne le sont pas. Ils savent tous, par
exemple, leur science est allée jusque-là, le
nom et le nombre de leurs sens extérieurs; mais
ils ne savent ni le nom ni le nombre de leurs
instincts conservateurs, ni le nom ni le nombre
de leurs sentiments moraux, ni le nom ni le
nombre de leurs pouvoirs intellectuels; et, conmie
de raison, ils ne peuvent chercher ni trouver dans
le monde extérieur les agents propres à vivifier
ces facultés fondamentales de leur constitution.
Tout est donc chez eux tous l'effet du hasard et
des circonstances, et ils ne peuvent vraiment, en
connaissance de cause, se poser en ordonnateurs
intelligents de leur propre existence; aussi les
voit-on les uns et les autres rester presque tou-
jours en dehors, à coté, au-dessus ou au-dessous
des pouvoirs de leur organisation, si je puis dire
ainsi, s'agiter dans les ténèbres, compromettre
leur bonheur^ ou tomber dans une foule d'extra-
36 IMHODrUTlOiN.
vaganccs, de désordres et d'écaris. (|iii ne les
eondiiiseiil (jiie {r()[) rré([iiemnienl à la misère,
au siiieide, au erinie ou à raliéuadon mentale.
In mot encore. Messieurs; car j'ai besoin (jue
mes lecteurs ne soient pas des hommes à [)réju-
gés. 11 > a deux cents ans tout à l'heuie. I^ascal.
en rétléchissanl sur la diversité des jugements
humains, disait: « On ne voit presque rien de
>) jnste ou d'injuste (pii ne change de ({ualité en
» changeard de climat. Trois degrés d'élévation
» du pôle reuNcisent toute la jurisprudence, un
» méridien décide de la vérité. En peu d'années
» de possession, les lois londamentales changent.
» le droit a ses épo(pies. Plaisante justice qu'une
» rivière ou une montagne borne ! Vérité en deçà
» des Pyrénées, erreur au delà. » iMalgré le pro-
Lnès tant ^anté des lumières, il en est encore
ainsi de la morale, en général, iMessieurs: ici on
encourage, on réconq)ense, on honore telle et
telle manifestation de l'àme humaine, et là, tout
à coté, (ui blâme, on llélril. on [)unil celte même
manilestalion. En tout l)a>s, l'Iioimne a une peine
incroyable à se dégager des langes de la pre-
mière enfance; partout il jure dans les paroles
de son maitie. et. dans sa sinq)li(ilé natiNC. il
pi'ciid pool" rexpression de Tordre, de la sagesse.
iNruourcTioN. 37
de la vorlu ol do la véntal)le religion, loiil ce
que lui prescrivent les mœurs établies, les cou-
tumes, les institutions et la religion de sa localité.
Chaque peuple se trouve ainsi pétri, modifié,
façonné, agrandi ou rétréci, si je puis m'exprimer
de cette manière, par le milieu qui l'entoure; et
cliaque peuple se trouve ainsi plus ou moins loin
de son mode naturel d'existence, et se déroule
sous des formes et des habitudes exclusives et
pai'ticulières. (> n'est pas tout : cliaque peuple,
avant sa vanité, se met aussitôt dans l'esprit qu'il
est le peuple su])érieur.... Et le voilà, tant il ré-
fléchit peu, qui, à tort et à travers, juge et con-
damne tout ce qui n'est pas lui-même, tout ce
(jui n'est pas dans ses croyances, dans sa science
on dans son ignorance.... 11 se prend pour modèle
et se pose comme un type; il aime qu'on lui res-
semble, et veut tout soumettre au niveau de ses
lumières ou de son inlirmité mentale.
Conmient sortir d'un pareil embarras? Où
sera notre critérium? Qu'est-ce qui est bien?
qu'est-ce qui est mal? Où est le crime? où est la
>ertu?Oùsont les savants? où sont les ignorants,
quoi qu'ils se ressemblent tous par leur intolé-
rance? Qui fera briller à nos yeux le flambeau
propre à nous diriger dans ces ténèbres?... Pour
38 FMUOltrcriON'.
ne blesser la susceplibililé d'aucune nation, où
puis-je aller promulguer les nouvelles labiés de
la loi?
Quoi qu'il en soil , Alessieurs , c'est à l'Aca-
démie nationale de médecine que j'ai jugé con-
venable d'adresser mon travail. J'ai pensé que
là, plus que partout ailleurs, je trouverais des
hommes qui se mettraient au point de vue de
la science et qui me jugeraient en dehors de
toute forme politique ou religieuse, en dehors
de toute idée de caste ou de nation. J'ai pensé
que là, plus que partout ailleurs, je trouverais
des hommes affranchis du joug de toute opinion
locale, des hommes qui ne seraient par consé-
quent, sous le rapport que j'indique, ni Français,
ni Anglais, ni Russes, ni Allemands, ni catholi-
ques, ni protestants, ni juifs, ni mahométans;
des hommes qui seraient simplement hommes,
et qui, ainsi dégagés de toute idée préconçue,
de tout engouement ou de toute })révention. se
poseraient à mon exemple devant l'homme, leur
semblable, comme devant tout autre objet d'é-
tude, pour découvrir dans son organisation les
fins de la nature. Tout est là. Messieurs, le but
de la création nous est clairement indicpié par
nos organes, nos appareils, nos forces, nos ten-
iM r.onrcTtON, ;',j
(laticos; nous a\()ns rto crées poiiv y salisfairo,
lello est noire légitime destinée, notre vocatioji
divine. D'après les réflexions d(^ Pascal et les
observations dont je les ai fait suivre, vous con-
cevez toute l'importance de mon sujet : car, en-
lin, nous sonnnes, nous existons ; par conséquent,
nous ne pouvons pas ne pas vivre, c'est-à-dire,
ne pas agir, ne pas nous manifester d'une ma-
nière ou d'une autre : il nous laut employer no-
Ire lemps et nos facultés. Eh bien! lors(pie nous
voyons, non pas diflerents individus, mais diiTé-
renls peu])les, en tète de la civilisation actuelle,
soutenir (pi'ils possèdent la vérité, et, néanmoins,
])()rler d(\s jugenuMits cpii son! lout à l'ail conlra-
dictoires sur le méiile ou h* démérite des mêmes
faits; lorsque par suite de l(Mjrs profondes et naï-
ves convictions, nous ^o^ons les uns s'abstenir
de telle et telle action, et les autres la commet-
tre, je ne dis pas sans répugnance, mais avec le
sentiment heureux d'un devoir qu'ils accomplis-
sent, il faut avouer qu'un honuue de bien qui a
assez de bon sens pour étal)lir des comparaisons
dans sa tète et qui cherche ce qu'il y a de mieux
à faire au milieu de ces contradictions , pour ne
point oiTenser son Dieu, ne laisse pas, avant de
prendre sa détermination, que d'éprouver du
hO INTRODITCTIO.N.
(loulo dans l'osprii, vl do sentir du (rouble dans
sa conscience.
En somme, Messieurs, un peuple en vaut bien
un autre; et ])uisque, sur une foule de questions
jnorales . Tautorité des peuples se neutralise
ié('ipro([uement, nous devons recourir à une au-
torité supérieure (|ui puisse nous indiquer la
bonne voie, nous donner le précepte et trancher
la difliculté. Cette autorité supérieure, quelle
est-elle?... Il n'y en a qu'une, il faut la nommer,
c'est celle de la natnre. Si nous voulons con-
naître (c qui est bien, ce qui est légitime, ce qui
est raisonnable, c'est de nous adresser au grand
maître de ([ui nous avons tout reçu ; c'est de
savoir (la chose est aussi simple que cela) si nos
yeux sont faits pour voir et nos oreilles pour
entendre, et, de même, si notre intelligence et
notre âme doivent se faire jour sur la planète
(pie nous habitons. Oui, tout ce (pie nous iwous
à faire est écrit dans notre constitution : la loi
ressort de l'existence même de nos alliibuts.
D'autre part, les éléments sul)jectifs ou intérieurs
de riiomme, pour me servir des expressions de
la philosophie, supposent des éléments objectifs
ou extérieurs qui y correspondent. En d'autres
termes, si l'homme, considéré comme sujet, porte
INTllODUCTION. '|1
naliirellement on liii-niéme des forces, des len-
(lances, il faut qu'il existe en dehors de son (^(re
et à sa portée des objets qui occupent ces forces,
qui excitent ces tendances : des forces ne peu-
vent s'exercer à vide et en présence du néant:
aussi , par un second acte de sa puissance et de
sa bonté, la nature s'est-elle constamment atta-
chée à placer tous les êtres dans des milieux
admirablement en rapport avec le nombre et la
variété de leurs facultés respectives.
Étudions donc dans son ensemble et dans ses
détails l'organisation de l'homme; car, pour ne
parler ici que de sa vie de relation , dans chacun
de ses organes, dans les sens dont il est doué,
dans les penchants qui constituent sa nature infé-
rieure, dans les sentiments qui révèlent la no-
blesse de son âme et dans les pouvoirs intellec-
tuels qui ne font pas moins ressortir l'excellence
de sa condition, la loi d'action, la loi de vie se
trouve visiblement empreinte, visiblement indi-
quée.
Notre intention est de respecter tout ce qui
est établi par la nature; nous voulons rendre
l'homme à lui-même et protester contre toutes
les institutions qui tendent à arrêter son essor,
à le dépraver dans ses ])enchants. à le nuililer
/l2 IM'IiOnrCTION.
dans son inlollifjenro on à lo drnalnror dans
l'expression de ses sentiments.
l/honinie doit reniereier et bénir son Créatenr
de tons les dons qui forment son brillant apa-
nage et s'appliquer à les l'aire li<(nrer dans la
dnrée de son existence. Il ne lui est point permis
de jujoer l'onivre de son Dieu, rien ne |)eut l'af-
Iranchir de l'obligation d'être ou de rester ce que
l'a t'ait l'Éternel. Toutes ses facultés, il ne faut
point cesser de le répéter, sont bonnes en elles-
mêmes et dans leur destination, (pioique étant
lonles sujettes à l'abus, mais il jouit de la liberté
morale, et il a en lui tout ce ([u'il faut pour en
ordonner et en régler les puissantes activités.
l'n dernière analyse , l'homme doit compte
de tout son être à Dieu, à lui-même, à la na-
Inre extérieure et à la société; il doit compte de
ses sens, il doit com])te de ses penchants, il doit
com])te de ses sentiments moraux, il doit compte
de ses ])ouvoirs intellectuels. Je viens lui dire
comment il doit se servir de ces différentes ])ièc(^s
d(* sa constitution, i)our prendre un instant le
langage de iMontaigne; je viens ra])peler à la vie
de tout son être, en lui faisant observer encore
nue lois (pi'il (>st homme, (pi'il est en tête de la
création, el qu'il lUMloil ni disjoindre ni alVaiblii
INTRODUCTION. /,3
ses pouvoirs ; que toutes ses forces ont droit de
manifestation, mais que les forces brutes, instinc-
tives, qui constituent sa nature inférieure, ne
doivent point être abandonnées à elles-mêmes
et se montrer isolées , séparées de ses hautes
facultés. L'homme, quoique ayant en lui la béte,
n'est point un animal. En ne se refusant point
à l'impulsion de ses penchants , il doit incessam-
ment s'attacher à knir donner le caractère de
l'humanité; il ne les empêche point de se mani-
fester, il les accepte, mais il les éclaire, les gou-
verne et les ennoblit : sa science est là et son
bonheur aussi. Il fléchit alors sous la puissance
et la volonté de son Créateur. Il met un terme
à sa révolte, à ses abnégations ridicules, à ses
mutilations honteuses, à ses excentricités fréné-
tiques : il est dans l'ordre, il est dans le vrai, il
est dans la morale. Guidé par ses nobles instincts
et son esprit d'observation, il distingue d'an coup
d'œil ce qui est bien de ce qui est mal, il ne fait
plus violence à sa constitution , il est heureux
sans subterfuges et sans hxpocrisie, et fait jus-
tice des vieilles institutions disparates de l'hu-
manité; car il connaît la loi, la loi éternelle, la
loi générale, la loi de vie : il l'a trouvée toute
promulguée dans les virtualités de l'organisation.
Vi INTIiODrcriON.
et il ne lu (loiino poiiil à un peupU*. il la donne
à l'univers, il la soutnel sans ciainle à la con-
science (lu ^enre humain.
Sans plus de préaml)ules, mes lecteurs vont
pouvoir apprécier, ])ar la nature même de mes
recommandations, combien, sous l'intluence de
leurs lois, coutumes et religions particulières,
les ditVérents peuples de la terre ont faussé leur
esprit et leur caractère, et combien il leur importe
de se délier de leurs habitudes intellectuelles et
des jugements qu'ils poitent les uns sur les autres
au tra>ers du jour inconiplet (pii les éclaire.
(Juand arriveront-ils donc à distinguer les insti-
tutions (li>ines des institutions humaines! Quand
leursyeux seront-ils ouverts! Quand marcheront-
ils en hommes dans les sentiers du (aéateur!
Ici. Messieurs, j'entre positi\ement en ma-
tière, et, pour é>iter, à l'occasion de la promul-
gation de la loi d'activité propre à chacune de
nos forces fondamentales, des iéj)élitions (pii se-
raient aussi fastidieuses qu'inutiles, je commeiUH'
par formuler quelques lois générales applicables
à l'ensemble des fonctions de u(\\\v \ie de rela-
tion.
Voyons donc si déjà, sous ce p(Hnl de ^ue. mon
IruNail a quelque resscMublance a^ec celui des mé-
INlHODUCTlOiX. ^5
decins, des philosophes et des législateurs politi-
ques ou religieux des temps anciens comme des
(emps modernes. Voyons si j'ai prolilé des con-
naissances acquises de nos jours sur la nature de
riionune, si j'ai bien lu dans son organisation céré-
brale, si j'ai bien analysé les dirtérentes facultés qui
en sont dépendantes, et si, par conséquent, pour
le but de son existence, j'ai lidèlement traduit les
ordres et la pensée du Seigneur noire Dieu.
Ecoutez, car, qui que vous soyez, yous êtes
encore dans l'entance de l'humanité, et vous ne
vivez pas conlormément à la sonnne, à l'étendue,
a l'éknation et à l'harmonie des pouvoirs ren-
lermés dans votre constitution.
Nous ne jnépriserez aucun de mes dons, \ous
apprécierez surtout la vie que je vous ai donnée,
et vous ne la traiterez pas comme chose vile,
basse et terrestre, mais bien comme chose sé-
rieuse, élevée et digne de >os respects.
Votre >ie m'appartient et vous ne devez jamais
la rendre ({u'à moi-même.
Quelque méritoires que soient à mes yeux yos
aspuations \ers la vie supérieure promise à mes
élus, ai)prenez que, pour l'obtenir, il me faul
d'abord satislaction sur l'usage et l'emploi de
votre première existence.
46 IMHODlCriO.N.
Comprenez bien tout \olic rire, (jloriliez Tes-
prit, mais ne le gloriliez pas au préjudice de la
chair. La chair ne sera point gloriliée, mais elle
ser>ira religieusement à acc()mj)lir les œuvres
de l'esprit, et resi)rit en réglera les appétits né-
cessaires.
L'esprit n'est rien, s'il répudie la chair et s'il
ne la gouverne pas.
Je n'ai point maudit la terre, et j'ai trouvé bien
ce que j'ai lait. Élevez-vous en consé([uence à la
hauteur de votre rôle et de mes libéralités; et,
puisque je vous ai faits à mon image, iniprimez
à vos actes le cachet de ma grandeur.
Je vous l'ai déjà dit : je suis la vie.
Le nombre et l'importance des facultés que je
NOUS ai données devraient, depuis bien long-
temps, vous avoir fait pressentir à quelle noble
existence je vous ai destinés. Pourquoi ne vivez-
vous donc pas de toutes les vies dont j'ai été si
prodigue envers vous? Pourquoi restez-vous au-
dessous du brin d'herbe et de la Heur, et ne vous
épanouissez-vous pas comme eux aux rayons de
mon soleil ?
On a osé pronndguer en mon nom une loi
contre laquelle je >eu\ (pie vous protestiez de
toutes les puissances de votre àme.
LNIUODI CTION. 47
On vous a dit que, pour me plaire, que pour
approcher de la perteclion, il fallait tout à la lois
renoncer à vous-mêmes et au monde extérieur,
et vivre uniquement en moi-même... Ceci est un
blasphème affreux! Certes, votre vénération m'est
due, et, d'autre part, il est bien de renoncer à v o-
tre égoïsme et à vos convoitises. Malheur à qui
entre dans la vie des sens, oubliant celle de l'àme!
Mais c'est méconnaître mes volontés, c'est dé-
passer toute mesure, c'est tomber dans le fana-
tisme et la superstition, que de vous abîmer dans
mon culte exclusif et de v ous affranchir des de-
voirs que vous avez à remplir envers vous comme
envers la société tout entière. Tout individu
s'aime et doit s'aimer, puisqu'il est et que j'ai
voulu qu'il soit (1); ne pourrez-vous jamais évi-
ter un excès sans tomber dans un autre? Le re-
noncement à soi-même emporte avec lui l'ex-
tinction et la mort de toutes les facultés qui vous
font être , et en même temps il fait disparaître ,
il ronq)t la merveilleuse adaptation de votre
(1) Il est extrêmement remarquable que l'Évangile consacre
le légitime et naturel égoïsme qui porte cliacun à vouloir et à
rechercher son bien, en l'imposant pour mesure de l'amour dû
au prochain : Tu aimeras ton pruc/tain comme loi-même^
!lS IiNTRODl (JIIO.N.
constiluliou sensoriale, instinctive, intellectuelle
et morale avec tous les objets de la nature. Le
inonde est l'ait pour vous et vous êtes laits pour
le monde.
Le moment est venu où la science doit vous
faire reprendre la place et le rang que vous avez
perdus. Quelle inintelligence et quel renverse-
ment de tous les principes que j'ai apportés parmi
vous! Comment, après avoir admiré ma vie toute
de bienveillance et de sociabilité, a-t-on pu s'ap-
pliquer à dresser l'homme à se détester par-des-
sus toutes choses et à détester le monde comme
soi-même ! Si je vous ai établis les premiers de
ma création; si, conlormément à vos propres
crovancesj'ai effacé dans vous tous la tache ori-
ginelle; si je vous ai lait dépouiller le vieil
homme, si vous tenez quelque chose de la divi-
nité de ma nature, qui peut vous arrêter dans la
voie du progrès? Pourquoi ne verrais-je pas
apjiaraître l'homme régénéré par moi-mêjue.
riionmie à l'intelligence et à la nioralité duquel
je n'ai cessé de taire appel? Oui, tel (pie je l'ai
lait et tel que je l'ai reconstitué par mes grâces,
l'homme peut aujourd'hui, sous l'action de son
verbe, transfigurer la terie. Il j)eut devenir l'ar-
«liilecle d'un ordre nouveau s'harmoniser coin-
INTRODliCTlON. /l9
})lclement avec lui, et s'airranchir enfin du joug
honteux de ses propensités inférieures (1).
(1) A cette occasion, je dirai, pour employer le langage ori-
ginal et profond d'un des hommes les plus distingués de l'époque
actuelle, M. Victor Meunier: « Il est du moins un fait acquis à la
science. S'il était possible de mettre l'intelligence humaine dans
le plateau d'une balance, et dans l'autre plateau la terre avec toutes
ses productions et ses forces, si redoutables à nos ancêtres, la
terre et son contenu n'y pèseraient pas une once. L'esprit a brisé
ses entraves; il se montre, la matière tremble et se soumet, et
l'homme va jouer avec ce globe esclave comme avec la boule
d'un bilboquet, »
Au point de vue des progrès, de la moralité, il est un autre
fait également acquis à la science. C'est que, malgré les passions
de bas étage auxquelles l'espèce humaine ne siicrifie que trop fré-
quemment encore aujourd'hui, il n'y a cependant aucun terme
de comparaison à établir entre ses manifestations actuelles et
celles qui la dessinaient autrefois. Les sentiments moraux ac-
quièrent de jour en jour leur juste suprématie; nos mœurs sont
moins féroces, nos cupidités moins effrénées et notre politique
moins cruelle et plus franche; nos ambitions sont plus nobles,
nos amours plus poétiques, nos religions plus douces et les sup-
plices que nous réservons aux criminels moins barbares.
Un milieu nouveau s'ouvre à nos activités morales , les insti-
tutions se modifient. De tous côtés j'aperçois des dispositions à
encourager, à récompenser la vertu. On en sent la noblesse et
l'utilité, on se convainc enfin qu'il n'y a point de véritable civili-
sation sans elle, et le moment arrive où l'homme va pouvoir, sans
danger pour sa vie, sa fortune ou sa liberté, mettre son caractère
au niveau de son intelligence.
Il
50 INTRODUCTION.
El pour qui donc, d'ailleurs, suis-je venu l'aire
ma grande révélation? Pouvais-je songer à en-
semencer sur des pierres? Si vos dispositions na-
tives ne vous y avaient préparés, si je n'avais eu
pour but de vous ramener par mes exemples à
la vie magnifique de votre espèce , dans quelle
intention vous aurais-je présenté l'idéal de la per-
fection et aurais-je fait, par conséquent, briller
à vos yeux l'élévation de ma doctrine, la dignité
de mes manières , l'abnégation de ma personne,
la charité de mon âme, l'aménité de mon lan-
gage, la sublimité de mon dévouement et l'im-
mensité de ma miséricorde? Pour qui ce tableau
saisissant de toutes les grandeurs auxquelles peut
aspirer l'humanité? Est-ce pour l'homme qui
meurt à lui-même, qui meurt à ses semblables,
qui meurt à la nature entière ? Et si , indépen-
damment de vos facultés intellectuelles qui vous
lent concevoir et admettre ces choses, et de vos
instincts qui vous poussent incessamment à l'ac-
tion, je vous ai dotés de tous les attrib\^ts d'un
être moral, pensez-vous que toutes ces forces, et
particulièrement ces dernières, doivent rester
sans application , et que vous n'ayez pas à pour-
suivre mon œuvre en en déversant les libérali-
tés sur vos frères? Sachcz-lc bien, le plus beau
IXTIIODUCTIOM. 51
litre que vous puissiez jamais avoir devant moi,
c'est de sentir votre existence supérieure et d'en
remplir les obligations sacrées. La véritable imi-
tation du Christ se trouve là tout entière. Et
toutes ces choses que je vous prescris, n'allez
pas encore ici scinder votre tête et vous imagi-
ner que vous les devez faire exclusivement pour
l'amour de moi et sous l'impulsion d'un seul
sentiment. Non, vous les devez faire pour entrer
dans l'ordre de votre constitution et être ce que
j'ai voulu que vous fussiez. Vous les devez faire
pour le bonheur et l'harmonie de vos différents
pouvoirs, pour l'amour du devoir et de la perfec-
tion, pour l'amour de tout ce qui est bien, de
tout ce qui est beau, de tout ce qui est noble,
pour l'amour de vous-même, pour l'amour du
prochain et pour l'amour de moi.
Ma loi est une loi de mille amours, est
une loi d'activité, d'expansion, d'échange et
de rapports sociaux; loin de renoncer à vous-
mêmes et de ne pas vous compter pour quel-
que chose, loin de ne pas vivre dans l'huma-
nité et pour l'humanité, vous devez déployer sur
la grande scène où je vous ai placés toutes les
forces de votre constitution et resplendir de tou-
tes les beautés de votre âme.
52 INTRODUCTION.
Je vous ai créés pour changer et embellir la
surface du globe que vous habitez, pour admirer
la sublimité de mes œuvres, pour répondre à l'é-
nergie mesurée de vos penchants conservateurs
et assurer votre bien-être ici-bas, pour aimer et
servir vos semblables, pour briller par la science
et le génie, adorer ma bonté et vous montrer en
toutes circonstances les enfants de ma prédilec-
tion. Les cadavres ambulants ne sont pas dans
mes voies et je dis anathème aux apôtres du
néant. Allez donc à votre tour, comprenez ce
que j'ai voulu dire dans mes recommandations
premières; et, mieux éclairés que vos devan-
ciers, enseignez de nouveau les nations.
ANALYSE
L'ENTENDEMENT HUMAIN.
La viaye science cl le vray esliide de riionimc,
c'est rhonimc. Et lui homme, qui veux embras-
ser l'univers, tout cognoistre , contreroller et
juger, ne le coguois et n'y esluilies : et aiusi en
voulant faire l'habile et le scindic de nature , tu
demeures le seul sot au monde. Parquoy regarde
dedans toy, recogiiois toy, tiens toy à toy ; ton
esprit et ta volonté', qui se consomme ailleurs ,
ramène le à soy mesme. Tu t'oublies, tu te res-
pends , et te perds au dehors , tu te trahis et te
desrobes à toy-mesmes , tu regardes tousiours
deuant toy, ramasse toy et t'enferme dedans toy :
examine toy, espie toy, cognoy toy.
Charron, De la sagesse.
Je ne traite dans cet ouvrage, on le sait, que
des forces fondamentales et primitives de notre
constitution cérébrale. Je ne parle que de
facultés constatées par l'observation et consen-
ties par tous les savants, et je m'applique à donner
la loi d'activité de chacune d'elles. Je ne fais
donc point ici un travail d'imagination Je marche
terre à terre, et je ne me jette ni dans les utopies,
ni dans les chimères; je ne demande à l'homme
que ce qu'il peut faire ou donner.
5/j ANALYSE
Le jeu normal et régulier, c'est-à-dire intelli-
gent et moral de nos penchants, de nos senti-
ments et de nos facultés intellectuelles me paraît
aussi intéressant à considérer que le mécanisme
et le jeu des autres fonctions de l'économie. La
médecine doit envisager l'homme tout entier.
L'homme a autre chose à soigner que sa \ ie ma-
térielle, et s'il est bien de lui donner des prin-
cipes de conduite à cet égard et de lui prodiguer,
en cas d'accident ou de maladie, tous les secours
de l'art, il est bien aussi, après avoir analysé les
difïérents pouvoirs de son entendement, de s'at-
tacher à lui en faire connaître et la coordination
et le but et l'emploi. Son existence supérieure,
son existence complète , sa santé , son bonheur,
sa moralité reposent là tout entières.
Indépendamment des personnes, et on les
compte par millions, qui, par ignorance, vivent
en dehors des lois de leur constitution ou qui
presque toujours, par suite d'un mauvais milieu,
ne trouvent pas jour à leurs activités et ne rem-
plissent pas non plus leur mandat dans ce monde,
il en est un certain nombre d'autres qui, par la
faiblesse native de leur intelligence, ou la violence
égalementinnée de leurs penchants, ou laprédomi-
nance involontaire aussi de quelques sentiments,
DE L'ENTENDEMENT HUMAIN. 55
OU encore une aliénation mentale accidentelle ,
ont incessamment besoin de trouver un appui
dans la science et d'être reconstituées par elle.
Je viens servir, éclairer, modifier et guérir,
s'il m'est possible, et les unes et les autres.
Montrer aux différents membres de nos diffé-
rentes académies comme aux hommes les plus or-
dinaires, ce qu'ils sont et ce qu'ils devraient être,
leur dire à tous ce qu'ils doivent faire de leur
temps et de leurs facultés, tant pour eux-mêmes
que pour leurs semblables et la nature extérieure,
ouvrir carrière à tous les pouvoirs de leur con-
stitution, arracher les uns au joug abrutissant de
leur profession et les autres aux préoccupations
exclusives et scientifiques dans lesquelles ils abî-
ment, en s'illustrant, leur existence entière, s'ef-
forcer enfin de les rendre à la nature et contri-
buer par cela même à leur faire acquérir à
tous indistinctement des forces plus nombreuses
ou une illustration plus grande, me paraît
devoir être l'œuvre de l'époque actuelle. Il est
temps en vérité que les grands savants, au moins,
sortent, sous ce rapport, de leur grande igno-
rance. Prêtres, médecins, chirurgiens, juriscon-
sultes, magistrats, représentants du peuple,
artistes, diplomates, c'est à qui connaîtra le
56 ANALYSK
mieux et le plus vile toutes choses, et c'est à qui
cependant, s'ignorera le plus profondément soi-
même. Faut-il s'étonner, d'après cela, de voir
les nations comme les individus qui les dirigent
manquer le but élevé de leur vie.
Il ne faut donc point se le dissimuler, ni avoir
ici de fausse honte. Le fait est triste, mais le fait
est vrai. A part quelques têtes bien nées ou qui
ont été très favorablement placées dans le monde
extérieur, l'homme n'offre dans ses manifesta-
tions qu'une ébauche imparfaite et grossière de
l'humanité, il \it dans une série d'idées, dans la
manifestation de quelques penchants, dans l'ex-
pression de quelques sentiments, dans l'activité
de quelques pouvoirs intellectuels, mais en de-
hors de ces modes exclusifs et incomplets d'exis-
tence, il reste au-dessous de ses propres facultés
et ne prend possession ni de lui-même, ni du
domaine immense sur lequel il est cependant ap-
pelé à dérouler ses puissantes énergies. Ma
satisfaction sera grande si en travaillant dans la
direction que j'indique je puis contribuer tant
soit pou à l'éclairer sur ses propres pouvoirs et
a le faire vivre de sa propre vie. Ou je suis bien
dans l'erreur, ou le jour est venu de faire prendre
à la science le caractère d'une révélation publi-
DE L'ENTENDEMENT HUMAIN. 57
que. Celte tâche est grande, je la trouve témé-
raire, mais elle m'est une affaire sacrée.
Et d'ailleurs, pourquoi ne le dirais-je pas?
puisqu'aucun homme aujourd'hui ne peut pré-
tendre à faire autorité, et que cependant, en
esclaves que nous sommes de l'habitude , il faut
toujours citer des autorités pour ménager les
susceptibilités contemporaines, il est évident que
le premier de nos livres sacrés ne tolère aucune
inégalité de révélation et d'enseignement. Il
parle intelligiblement à tous les hommes quels
qu'ils soient , et ce sont des hommes simples et
de bonne volonté qui comprennent le mieux sa
parole et qui la font le mieux fructifier. Pas la
moindre obscurité dans les dogmes, pas ombre
de métaphysique dans les préceptes. Tout part
de la droiture du cœur et de la rectitude de l'in-
telligence. Aussi , toutes les impressions portent-
elles et vont-elles profondément émouvoir l'âme
et l'esprit de la multitude !
Le système contraire, si flatteur pour l'orgueil
et si commode pour le despotisme politique ou
sacerdotal , ce système auquel l'Orient a du ses
castes et l'antiquité européenne ses mystères, a
l'immense inconvénient de régulariser et de légi-
timer l'ignorance; les privilèges intellectuels et
58 ANALYSE
religieux sont les pires des privilèges. La con-
naissance de la vérité est de droit commun. C'en
serait fait à tout jamais de l'Immanité, elle serait
vouée à des ténèbres héréditaires et éternelles ;
le but de la création , je le répète , serait com-
plètement manqué , si elle avait besoin d'initiés
pour marcher dans sa vie , si les choses les plus
vulgaires comme les idées les plus élevées et les
plus nobles sentiments ne la saisissaient forcé-
ment, et ne la maintenaient pas dans les néces-
sités de sa constitution. Aussi l'avez-vous vue et
la voyez-vous encore partout à l'entour-de vous
arrivera l'accomplissement de ses destinées, 'en
dépit des efforts opposés les plus persévérants et
le plus profondément calculés. Les forces de
Dieu, messieurs, l'emportent toujours sur les
forces de l'humanité.
Je ne crains point de l'afHrmer, mon ouvrage
ne vaut rien s'il ne trouve pas d'écho dans l'es-
prit et dans l'âme de tous mes semblables. Aussi
notez bien , qu'à l'imilalion des hommes de quel-
que valeur, qui ont voulu replacer notre espèce
dans son ordre et son rang , je ne le considère
point comme un simple enseignement; il est bien
plus et bien mieux, il est, comme le leur, un
réveil, un appel, un principe de vie, un moyen
J)l<: L'LNTEINDlîMIiJNT HUMAIN. 59
de progrès. C'est bien à la force intellectuelle
qu'il ne cesse de s'adresser, mais la preuve qu'il
est un élément de vie, c'est qu'il touche toutes
les fibres du cœur humain, c'est qu'il s'adresse
à toutes nos tendances et à toutes également,
sans sacrifier l'une à l'autre. Il a pour but d'en-
velopper l'être humain tout entier, de le régé-
nérer, de le rendre à lui-même , c'est-à-dire à
tous les modes d'existence pour lesquels il a été
primitivement ordonné.
En résumé, messieurs, jugez vous-mêmes des
avantages de cette révélation toute simple, toute
naturelle, et sévèrement déduite de l'observa-
tion des faits. Voyez quelle lumière elle répand
dans l'esprit, et quelle ampleur elle peut donner
à l'existence humaine! Est-il donc vrai que je
renferme en moi toutes ces richesses? pourra
s'écrier chacun de mes lecteurs. Quoi! sans
compter la supériorité que mes sens, considérés
dans leur ensemble, ont incontestablement sur
les autres espèces vivantes, je possède tant, tant
et tant de penchants de conservation personnelle !
J'étais bien loin de m'en douter. Quoi! je réunis
sur ma tête tant, tant et tant de sentiments mo-
raux, de sentiments civilisateurs et humanitaires !
Je tiens donc en quelque chose vraiment de celui
60 anai.ysl:
qui m'a donné l'cMrc. Oiioi ! je puis vivre et briller
aussi par tant, tant et tant de facultés inlellec-
luelles, industrielles et artistiques! Eli mais, on
m'avait dit, en effet, que j'étais le roi de la créa-
tion. Néanmoins je l'avouerai , je n'avais qu'un
sentiment vague et confus de ma puissance et de
ma grandeur. Oh ! pourquoi ne m'a-t-on pas
révélé depuis longtemps toutes ces choses? Pour-
quoi ne leur a-t-on pas fait franchir le seuil des
sanctuaires, et n'ai-je pu profiter des heureuses
dispositions que j'apportais pour une grande
existence? Quelle vie misérable et bornée que la
vie de mes aïeux! Comme tous ses actes sont
empreints d'animalité ! Et la mienne donc, main-
tenant que je lis dans ma tête, la mienne répond-
elle à la munificence des dons que j'ai reçus en
partage? Allons, allons, je ne savais pas qui
j'étais, j'étais ignorant de ma propre vie Les
horizons se découvrent Je suis bien, dans ce
monde sublunaire, le chef-d'œuvre de mon Dieu.
Telles sont infailliblement, messieurs, si
j'excepte quelques grands esprits forts qui savent
tout et auxquels, par conséquent, on ne peut
rien apprendre, telles sont iid'ailliblement les
réllexions (pii \on[ surgir dans le cerveau du
j)remier comme du dernier de mes lecteurs. Les
DE L'ENTENDEMEN'l' liUMAl.N. fil
hommes les plus ordinaires comme les plus
avancés clans les différentes brandies des con-
naissances humaines reconnaîtront , soyez -en
sûrs, la justesse de mes observations. Et il n'en
est pas un qui , se trouvant ainsi révélé à lui-
même , n'acquière en quelque sorte au même
instant un sentiment plus vif de sa force et de sa
dignité. Chacun d'eux pourra s'interroger chaque
jour sur l'emploi qu'il aura fait de ses penchants,
sur la satisfaction qu'il aura donnée à ses senti-
ments et sur les sphères d'activité qu'il aura ou-
vertes à ses facultés intellectuelles. Il pourra se
demander, si je puis dire ainsi , comment il joue
sa partie dans ce monde , comment il se mani-
feste sous les trois aspects de sa nature ; et, après
un pareil examen de conscience qui a bien son im-
portance et sa nouveauté, il se rendra témoignage
à lui-même, il examinera s'il a bien fait l'homme et
dueument; et, en admettant que le milieu au sein
duquel il s'est agité n'ait point fait obstacle in-
surmontable à l'application de ses différents pou-
voirs, il ne pourra plus accuser que lui-même
alors du malheur de sa condition, des égarements
de son esprit ou de l'opprobre de sa vie.
La médecine qui apprend à l'homme à se ser-
vir de ses forces et qui , par l'appel qu'elle fait à
leur activité, prévient ses soiiirrances physiques
ou morales, et les maladies ou les désordres
(lu'elles provoquent ou qu'elles entraînent à leur
suite, vaut tout autant, et plus, que la médecine
qui enregistre les infractions laites à la nature et
qui en guérit les fâcheux ellets.
Pour la solution des questions qui peuvent
intéresser le plus vivement l'humanité, il y a loin,
vous le remarquez, messieurs, de l'exposition
nette et limpide de ces idées et de ces principes,
au jargon scolastique et à la métaphysique de
nos devanciers. Aussi l'honneur ne m'en revient-il
pas, et dois-je m'empresser de le reporter sur
l'école écossaise, sur les travaux de Gall et de
Spurzheim, et sur l'heureuse direction que j'ai
reçue, dès mon entrée dans la carrière médicale,
de la bienveillance de mes trois grands maîtres ,
Esquirol , Ferrus et Adelon.
Je ne puis pas ne pas témoigner également,
dans cet ouvrage qui sera peut-être le dernier
de ma vie, ma profonde reconnaissance pour le
docteur Orfila. Non seulement dans ses belles
leçons de chimie et de médecine légale, la recti-
tude singulièrement remarquable de son esprit
m'a tracé la voie de l'observation dans la science
et m'a mis en garde bien des fois contre les entrai-
DE L'ENTENDEMENT HUMAIN. 63
nements de mon imagination, mais je lui dois
encore, par l'appui qu'il a bien voulu prêter à ma
jeunesse, une partie de ma position médicale. Je
n'avais pas toujours le moyen de payer mes cours
étant étudiant 5 eh bien, à cette époque, alors qu'il
ne relevait lui-même que de son courage et de son
talent, il me tendit noblement la main et m'ad-
mit au nombre des élèves qui accouraient en
foule à son amphithéâtre. Que ce souvenir, qui
m'émeut encore aujourd'hui, ne soit jamais perdu
dans ma famille.
Promulguons maintenant les nouvelles tables
de la loi.
Auparavant attachons-nous à constater et à
faire reconnaître l'existence de chacune des fa-
cultés dont nous nous proposons d'ordonner et
de régulariser l'emph^i.
BESOIN D'ALIMENTATION.
ALIMENTIVIÏÉ.
Le besoin de noiirrilurc est le premier de nos
besoins de conservation ; il est indispensable au
développement de l'organisme et h l'entretien des
forces de la vie , sous peine de langueur, de dépé-
rissement ou de mort, il faut le satisfaire; mais
avons-nous besoin de préceptes à cet égard? Notre
condition est-elle pire que celle des animaux, et
l'instinct chez nous ne suffit-il pas comme chez eux
à l'exercice complet et régulier de la fonction? Il
peut paraître étrange ou, pour le moins, singulier,
au XIX'' siècle , de venir poser la question de savoir
comment l'homme doit se nourrir ; et cependant, à
voir ce qui se passe à cet égard sous nos yeux , on
ne peut nier que cette question ne présente encore
aujourd'hui de l'intérêt devant l'hygiène , la reli-
gion et la philosophie. La vie animale des uns, leur
gourmandise ignoble , et leurs indigestions et les
abstinences ridicules, quoique bien intentionnées
des autres, tout nous démontre que, d'une manière
générale , la science peut déjà , sous ces premiers
rapports, servir à quelque chose.
ALIMENTIVITÉ. 65
La fonction de ralimenlivité, sur laquelle repose
tout le bien-ôtre matériel de l'organisme, exerce
particulièrement de l'influence sur le premier appa-
reil de l'économie, c'est-à-dire sur les fonctions du
cerveau, sur ce qui constitue la vie des instincts et
la vie des sentiments et de l'intelligence. On connaît
l'apologue ancien des membres et de l'estomac.
Lorsque cette fonction est contenue dans de justes
bornes, lorsqu'elle est modérément et agréablement
satisfaite, elle avive toutes nos facultés, elle met
particulièrement en relief le caractère saillant et le
genre d'esprit de chaque individu, et contribue de
la manière la plus positive au charme et à l'activité
des relations sociales. Elle place l'homme devant
l'homme, elle polit les mœurs, resserre les liens
de famille et d'amitié, et réchauffe même, dans
l'occasion , les sentiments publics. Par la nature
des objets extérieurs qui lui conviennent et qu'elle
consomme, et par l'attrait qu'elle trouve à satisfaire
la diversité de ses goûts (1), elle est beaucoup moins
(1) Ceux qui condamnent le plaisir, comme le disait fort bien
Montaigne à ce sujet , sont obligés de condamner la nature et de
l'accuser d'avoir commis des fautes dans tous ses ouvrages , car
cette prudente mère l'a répandu dans toutes ses actions , et elle a
voulu que comme les plus nécessaires étaient les plus basses elles
fussent aussi les plus agréables; mais quoiqu'elle l'ait répandu en
toutes les actions nécessaires, elle veut qu'il soit plutôt notre
G(j RESOIN D'ALIMENTATION. — ALIMENTIVITÉ,
étrangère qu'on ne pense au développement des
cultures et au perfectionnement de l'industrie.
Maintenant la question se présente tout sim-
plement.
Comment faut -il se nourrir pour atteindre le
but de la nature, pour réparer suffisamment nos
pertes et maintenir dans une activité raisonnable
nos différents pouvoirs ? Comment, dans l'intérêt de
notre force physique et morale, faut-il régler notre
alimentation? Comment faire, pour ne point souiller
notre corps, dégrader notre âme, troubler notre in-
telligence et éviter, avec tout cela, de tomber dans
ces superstitions grossières en vertu desquelles, par
des macérations et des jeûnes trop prolongés, nous
frappons sans distinction sur toutes les virtualités
de notre être, si toutefois nous n'altérons pas, comme
suicides, les sources mêmes delà vie? Yoici sur tous
ces points, qui, comme on le voit, ont bien leur im-
portance, ce que prescrit la nouvelle loi.
secours que noire motif : quelque contentement qu'elle nous
propose, c'est toujours à condition qu'il ne sera pas notre fin ,
mais qu'il nous servira seulement d'un agréable moyen pour y
arriver plus doucement.
BESOIN D'ALIMENTATTON.
ALIMENTIVITÉ.
Tu ouvres la main , ô Seigneur, et fu rassasies
chaque crc'alure vivante suivant son goût cl son
désir.
Le PsAlmiste.
Soutenez d'abord , par une alimentation con-
venable et variée, les forces de votre corps; les
penchants sont énergiques , les sentiments sont
expansifs , l'intelligence est allègre et bien dis-
posée; les sens sont bien ouverts, toutes les
fonctions sont libres , faciles , heureuses , puis-
santes et régulières, lorsque l'organisme n'a point
à souffrir de la privation ou de la mauvaise qua-
lité des aliments : le soin de votre corps est une
des premières obligations qui vous soient impo-
sées par ma sagesse. Dans ce but, ma main s'est
ouverte pour vous. Fruits, végétaux, mollusques,
volatiles, quadrupèdes, je n'ai rien créé qui ne
fut à votre disposition. Tout ce qui vit , tout ce
qui se meut à la surface du sol, dans les plaines
de l'air, dans les profondeurs des fleuves et des
08 BESOIN D'ALIMKM'A'nON.
abîmes de la mer, peut servir à votre nourriture.
Je vous ai fait omnivores. Mangez donc ce que
vous trouverez sur la terre; rassasiez-vous comme
les oiseaux du ciel auxquels je donne aussi la
subsistance , et , quel que soit votre régime , ne
craignez pas de m'offenser en soutenant vos forces
pour bien faire et en observant la tempérance.
Je vous l'ai déjà dit : aucun aliment , par lui-
même, n'est ni pur ni impur. Dans quel chaos de
superstitions a-t-on plongé vos esprits ? Qui a pu
vous dire que vos diètes, vos privations, vos
s(mfl'rances, me jetaient dans la joie et vous don-
naient un titre à mon amour? Redoutez seule-
ment l'esclavage de vos sens ; l'intempérance rend
stupide, avilit le caractère et prédispose à l'apo-
plexie , ou conduit au suicide , au crime ou à la
folie. Vos mortifications mal entendues ne vont
point à mon intelligence; encore si elles ser-
vaient à adoucir vos mœurs ! C'est dans cette
unique intention, qu'il y a déjà bien longtemps,
je vous ai recommandé la sobriété, et que je vous
ai prescrit de régler votre alimentation suivant
rinllucnce des climats et l'ordre des saisons.
A l'époque du printemps, redoublez de sur-
veillance et de soins. Le retour de la lumière et
do la chaleur détermine une excilalion dans la
ALIMENTIVITÉ. 69
nature entière; et, pour contrebalancer cette loi
générale, pour conserver, comme hommes, la
haute direction qui vous appartient, il importe
de modifier votre régime diététique et de n'in-
troduire dans votre organisme que des principes
doux de nutrition. Les végétaux que je répands
alors avec profusion sur la terre, quelques vian-
des blanches, les poissons, le laitage et les fruits
doivent suffire amplement dans ce but à votre
nourriture. C'est le moment surtout d'éviter ces
viandes noires qui mettent le feu dans l'écono-
mie, et que certains casuistes croient encore au-
jourd'hui devoir conseiller et permettre en vio-
lation des règles du bon sens.
Au printemps, laissez les animaux procréer
leur espèce; leur chair est dure et fibreuse et
fortement animalisée; elle exhale une mauvaise
odeur et peut vous donner des maladies.
Ne nous arrêtez point à la lettre de ces com-
mandements, comprenez-en la profondeur et
l'utilité, et vous vous y soumettrez sans mur-
mure. Le moral , vous le savez , est sous la dé-
pendance du physique. Ce n'est quc^ffeô^ cette j ^
manière que , sans porter atteinte à votre orga-
nisme, vous maintiendrez vos penchants dans la
juste mesure de leur activité; que voire âme ne
^
70 liKSOlN I) ALIMENTATION.— ALIMENTIVITÉ.
quittera point sa région supérieure, et que vous
vous rendrez plus facile la mise en jeu de v(/ii^
qualité^-d'homme. Imposez-vous donc, dans cette
intention, quelques jeûnes matériels; mais les
jeûnes que je veux vous imposer par dessus tous
les jeûnes, puisque vous paraissez désirer si vi-
vement d'abattre en vous le maiœais, ce sont les
jeûnes spirituels.
Abstenez-vous de vices et de crimes, privez-
vous de médisances et de calomnies ; mangez de
la chair, mais ne mangez point votre frère; tel
est le véritable esprit de mes recommandations,
telles sont les abstinences que vous devez pra-
tiquer et les victoires que vous devez vous effor-
cer incessamment de remporter sur vous-mêmes.
AMOUR PHYSIQUE.
INSTINCT DE LA GÉNÉRxVTION.
L'instinct de la reproduction existe. La \ie n'est
donnée que pour donner La ^ie. La première loi
promulguée fut celle-ci : croissez et multipliez.
Nous sommes invinciblement portés à perpétuer
notre espèce. Ce penchant est plus prononcé chez
r homme que chez la femme. Il apparaît à l'époque
de la puberté. Il est énergique par nature, ou, tout
au moins , il s'enflamme et s'excite aisément sous
les impressions extérieures.
Cette faculté violente puissamment l'organisme.
L'histoire ancienne nous a raconté ses désordres ,
ses abus, ses dépravations et ses crimes.
L'histoire moderne est presque aussi riche en faits
du même genre. La médecine mentale nous a fait
bien des fois le triste tableau de son aliénation.
On ne dira pas, je l'espère, que je quitte le
terrain de l'observation positive. En parlant de cette
faculté, je vais donc parler d'une puissance bien
réelle et bien inhérente à notre être. Puisqu'elle
existe et qu'elle subjugue si fréquemment la liberté
morale , il appartient encore ici au médecin de la
1-1 AMOUR PHYSIQUE.
guider clans ses manifeslalions. Je dis de la guider
dans ses manifeslalions, car, bien qu'elle puisse, elle
aussi , nous faire tomber dans les perversions les
plus déplorables et même nous conduire au crime
ou à la folie, nous devons néanmoins nous garder,
avec le plus grand soin , de ne pas la respecter dans
son but légitime ; nous ne devons pas le taire, cette
faculté, comme la précédente , a été l'objet de la
réprobation des mystiques chrétiens; ils ne ten-
daient à rien moins qu'à vouloir la rayer du cata-
logue des forces vives de l'économie. Ces hommes ,
ainsi qu'on l'a dit avec beaucoup de justesse, se
considéraient comme des morts en mal de résurrec-
tion. Ils ne voulaient pas accepter l'ordre de choses
établi par la divine sagesse; ils mettaient leur or-
gueil à répudier ses largesses et l'accusaient, en
fait, d'avoir créé un monde qui ne méritait ni leurs
regards, ni leurs affections. De tous côtés, comme
on le voit, des excès, des abus , des révoltes ou des
aberrations.
Quel est le remède à tant d'extravagance? Où est
le devoir? où sont les véritables sentiers? Sous le
rapport de l'activité de ce penchant, comment ré-
pondre avec bonheur et moralité aux intentions for-
melles et bienveillantes de la nature? Qui sera ici
son ministre et son interprète? Je le dis dans un
sentiment éclairé d'esliinc pour ma corporation,
quels que soient les progrès généraux de la civili-
INSTJNCT DE LA GÉNÉRATION. 73
sation, le médecin seul, aujourd'hui, connaît la loi,
et seul il est en état de la donner.
J'ai donc eu raison de dire que sa science embras-
sait tout à la fois le physique et le moral de l'homme,
qu'elle ne se bornait point à réglementer les fonc-
tions mécaniques des grands appareils de l'économie,
à prévenir, à traiter ou à guérir des gaslriles ou des
pneumonies, etc. ; mais qu'elle avait aussi pour lâche
d'ordonner avec intelligence et dignité toutes les
activités de la tète et du cœur humain, quand elle
n'était pas appelée à en rétablir la puissance et l'har-
monie. Cette partie de la science médicale vaut bien
l'autre, ce me semble, et j'ai plaisir, en cette cir-
constance encore, à la relever des dédains d'une
foule de médicastres qui ne l'ont abaissée que parce
qu'ils ne pouvaient s'élever à la hauteur de ses vues
ou en surmonter les difficultés.
Voici sur l'instinct de la génération le sommaire
de la nouvelle loi.
AMOUR PHYSIQUE.
INSTINCT DE LA GÉNÉRATION.
Il n'est pas bon que l'hommi; soit seul.
Rappelez-vous mon premier commandement :
que les enlanls des hommes, sans aucune excep-
tion, se multiplient sur la terre, et qu'ils ne rou-
gissent point des fruits de leur union. Je sonde
toujours les cœurs et les reins, je n'aime pas
qu'on se crée des vertus imaginaires et surtout
qu'on se pare de leur faux prestige pour éblouir
et tromper la simplicité du peuple; d'ailleurs,
j'ai institué le mariage et non pas le célibat; je
ne veux pas qu'on se serve de femmes en secret
et qu'on ose ensuite impudemment se vanter de
sa continence ; je punirai la débauche et l'hypo-
crisie.
Quant à vous, qui avez conservé sous ce rap-
port au moins la droiture de votre esprit et de
votre caractère, et qui ne feignez point de faire
violence à la nature , pourquoi suis-je obligé de
vous tracer la mesure et l'emploi de vos forces
INS'l'IINCT DE LA GÉNÉRATION. 75
(ramour? Je l'ai déjà dit à vos pères, dans l'exer-
cice du plus délicieux et du plus fort de tous vos
instincts , vous vous absorbez dans la matière ,
vous vous déroulez dans l'orgie, vous salissez vos
corps et dégradez vos âmes; pratiquez mieux mon
commandement : tout est bon dans l'amour phy-
sique quand le moral s'y joint, quand l'intelli-
gence et les sentiments moraux consacrent de
leur autorité suprême les transports de la pas-
sion.
L'amour de l'homme pour la femme , sans
l'assistance des facultés humaines qui peuvent
seules épurer, ennoblir un penchant quel qu'il
soit; l'amour sans vénération, sans bienveil-
lance, sans noblesse, sans poésie, sans intelli-
gence et sans choix, est un amour indigne, est
un amour hideux ; l'animal , en suivant son in-
stinct aveugle, irrésistible, matériel, est dans
l'ordre de sa constitution ; l'homme qui se met à
son niveau est dépossédé de lui-même et de ses
plus beaux attributs.
Entrez donc dans les voies de ma providence ;
chérissez la compagne que je vous ai donnée
comme l'objet le plus digne de vos affections ;
aimez-la de l'amour le plus tendre, mais aimez-
la surtout comme l'être qui doit partager votre
7(5 AMOUR PIIYSIQUR.
vie cl à (lui il appartient de compléter votre
existence intellectuelle et morale. Les moyens de
séduction dont je me suis servi par elle, pour
vous faire arriver à mes fins , ont été parfaite-
ment ordonnés : néanmoins considérez plutôt le
but élevé que je me suis proposé en lui donnant
sa ceinture et ses grâces , et ne tournez pas au
préjudice de l'espèce l'attrait donné pour la
multiplier.
Aimez la femme , parce qu'elle est la moitié
de vous-même , parce qu'elle est la mère de vos
enfants, parce qu'elle est, comme vous, de création
supérieure, et qu'à ce dernier titre surtout elle a
des droits et des pouvoirs que vous ne pouvez
dédaigner sans vous blesser vous-mêmes. Si vous
méconnaissez vos obligations et vos premiers
intérêts ; si vous ne l'aimez pas comme elle doit
être aimée, vous l'ofTenserez dans la délicatesse
de ses meilleurs sentiments, elle n'acceptera point
de servitude dans votre maison; vous romprez
l'harmonie de vos deux âmes , et vous compro-
mettrez ainsi tout à la fois votre tranquillité et
l'avenir de la l\miille dont je vous ai confié l'éta-
blissement et le bonheur sur la terre.
Que n'ai-je point fait, d'ailleurs, pour que
vous lussiez heureux dans ce monde? Je n'ac-
INSTINCT DE LA GÉNÉRATIOiN. 77
cepte donc ni vos murmures, ni vos plaintes ;
vos malheurs viennent de vous-mêmes et de vos
unions mal assorties. Pourquoi n'apportez-vous
pas plus de soins dans le choix que vous faites
d'une épouse? Le mariage est chose sainte et
solennelle. Ne s'agit-il pas de perpétuer votre
espèce ? n'êtes-vous pas chefs de clans, chefs de
tribus, chefs de races? Comment vous parler
pour vous faire sentir la dignité de votre rôle et
l'importance de vos fonctions ? Avouez vos torts,
reconnaissez la bassesse de vos incitations;
l'ambition, la luxure, ou la cupidité dictent jour-
nellement les conditions de vos contrats; non
que je vous défende de considérer dans la femme
les charmes de sa personne, les grâces de son
esprit , et les avantages de sa fortune et de sa
position ; mais je veux que vous teniez compte
surtout de la droiture de son intelligence, de la
noblesse de son âme , et des habitudes simples
et modestes qu'elle a contractées sous le toit pa-
ternel. Oui, au physique comme au moral, tout
se transmet par voie d'hérédité, les vices du
cœur comme les difformités du corps, les bonnes
comme les mauvaises qualités, et il ne vous est
point donné de changer l'ordre établi dans ma
création ; je vous tiens sous ma dépendance im-
78 AMOl l\ l'llY.S|(;UE. — lîSSTJ.NCr Dli LA GÉÎNÉRATION.
médiate , et je récompense ou je punis dans les
enfants , et par conséquent dans vous-mêmes, la
soumission ou la désobéissance à mes lois.
Malédiction sur vous qui dépassez dans des
turpitudes indescriptibles les abominations des
anciennes villes de la Judée ! Malédiction sur
vous! car les avertissements ne vous ont pas
manqué, et je n'ai rien négligé pour vous arra-
cher à la dépravation du premier comme du plus
doux de vos penchants.
Une vieillesse anticipée, le satyriasis ou la
nymphomanie, la démence, des ulcères putrides,
des cancers dévorants , voilà par quels maux af-
freux j'ai constamment vengé l'outrage le plus
sanglant que vous ayez jamais pu faire à mes
institutions.
AMOUR DES ENFANTS.
L'amour que nous portons à nos enfants entre
aussi dans les éléments constitutifs de notre organi-
sation morale. Cette faculté, comme les deux autres,
nous est commune avec les animaux; mais nous
n'avons point suffisamment non plus imprimé sur
elle le cachet de l'humanité. Ne l'oublions jamais, si
nous voulons vivre dans les conditions heureuses de
notre pleine existence; des pouvoirs supérieurs ont
été surajoutés chez nous aux penchants conserva-
teurs de la brute, et c'est sous leur contrôle inces-
sant et leur inspiration que ces derniers doivent se
manifester. Ne disjoignons pas des forces que la na-
ture a réunies pour se prêter un mutuel appui et
agir dans un ordre tout à fait hiérarchique. Notre
amour pour les enfants ne doit pas être purement
instinctif; nous sommes hommes , et notre intelli-
gence et nos sentiments moraux doivent se montrer
partout, là plus que partout ailleurs. Il faut dire
aussi qu'en raison de la prédominance native de
nos penchants inférieurs et de la lenteur avec la-
quelle se développe notre espèce sous le rapport de
son caractère propre , notre tâche n'est qu'à moitié
80 AMOUR DES ENFANTS.
remplie lorsque nous avons sauvé notre profjéniture
des langueurs, de la faiblesse ou des maladies de la
première enfance. Elle attend de nous, et nous lui
devons la seconde création. L'homme, comme ani-
mal, est le produit de la nature; comme être intel-
lectuel et moral, il est le produit de la culture. A
part quelques hommes supérieurs qui ne relèvent
que d'eux-mêmes et de Dieu, l'homme est le disciple
de tout ce qui l'entoure. Nous tenons , par consé-
quent dans nos mains, sa puissance intellectuelle et
sa grandeur morale.
On fait de l'homme tout ce qu'on veut. L'histoire
l'a démontré mille et mille fois. A volonté on obs-
curcit son entendement, et l'on en fait un sot ou un
imbécile, ou l'on surexcite ses penchants et ses sen-
timents; on rompt le faisceau de ses facultés et l'on
en fait un méchant, un fanatique, un superstitieux,
un infâme, ou bien encore, en prenant le contrepeid
de ces dispositions , on en fait un homme de sens,
d'ordre , de justice , de dignité , de bienveillance et
de vénération. Tout dépend de la direction qu'on
lui donne ; on récolte chez lui ce que l'on sème chez
lui. Je ne saurais trop le faire entendre : à vo-
lonté on peut laisser s'allanguir toutes ses forces
intellectuelles ou les fausser, et l'on peut éteindre
l'activité de ses sentiments ou les dépraver. Les
individus, comme les peuples, sont malléables et
modifiables à l'extrême ; c'est ainsi que fonctionnent,
AMOUR DES ENFANTS. 81
suivant les milieux, les forces vives, les forces or-
f;aniques de noire économie morale dont le cerveau
est la condition matérielle. Les Pères de l'Église le
disaient : Le cerveau est l'instrument de l'âme. C'est
ainsi que la physiologie, cette assise de toute science
médicale, vient encore ici nous livrer la clé du cœur
humain et nous servir à en régler les manifesta-
tions.
Que vous en semble, médecins mes confrères?
Ces études ne sont-elles pas sévères , élevées ,
dignes de la plus grande attention? Croyez -vous
qu'elles ne forment pas une partie, et une partie
importante, du domaine médical? Ordonner, régula-
riser, augmenter, diminuer ou modifier, enfin, d'une
manière ou d'une aulre, par les influences profon-
dément calculées des choses du dehors , l'activité
des fonctions cérébrales, l'activité de nos facultés
instinctives, intellectuelles et morales, n'est-ce pas
là le secret et la puissance de notre art? Et l'intérêt
qui s'attache à cette haute direction peut-il être au-
dessous de celui que l'on trouve à indiquer les con-
ditions extérieures, favorables au mouvement fonc-
tionnel des autres appareils de l'économie? Non,
tout cet ensemble de choses est du ressort médical ;
la différence ne porte que sur la différence des ap-
pareils et de leurs modificateurs propres. Soyons de
bonne foi : ces principes, que la physiologie peut
seule nous donner, sont nécessaires à l'évolution
82 AMOUR DES ENFANTS.
intellectuelle et morale de notre espèce , et par une
conséquence toute simple et toute naturelle, leur
application persévérante sur la jeune tête de nos
enfants peut seule leur faire revêtir le caractère de
riiiimanité, les préparer à leur rôle supérieur et les
prémunir contre tout ce qui peut fausser leur di-
rection , troubler leur bonheur, ou les faire arriver
presque indifféremment au crime, au suicide ou à
la folie.
Si l'on prend ces choses graves et d'intérêt fon-
damental pour des choses de poésie et d'idéalité ,
j'avoue franchement que je ressemble beaucoup à
ce personnage que Molière a mis en scène et qui
faisait de la prose sans s'en douter le moins du
monde ; pour mon compte particulier, je ne saisis
en rien le rapport que l'on peut Irouver entre la
marche incessante et pénible que je fais sur le ter-
rain de l'observation réelle et la carrière brillante
que s'ouvrent ordinairement les poètes dans les
sphères infinies de l'imagination.
Voici dans quels termes j'ai trouvé promulguée la
loi d'activité, du penchant qui nous porte à aimer et
à servir nos enfants.
AMOUR DES ENFANTS.
Votre premier devoir est de donner des
hommes à la socie'té.
Je ne vous ai point fait tout d'abord un pré-
cepte d'aimer vos enfants. Bans une juste pré-
voyance pour le parfait achèvement de mes
œuvres, je n'ai point voulu confier à votre froide
intelligence la conservation de votre espèce; ma
sollicitude est allée beaucoup plus loin, c'est sur
un penchant infatigable, invincible, que j'ai as-
suré la vie de vos enfants et la perpétuité du
genre humain. Dans cette intention, j'ai montré de
la préférence pour la femme, et je l'ai choisie
pour en faire le docile instrument de mes saintes
volontés. Ce n'est point un devoir que je lui ai
imposé, ce n'est point une vertu que je lui ai
demandée, c'est mieux que tout cela pour le but
que je me suis proposé d'atteindre. C'est un
instinct de nature que je lui ai donné, c'est une
nécessité à laquelle j'ai assujetti son être, c'est
une grâce dont j'ai enrichi son sexe et sa condi-
tion, c'est une puissance émanée de ma divinité
dont je me suis plu à doter sa constitution pour
la mieux amener à servir mes desseins.
84 AMOUR DES ENFANTS.
A rencontre de celte disposition fondamen-
tale, j'ai fait écrire dans le Décalogue : Honorez
votre père et votre mère afin de vivre heureux
et longtemps sur la terre; c'est l'obligation sacrée
des enfants vis-à-vis des auteurs de leurs jours,
et fidèle à mes promesses , je n'ai cessé de ré-
pandre mes bénédictions sur tous ceux dont la
piété filiale a répondu à mes commandements;
mais si vous trouvez fréquemment des mécomptes
dans les égards et les soins que vous attendez de
vos enfants, à qui, si ce n'est à vous, en attribuer
la cause? Vous ne savez point aimer vos enfants,
ou du moins vous ne les aimez point assez pour
eux-mêmes et vous les sacrifiez incessamment à
votre égoïsme. Certes, rien de plus naturel que
de vouloir qu'ils répondent à votre affection et
qu'ils gardent toute leur vie bon souvenir de
vous, mais alors faites donc tout l'opposé de ce
que vous faites. Point de condescendance aveu-
gle. Gouvernez, dirigez toutes leurs facultés et
gardez-vous surtout de donner satisfaction aux
velléités déraisonnables de leur esprit ou de leur
cœur.
C'est à vous de les élever pour le respect et la
joie de votre vieillesse. Pourquoi, lorsque vous
vous occupez avec tant de sollicitude de leur dé-
AMOUR DES ENFANTS. 85
veloppement intellectuel, ne vous occupez-vous
pas de leur éducation morale et laissez-vous
sans culture leurs sentiments supérieurs, leurs
sentiments de justice, de fermeté, de bienveil-
lance et de vénération ?
L'instinct des bêtes suflit aux soins de leur
progéniture. Vous ne pouvez point aimer vos en-
fants à la manière des brutes, aimez-les en
hommes, c'est-à-dire dans les prescriptions de
votre nature élevée, avec intelligence et mora-
lité. Votre premier devoir, votre première am-
'bition est de donner des hommes à la société;
vos enfants sont faibles, dépourvus de tout et
incapables de se rien procurer par eux-mêmes ;
ils sont à votre merci, vous leur devez assistance
et pitié ; point de facultés en vous qui ne s'exer-
cent et ne s'appliquent au bénéfice de leur ché-
tive constitution; mais forts de votre amour,
des lumières de votre raison, de l'élévation de
vos sentiments, ne tolérez en eux que les mani-
festations qui vous éclairent sur les moyens de
leur conserver la vie. Aussitôt que vous voyez
apparaître les signes de la colère ou de l'entête-
ment, que vous remarquez certaines dispositions
à détruire et à briser tout ce qui leur tombe sous
la main; sitôt qu'à mesure qu'ils se développent
86 AMOUR DES ENFAiNTS.
et grandissefit, vous apercevez à un degré pro-
noncé d'autres tendances égoïstes et de bas étage,
que vous les voyez annoncer de la dissimulation,
de la convoitise, de la vanité ou un esprit de do-
mination, à l'instant même vous devez tout or-
ganiser et tout faire pour maintenir dans le
silence et l'immobilité ces mouvements de na-
ture animale; leur colère est ridicule, leur entê-
tement détestable, leur plaisir à détruire inquié-
tant, par la facilité avec laquelle il peut prendre
un caractère de férocité. La ruse est bonne pour
un renard, la vanité pour un coq d'Inde; au mi-
lieu de toutes les libéralités dont ils sont les ob-
jets, que signifie leur convoitise au milieu de leurs
misères? que veut dire leur orgueil?
N'allez pas croire néanmoins, avec toutes ces
précautions, que vous soyez les maîtres du terrain
et que les caractères de l'humanité aillent presque
spontanément éclore et se manifester dans la tête
de vos enfants. Oh! que votre ignorance est pro-
fonde et combien vous avez besoin qu'on vous
éclaire ! Certes, rien de mieux que de ne point avoir
laissé prendre trop de prédominance aux pen-
chants inférieurs, aux instincts de la bête; mais
vous n'avez fait là que la moitié de la tâche. Il
n'y a pas la moindre analogie, sachez-le bien,
AMOUR DES ENFATSTS. 87
entre les moyens de dompter un animal et les
moyens qui peuvent appeler l'homme à la vie de
son espèce. Ne confondez plus des choses si diffé-
férentes, et puisque vous voulez enfin former un
homme, devenez hommes vous-mêmes et atta-
quez-le par toutes les surfaces de sa propre na-
ture et de la vôtre. Au lieu de vous borner à
refréner l'énergie de ses penchants, sollicitez l'ac-
tion de ses facultés morales, apprenez-en le nom,
supputez-en le nombre; voyez sur tous ces points
la richesse de mes dons et par un exercice sou-
tenu hâtez-en le développement salutaire.
Ce n'est pas tout : utilisez dans ce but toutes
les forces supérieures de l'économie, ne scindez
pas la tête humaine; que tout conspire à enno-
blir vos enfants. Servez-vous de l'intelligence,
développez - la chez eux ; elle seule , vous le
savez, les établira responsables et constituera la
grandeur et la moralité de leurs détermina-
tions; et faites toutes ces choses pour eux, non
pas lorsqu'ils touchent à leur neuvième ou
dixième année, lorsque par organisation ani-
male nativement prédominante autant que par
mouvement et emploi de la même organisa-
tion inférieure, vous avez à lutter à la fois
contre la nature et contre l'habitude, mais dès
88 AMOUR DES ENFANTS.
le berceau, mais du moment où, en les mettant
sur la terre, je les ai jugés en état de commencer
leur vie dans le monde extérieur et de s'y établir
des rapports.
Comment avez-vous rempli jusqu'ici ces im-
portants devoirs? Quels ont été vos principes
d'éducation et à quel titre venez - vous vous
plaindre de ne trouver autour de vous que des
enfants ingrats?
Subissez donc les conséquences de votre igno-
rance et de votre incurie, et n'accusez que vous-
mêmes de votre malheur et de celui de vos en-
fants. Combien de fois faudra-t-il vous répéter
les mêmes choses? On façonne les plantes par
la culture et les hommes par l'instruction et l'é-
ducation.
L'instruction, c'est la culture des facultés in-
tellectuelles. L'éducation, c'est la culture des
sentiments moraux.
Les moyens propres à former un homme d'in-
telligence n'ont aucuneespèce de rapport avecles
moyens propres à former un homme de moralité.
Voyez si vous avez fait un pas dans la science.
Vous abandonnez vos enfants à la violence de
leurs incitations brutes, instinctives, animales;
vous songez, il est vrai, à leur donner des con~
AMOUR DES ENFANTS. 89
naissances, à les mettre en relief sous le rapport
de quelques talents, mais vous ne faites rien pour
aviver leurs sentiments moraux, et cela parce
que vous vous imaginez (quelle profonde erreur!)
que ces hautes et belles facultés vont se déve-
lopper toutes seules et leur imprimer un noble
caractère. Désabusez-vous : en général riioninie
moral est comme l'homme intellectuel, il n'ap-
porte, en naissant, que des dispositions plus ou
moins heureuses; et si, dès le bas âge, vous ne
favorisez pas l'exercice et l'application , le mou-
vement et la vie de ces virtualités supérieures,
elles ne tardent point à s'affaiblir, et il ne reste
dans votre société, ainsi déshéritée de tous les
pouvoirs qui pouvaient la mener au bien, qu'une
foule de têtes misérables qui, lorsqu'elles ne
deviennent pas suicides ou aliénées, ont tout
juste assez de vertu pour ne point aller au bagne
ou se faire traîner à l'échafaud.
BESOIN D'ATTACHEMENT.
SEMIMKNT D'AFFECTION, AMITIÉ, INSTINCT SOCIAL.
Avons -nous dans notre organisation morale un
penchant qui nous porle à nous rapprocher de nos
semblables et à avoir pour eux de l'affection? Si ce
penchant fait partie intégrante de notre constitu-
tion, devons nous l'abandonner à lui-même? N'a-t-il
pas quelquefois besoin d'être avivé? N'est-il pas
quelquefois, au contraire, trop actif et trop chaleu-
reux, et dans sa moyenne môme d'activité, ne ré
clame t-il pas incessamment, comme tous les autres
pouvoirs inférieurs de l'entendement humain, le
contrôle de l'intelligence et des sentiments moraux?
Est-ce bien là, en définitive, une fonction de l'orga-
nisme cérébral, et devant l'esprit solide de mes illus-
tres confrères, ne nous exposons-nous pas, en nous
occupant d'elle, à mériter le reproche de ne courir
encore, dans cette circonstance, qu'après des chi-
mères? Non, l'instinct social est inhérent à la nature
humaine, il en est la clé de voûte, et jamais peut-
être, à aucune époque de l'histoire des peuples, on
n'a mieux senti la nécessité de rétablir et de conso-
SENTIMENT D'AFFECTION, AMITIÉ, INSTINCT SOCIAL. 91
lider par l'énergie de ce penchant, l'homme et la
société sur leur base éternelle.
Mais cette activité fondamentale de notre être ,
cette fonction cérébrale, ressemble-t-elle aux autres
fonctions du corps humain? Est-elle accessible aux
impressions du monde extérieur? Est-ce que la
science médicale, et particulièrement celle qui fait
l'objet de nos études, est assez avancée pour nous
fournir les moyens de développer ou de mutiler à
notre gré, les forces vives, les facultés dont le cer-
veau est la condition matérielle? Il serait donc vrai
qu'en émotionnant cet organe, qu'en frappant sur
sa substance, en d'autres termes, qu'en mettant en
jeu les pouvoirs dont il est l'instrument, on pourrait
augmenter et sa force et son activité, en même temps
que l'on ferait acquérir plus d'énergie à ces mêmes
pouvoirs dont il est dépositaire ! ... Il serait donc éga-
lement vrai, qu'en le laissant au repos, qu'en le
soustrayant à ses objets légitimes d'application, il
perdrait de sa vigueur physique et entraînerait dans
sa faiblesse et son inertie, toutes les virtualités de
l'entendement humain.
Si ces faits sont exacts, s'ils tombent sous les sens
de l'homme le plus ordinaire, si l'on peut, par des
expériences mille et mille fois répétées, se con-
vaincre mille et mille fois de leur évidence, s'ils
sont impérissables comme la science même dont je
dévoile ici la puissance, on ne demandera plus, je
92 BESOIN D'ATTACHEMENT.
l'espère, qui peut avoir autorité pour ordonner nos
fonctions cérébrales, régler en conséquence notre
vie instinctive et nous donner, en môme temps , la
vie morale et intellectuelle. Cette œuvre n'appartient
qu'au médecin, elle n'appartient qu'à l'homme qui,
ayant déplissé le cerveau et étudié dans leur nature,
leur essence et leurs caractères différentiels, les
forces radicales de l'esprit humain et les sphères
d'activité qui leur sont propres, connaît le mieux
aussi leurs influences respectives et les agents exté-
rieurs qui peuvent le plus facilement les mettre en
mouvement ou les empêcher de se manifester.
Comme on le voit, je reviens à plusieurs reprises
et de différentes manières sur les premiers prin-
cipes de la science. Mon intérêt personnel l'exi-
geait : dans des études spéciales comme celles-ci,
tous ces détails peuvent, en quelque sorte, servir
d'initiation à un grand nombre de lecteurs, et d'autre
part, je ne veux pas, lorsque je traite de la physio-
logie du cerveau, lorsque je cultive avec amour,
conscience et dignité et peut-être avec quelque ta-
lent, une des branches les plus délicates et les plus
négligées de notre art, que l'envie et la mauvaise foi
de quelques confrères exploitent à mon détriment,
sur tous ces points, l'ignorance et les préjugés du
public. Je suis médecin, mon sujet appartient à la
médecine, et en raison du noble emploi que je cher-
che à faire, sous ces deux rapports, de mon temps et
SENTIMENT D'AFFECTION, AMITIÉ, INSTINCT SOCIAL. 93
de mes facultés, je liens à ce que l'on ne vienne
pas affaiblir la valeur de mon litre et ôter à mes
travaux le caractère sérieux de ma sérieuse profes-
sion.
BESOIN D'ATTACHEMENT.
SENTIMENT D'AFFECTION, AMITIÉ, INSTINCT SOCIAL.
Aimer, c'est le commeucenienl de la morale.
— L'homme se de'natiire en se de'pouillaut de ses
qualilés alTeclives.
Jusques à quand resterez-vous dans l'enfance
et serai-je obligé de vous donner la loi d'acti-
vité de vos propres énergies ? Que faites-vous de
votre intelligence? Ne peut-elle vous servir à
analyser les différents pouvoirs que vous tenez
de ma bonté et à ordonner votre vie conformé-
ment à ma sagesse et à mes libéralités ? Chose
incroyable! vous vous imaginez toucher aux
dernières limites du perfectionnement de votre
espèce, et après six mille ans d'existence vous
ne savez encore ni le nom, ni le nombre de vos
facultés, et vous n'en connaissez, non plus, ni les
attributs, ni les sphères d'activité, ni l'emploi.
Marchez donc enfin au rayon de ma lumière, et
faites éclater dans vos œuvres la puissance de
ma création.
Parmi les facultés que j'ai données pour as-
sise fondamentale à votre constitution, il en est
SENTIMENT D'AFFECTION, AMITIK, INSTINCT SOCIAL. 95
une surtout dont vous ne paraissez avoir en rien
mesuré la force et letendue, ni apprécié les
plaisirs élevés et délicieux. C'est la disposition
que vous avez à vous attacher à vos semblables,
à avoir pour eux de l'affection. Sachez-le bien,
car il faut tout vous apprendre : Le besoin d'ai-
mer suppose des objets à aimer, et de cette force
affectueuse innée résulte la grande et sainte loi
de la réciprocité, de la solidarité mutuelle. Je
vous l'ai déjà fait dire, des êtres doués de cette
faculté d'amour sont tous nécessairement dépen-
dants les uns des autres, et responsables les uns
envers les autres. Yie de famille, esprit social,
droit de cité, patriotisme, fraternité, hérédité,
quelque nom que vous vouliez donner à cette
solidarité, elle naît de la force affectueuse qui lie
votre sort à celui de vos semblables. Jamais
aucun état prétendu de nature n'a précédé l'état
de société. L'histoire ne vous a montré et ne
peut vous montrer que des hommes réunis, que
des sociétés déjà toutes formées. Je n'ai point
créé de sauvages, comme vous le croyez dans
l'orgueil de votre misérable civilisation et par-
tout j'ai fait de la vie sociale une nécessité de
votre nature.
La raison, la science, le calcul ne vous por-^
96 BESOIN DATTACFIEMKNT.
tent point par eux-mêmes à vous associer, c'est
un penchant inné qui vous y contraint et l'homme
n'est un être social que parce qu'il est un être
affectueux. La famille est à la base de la société.
La société n'est que la famille agrandie, épa-
nouie. Il était inévitable dès lors que la consti-
tution de la famille décidât de celle de la société
et que les principes adoptés pour régir les
relations, les forces, les intérêts du foyer domes-
tique fussent appliqués plus en grand aux af-
faires de la cité, le foyer domestique de tous.
Ignares présomptueux, sans la force affectueuse,
sans le levier puissant de l'association qui en
est la conséquence immédiate, que deviendriez-
vous dans ce vaste univers? Comment auriez-vous,
à vous seuls, aplani les montagnes, détourné le
cours des fleuves, dominé l'Océan, élevé des mo-
numents gigantesques et régné sur la nature
entière? Comment, sans cette force, vous seriez-
vous établi des rapports sur presque tous les
points du globe à la fois et auriez-vous servi d'un
bout du monde à l'autre la communauté de vos
grands intérêts? Voilà, eu égard au large emploi
de vos penchants inférieurs, de vos instincts de
conservation, et de vos aptitudes pour l'industrie,
le commerce, la mécanique et les beaux-arts,
SENTIMENT D'AFFECTION, AMITIÉ, INSTINCT SOCIAL. 97
voilà le but et l'utilité de la faculté dont vous
avez jusqu'à présent méconnu l'importance et les
précieux attributs.
Ce n'est pas tout, enfants qui n'avez réfléchi
en quoi que ce soit sur la grandeur et la félicité
que vous devez à ma bienveillance ; ce penchant
qui vous porte à vous rapprocher de vos sem-
blables, à vivre dans eux et pour eux; croyez-
vous que son influence se borne à cimenter votre
union dans le seul intérêt de votre puissance et
de votre bien-être matériel ici-bas. Non, c'est
également lui qui sert d'assise à votre vie supé-
rieure, c'est lui qui produit la satisfaction directe
de vos sentiments moraux et de vos facultés in-
tellectuelles, et sa sphère d'activité s'étend à
toutes les sphères d'activité propres à chacun
de tous ces grands pouvoirs de votre espèce.
Comprenez bien ce que je vous dis : si cette
force affectueuse ne présidait à tout, si ce besoin
d'aimer, de vous attacher à ce qui vous entoure
faisait défaut à votre constitution, sur qui, sur
quoi déverseriez-vous les trésors de votre intel-
ligence et de votre âme ? A quoi servirait le ca-
ractère auguste que je vous ai donné et qui vous
distingue de la bête? Qui serait le témoin de
votre dignité, qui applaudirait aux susceptibilités
98 HESOLN D'ATI ACHEMENT.
honorables de voire conscience, à qui feriez-vous
du bien, devant qui manifesteriez-vous la persé-
vérance de vos vues , la lermeté de vos détermi-
nations? Et la vénération, ce sentiment qui vous
porte à vous abaisser devant moi et à vous in-
cliner devant la science ou la vertu, dans quel
but vous en aurais-je donc gratifié?
Sans la force affectueuse qui vous relie à tous
vos semblables, vos facultés intellectuelles, non
plus, n'auraient pas de signification, et vous les
auriez reçues en pure perte et elles s'éteindraient
bientôt par le manque d'exercice. Si je ne vous
avais constitués pour vivre en société, que feriez-
vous de la parole, de l'écriture, du calcul ? Pour
qui les méditations et les découvertes du génie,
dans quelle intention écririez-vous l'histoire et
comment pourriez -vous produire ces chefs-
d'œuvre de la statuaire et de la peinture que
vous livrez avec tant de bonheur à l'admiration
de vos contemporains et de la postérité? Allez,
servez-vous de mes dons, et tous ensemble réunis,
célébrez ma gloire dans l'enceinte de mes tem-
ples ; appuyez-vous en toutes circonstancessur
votre esprit de sociabilité; utilisez cette force
que vous aviez à peine entrevue, qui vous donne
le secret et l'emploi de toutes les autres forces
SENTIMENT D'AFFECTION, AMITIÉ, INSTINCT SOCIAL. 99
de votre constitution, et accomplissez par elles
vos brillantes destinées.
L'homme n'est point fait pour vivre solitaire :
la vie solitaire sape à sa base tout l'édifice hu-
main , ma plus belle création sur la terre ; dans
la solitude la force affectueuse disparaît , ou , si
elle subsiste encore, elle reste sans application
et entraîne dans son silence ou sa mort le silence
ou la mort de vos sentiments , le silence ou la
mort de vos facultés intellectuelles. Direz-vous
que vous épuisez cette force d'amour dans mon
culte exclusif, et que vous vous abîmez devant
moi dans une adoration perpétuelle? Oh! alors,
je vous dis anathème ! car, si je vous ai commandé
de m'aimer de tout votre cœur, je vous ai en
même temps commandé d'aimer votre prochain
comme vous-mêmes. En m'adorant de toutes les
puissances de votre âme, il est bien de vous con-
server tels que je vous ai faits ; rien ne peut vous
affranchir de vos obligations sociales , et je ne
vous ai point donné la vie pour mourir au monde
et vous ensevelir tout vivants.
Vivez donc, cessez de vous mutiler, ne restez
pas au-dessous de vous-mêmes ; et , comme le
brin d'herbe et l'insecte, comme tous les êtres de
la nature , vivez dans l'ordre de votre conslitu-
100 BESOIN D'ATTACHEMENT.
lion, vivez dans l'ordre de l'humanité, attachez-
vous à vos semblables.
Croyez-vous qu'il vous suffise de savoir par
leur nom les facultés que vous avez en partage?
Intelligences bornées qu'il faut incessamment
diriger pour le bonheur et la dignité de votre
existence , et qui ne savez en rien tirer parti de
vos richesses.
Nous ne trouvons, dites-vous, tous les jours,
que des mécomptes dans l'amitié. Eh bien, des-
cendez en vous-mêmes et vous verrez que l'aban-
don de vos amis , lorsque l'adversité vous frappe,
n'est que la conséquence toute simple que la
punition légitime de l'égoïsme honteux qui pré-
side à vos attachements. Vous ne le nierez pas,
vous avez constamment profané l'amitié et vous
ne vous êtes point inspirés dans les rapports de
ce sentiment de la noblesse de votre âme ; vous
n'aviez que vous seuls en vue dans les liaisons
que vous aviez formées ; vous ne vous y propo-
siez point le bonheur de vos semblables, et votre
unique but , en vous recherchant mutuellement
de part et d'autre, était d'arriver plus facilement
ensemble à la satisfaction des plus grossiers in-
stincts. Que n'imprimiez-vous à vos associations
un cachet supérieur ! De quoi vous étonnez-vous
SENTIMENT D'AFI•ECTIO^, AMITIÉ, INSTHSCT SOCIAL. 101
donc? Votre édifice, construit sur le terrain
mouvant des intérêts matériels, devait s'écrouler
au souffle du moindre vent défavorable. Allez ,
vous, êtes quittes les uns envers les autres; votre
trafic était infâme, mais je vous.ai fait sentir par
ces mécomptes mêmes que mes lois sont im-
muables , que la bassesse de caractère entraîne
inévitablement après elle la souft'rance et le
malheur, et que , par cette espèce de fatalité à
laquelle vous ne pouvez vous soustraire, je main-
tiens éternellement parmi vous ma puissance et
ma gloire.
Voici sur l'emploi de cette faculté le sommaire
de ma loi :
N'oubliez jamais ce que vous devez d'attache-
ment à la femme qui a embelli les jours de votre
jeunesse, et à qui vous devez les joies de la pa-
ternité.
Cultivez les douceurs de l'amitié, ne la subor-
donnez point aux calculs des intérêts matériels ,
elle n'est solide, elle n'est respectable qu'autant
qu'en vous laissant entraîner à son charme, vous
ne cédez au besoin d'aimer que pour le bonheur
d'aimer, et que vous déversez sur les objets de
votre affection toutes les libéralités de vos sen-
timents supérieurs.
8
102 BESOIIN U ATTACHEMEJsT.
Aimez votre pays et particulièrement les lieux
où Ton a pris soin de votre enfance; mais qu'au-
cun homme, de quelque pays qu'il soit, ne perde
son titre d'Iiomme à vos yeux.
Le moment est venu d'étendre le cercle de vos
affections. Vous n'êtes plus d'Athènes ni de Rome,
de Paris ni de Londres, de Saint-Pétersbourg ni
de Constantinoplc ; les distances qui vous sépa-
raient autrefois n'existent plus aujourd'hui: l'uni-
vers est votre ville natale. Suivez donc vos im-
pulsions naturelles : vous ne vous plaignez du
vide de votre âme que parce que vous ne savez
pas le remplir. MuHipliez de plus en plus les
liens qui vous unissent à tous les autres peuples;
associez-vous à leurs intérêts, à leurs plaisirs, à
leurs peines ; vivez dans eux et pour eux ; formez
la grande société du Christ, et sortez à tout ja-
mais de cet égoïsme de famille ou de nation qui
fait honte à votre espèce et s'oppose à tous ces
progrès.
Prenez garde seulement aux entraînements de
la force affectueuse, et n'en faites point de hon-
teuses applications. Certes, et ici le sentiment
s'accorde avec la raison , vous faites bien de
prendre soin des animaux : ils sont, comme vous,
les hôtes de ce vaste univers, et plusieurs d'entre
hKN'n.MEINT D'AlFECriON, AMiTlii, IINSTIISCT SOCIAL. 103
eux partagent d'ailleurs avec vous les douceurs
de la vie domestique ; mais pourquoi, dans cette
circonstance encore, dépasser toute mesure?
Pourquoi négligez-vous, pour ces créatures in-
térieures, les premières obligations sociales que
vous avez à remplir? Vos femmes, vos enfants,
vos amis, vos parents, votre pays méritent seuls
vos profonds attachements, et les aftentions dé-
licates qui en sont la conséquence. Respectez
l'excellence de mes dons ; craignez de m'offenser
par des passions ridicules, et réservez les trésors
de votre âme pour tout ce qui porte le caractère
sacré de l'humanité.
Même avec vos semblables, subordonnez tou-
jours votre sensibilité au contrôle de l'intelli-
gence; aimez-les, attachez-vous à eux, mais ne
vous perdez pas dans des affections exclusives
qui rompraient l'harmonie morale de votre con-
stitution et vous feraient oublier vos devoirs et
votre dignité. Soyez toujours les maîtres de vous-
mêmes.
Songez d'ailleurs que tout est muable et pé-
rissable en ce monde, et que tout ce que vous y
possédez n'est qu'un prêt que je vous ai fait.
Vous êtes ici, non pour donner la loi, mais pour
la recevoir. Préparez-vous donc à tout événe-
lO'i BESOIN D'ATTACHE.VII':M\
ment, et si les personnes que vous aimez vous
abandonnent, ou si la mort vous les enlève,
quand enfin , par une raison ou par une autre ,
elles ne seront plus là pour charmer votre vie ,
dites, non que vous les avez perdues, mais que
vous lés avez rendues : noble et touchante rési-
gnation, qui vous attirera mes grâces et qui vous
sauvera du désespoir, du suicide ou de la folie.
INSTINCT DE SA PROPRE DÉFENSE,
ESPRIT UE LUTTE ET DE RÉACTION ,
COURAGE, COMBATIVITÉ.
L'înslinct de sa propre défense csl-il aussi une de
nos virtualités fondamentales? est-ce une assise de
notre être? est-ce encore là une des forces vives
de l'économie, une fonction cérébrale dont on puisse
sérieusement faire un objet d'étude? Cette faculté
est-elle soumise aux lois générales de l'organisme?
Peut- on en favoriser le développement par l'exer-
cice et en diminuer l'activité par l'inertie? Soit par
vice d'organisation, soit par l'influence d'une mau-
vaise éducation première, cette faculté n'est-elle pas
quelquefois trop prononcée ou ne fait-elle pas, au
contraire, quelquefois défaut à la constitution? et
dans l'une ou dans l'autre de ces circonstances par-
ticulières, ne possédons-nous pas aussi les moyens
de la modifier, de la ramener à la juste mesure de
son emploi et de la faire répondre ainsi aux inten-
tions bienveillantes de la nature?
La science a résolu toutes ces questions par l'af-
firmative. Cette faculté est inhérente à notre être,
elle relève de notre organisation cérébrale et elle
s'exalte et se fortifie, ou elle s'affaiblit et disparaît
9
106 INSTIJSCT DE SA l'IlOIT.K DKI'KNSK.
en quelque sorte, suivant la nature des impressions
soutenues et répétées du monde extérieur.
Cette faculté fondamentale innée n'avait point
échappé au génie observateur des anciens. L'éduca-
tion mâle et guerrière qu'ils donnaient à leurs en-
fants, leurs institutions, leurs mœurs, le soin par-
ticulier qu'ils apportaient à honorer publiquement
tous les actes de courage, l'ordonnance de leurs fêtes
et môme quelques principes de leurs religions ten-
daient de toutes parts et de mille manières à exal-
ter dans les âmes ce penchant primitif, et à en faire
par cela môme tout à la fois la première vertu du
citoyen et le palladium de l'État.
Dans les temps modernes cette faculté a été éga-
lement reconnue, constatée et acceptée par tous les
observateurs. Hommes politiques, ordres religieux,
médecins, tous l'ont inscrite au nombre des pouvoirs
de l'organisation, et à leurs différents points de vue
ils se sont appliqués à en stimuler l'action, ou, con-
Iradictoirement à ce but, à en neutraliser la puis-
sance; je dis en neutraliser la puissance. Le fait est
vrai, l'homme a porté la main sur presque toutes
les facultés de son être, et cela, non pas toujours
pour en régler l'exercice, en ennoblir l'expression,
mais bien quelquefois pour en détruire la sponta-
néité ou en empocher autant que possible la mani-
festation.
Avant la réforme qui s'est opérée dans les mœurs
INSTINCT ])E SA PROPRE DÊFEISSE. 107
générales de l'Europe, savez-vous, par exemple,
quelle espèce de courage on recommandait aux
peuples : c'était le courage de tout supporter sans
se plaindre, sans protesler, sans revendiquer la
justice et les lois. Le courage ne devait point être
ce qu'il doit être, il ne devait point s'employer à
réagir, par la lutte et le combat, contre la violence
et la tyrannie, il ne devait point se proposer de sou-
tenir vaillamment les saintes causes des libertés pu-
bliques et de la vertu ; il ne nous avait point clé
donné pour la satisfaction de nos espérances les
plus légitimes, pour assurer en définitive le triomphe
de tout ce qui est juste, de tout ce qui est noble,
de tout ce qui est bien : un courage de cette sorte
aurait changé, et trop vite, et trop tôt, Tordre de
choses établi. Un courage de résignation, d'immola-
tion, était le seul qui convenait alors. On le possé-
dait quand on faisait taire en soi tous les mouve-
ments d'opposition, quand on prenait en bonne part
le mal qu'on nous faisait, et surtout quand on con-
sidérait qu'on pouvait nous en faire davantage. On
le possédait quand, au lieu de se défendre contre
des oppresseurs ou des bourreaux, on tendait ses
mains pour qu'ils les chargeassent de chaînes, ou sa
gorge pour qu'ils vous tuassent ;sans résistance. On
le possédait enfin, lorsque, vicié dans son naturel,
faussé dans son intelligence, on arrivail, comme le
musulman, à envisager les événements, quels qu'ils
108 INSTINCT I)K SA l'HOPIiK DKl'KNSK.
fussenl, comme un résultai de la fatalité ou de la
volonté de Dieu, et à n'avoir, par conséquent, de
force que pour souffrir, se taire et mourir.
Voici donc encore ici une puissance précieuse de
conservation dont les princes actuels de la médecine
voudront bien sans doute me permettre de dire
quelques mots à litre de leur humble confrère, et
sans que je puisse encore, dans cette circonstance,
m'exposer à encourir le reproche de perdre mon temps
à traiter d'une force étrangère à notre organisation.
J'ai l'habitude, ou du moins je crois en avoir fait
preuve, de ne parler que de choses positives et bien
démontrées. C'est ce qui établit mon avantage et
mon droit en ces matières jusqu'alors abandonnées
à l'esprit systématique ou à l'imagination déréglée de
chaque écrivain. D'autre part, les hommes illustres
qui nous ont précédé dans la carrière ne connais-
saient pas scientifiquement l'homme. Aussi, en de-
hors de quelques considérations, particulières d'ail-
leurs, d'un grand intérêt et revêtues de l'éclat d'un
beau style, n'ont-ils pu saisir l'ensemble et les dé-
tails de la tête humaine, en distinguer les différents
compartiments, en énumércr les nombreux pou-
voirs, en signaler les indépendances respectives, en
faire ressortir, avec tout cela, l'harmonie, la pon-
dération et l'arrangement hiérarchique, ni formuler,
par conséquent, les principes à l'aide desquels nous
avons la prétention de mettre en activité, de diriger
INSTINCT DE SA PROPRE DÉFENSE. 109
OU de perfectionner chacune de nos dispositions
innées, lorsque nous ne les employons pas à en en-
traver, h en ralentir ou à en modifier d'une manière
quelconque la trop grande énergie.
Voilà l'œuvre que j'entreprends loin de toute
intrigue et de toute coterie. J'étudie l'anatomie et
la physiologie du cerveau et du système nerveux, je
m'applique à en bien connaître les fonctions, et à
surprendre, par cela même, les opérations les plus
délicates de l'esprit humain. Je suis les penchants,
les sentiments, les facultés intellectuelles dans leurs
mouvements les plus intimes, les plus profonds et
les plus secrets. Je sais ce qui les met en jeu, j'en
tiens dans mes mains les ressorts, et fort de l'exac-
titude de mes observations et des résultats heureux
de ma pratique, je persiste toujours comme méde-
cin, comme homme qui tient à l'honneur de sa posi-
tion, à me placer, au moins sous le rapport de la
dette que je m'efforce de payer à la science, à côté
de tous ces grands hommes qui se sont fait de
grands noms en s'occupant de l'homme machine et
de ses fonctions grossières.
A l'occasion môme do la faculté dont nous allons
tout à l'heure promulguer la loi d'activité, avons-nous
su jusqu'alors en diriger dignement et intelligem-
ment l'emploi? Avons-nous fait servir nos pouvoirs
supérieurs à ses applications? Non, c'est par virtua-
lité fondamentale, complètement abandonnée à elle-
110 i.NsiLNCr j)!-; SA l'i'.oi'HK dkiensi;.
môme, c'est par éncr^jic bru le que nous nous mon-
trons courageux. Dans la presque universalité des
cas, nous sommes courageux comme le sont quelques
espèces inférieures, comme le sont certains ani-
maux ; presque jamais nous ne manifestons un cou-
rage d'hommes. Ni l'intelligence, ni les sentiments
moraux ne viennent inspirer, éclairer, ennoblir
en nous la combativité. Nous nous battons pour
des riens> des misères, des faux points d'honneur,
ou pour couvrir des infamies, et avec cette bravoure
si bruyante nous ne soutenons point au péril de nos
jours les choses de bienveillance, de vénération, de
justice et de dignité ; nous n'avons de cœur que pour
faire respecter nos intérêts matériels.
Étonnez-vous après cela du peu de considération
qu'ont pour vous les conducteurs des peuples, éton-
nez-vous du bon marché qu'ils font de vos per-
sonnes, et voyez, par conséquent, si, sous ce rapport
encore, vous n'aviez pas besoin que la nouvelle loi
vînt vous aider à sortir de cet état d'abjection, en
vous traçant le devoir, en vous éclairant sur l'em-
ploi que vous devez faire, à titre d'hommes, d'une
faculté purement instinctive.
On a souvent demandé et l'on demande encore
tous les jours quel est le courage q'ii mérite le mieux
l'approbation publique. D'abord , on devrait savoir
que le courage est un, qu'il est identique, qu'il ne
change pas de nature par la diversité des circon-
llNSlliNCT \)K ,SA l'KOlMlK DÉl-ENSE. 111
stances extérieures qui le font entrer en action, et
que, par conséquent, dans un sens absolu, il n'y a
aucune espèce de distinction à établir entre les dif-
férents courages, entre le courage à tenter les entre-
prises les plus lointaines et les plus périlleuses, ou
celui que l'on met à soutenir des opinions qui heur-
tent les préjugés du peuple ou des savants, ou qui
mettent à jour les vices d'un gouvernement; le
courage est toujours le courage, en tout et pour tout.
Il aurait fallu poser autrement la question. Chez
l'homme une faculté ne marche jamais seule ; elle
agit sous de bonnes ou de mauvaises inspirations,
elle prend sa couleur et son caractère de ce
qu'on appelait autrefois l'association des idées.
Expression vague et générale qui disait bien quelque
chose, mais qui ne faisait pas connaître par leur
nom et leur influence particulière les éléments di-
vers qui entrent dans chacune de nos déterminations.
Cette virtualité est de l'ordre inférieur, et comme
telle, elle n'est en elle-même et par elle-même qu'un
mouvement instinctif, aveugle, plus ou moins vio-
lent et plus ou moins bien ou mal appliqué. Son
mérite ou son éclat ne relève pomt d'elle-même ; il
se tire de l'excellence des motifs, c'est-à-dire de la
noblesse des idées ou des sentiments qui viennent
la mettre en activité.
Le courage est toujours admirable, quand il agit
dans l'ordre de notre constitution et qu'il protège
112 INSTINCT DE SA PROPRE DÉFKNSK.
les intérêts sacres de la conservation, soit chez l'in-
dividu, soit dans la famille, soit dans la nation.
La vie, la liberté, la propriété, les femmes et les
enfants, les vieillards, le sol natal, tous les amours
qui nous attachent à ces personnes et à ces choses
sont, par la divinité môme, confiés à l'énergie de
cette faculté tulélaire.
Dans un pays où l'on vient d'échapper comme
par miracle à la barbarie, le moment ne me paraît
pas venu de trancher la question morale, de savoir
à quelle espèce de courage il faut donner la préfé-
rence. Il faut bien le dire à toutes ces tètes incom-
plètes qui voulaient aborder, sans expérience et
sans documents positifs, les plus hauts sujets de
l'économie sociale et politique, elles se sont étrange-
ment abusées sur le degré de civilisation auquel
notre espèce est parvenue. Certes, la tète humaine
est plus puissante qu'autrefois. Son intelligence est
plus belle et plus déliée, mais son caractère ne
s'est point développé dans la môme proportion ; il ne
s'est point placé à la hauteur de ses lumières, la
moralité lui fait défaut. On ne peut se le dissimuler,
l'homme moral n'existe point encore dans notre
société si vantée, nous n'y apercevons que l'homme
animal et intellectuel. Les sentiments élevés de
notre constitution n'apparaissent point aujourd'hui
dans la vie de l'humanité. Allez observer par vous-
mêmes, recueillez des faits, touchez vos semblables.
INSTINCT DE SA PROPRE DliFENSE. 113
fendez leur écorcc trompeuse, expérimentez, mon-
trez-moi ceux qui manifestent de la bienveillance,
du désintéressement, delà vénération, de la justice
et de la dignité. Nous en ferons ensemble le dénom-
brement. Que peut-on établir avec de pareils élé-
ments? quelles libertés peut-on donner et mériter?
Et vous, lecteurs, qui vous croyez si supérieurs au
peuple, ne vous apercevez-vous pas que ce langage
a de la nouveauté pour vous-mêmes, et ne vous a-t-il
pas effectivement semblé jusqu'à présent que toutes
ces vertus n'étaient faites que pour des sots ou des
niais ?
Voilà les faits tels qu'ils sont, puisque vous ne
savez pas les rassembler vous-mêmes. Les voilà, ils
sont de tous les jours, de tous les lieux et de tous
les instants, vous pouvez en opérer aisément la véri-
fication ; partout, à vos côtés, derrière vous, devant
vous , des brutes dépouillées d'intelligence et le
plus souvent de moralité, ou des aigrefins, qui exploi-
tent au bénéfice de leur égoïsme le peu d'idées libé-
rales ou de sentiments généreux qui peuvent encore
rester dans le fond du cœur humain.
Ce qui est vrai pour les individus est vrai pour
les nations, elles se ressemblent toutes; prises en
masse, aucune d'elles ne possède et ne reflète les
grandeurs propres de son espèce. Où est le lien
vraiment humanitaire qui les unisse? Elles n'ont
ni les mêmes principes politiques, ni les mêmes
ii/( l^i,s'^l^(;l' hk sa i'I'.oi'iîk dki'kmsi:.
principes religieux. Leurs iiKinirs, leurs prigu^jés,
leurs inlérèls, leur or[jueil, leur i^jnorance, tout les
divise. Ce ne sont point, comme on le croit, des
iKilions de frères et d'amis; cela pourra venir,
mais cela n'est point encore. Elles n'entendent rien
à celle rliélorique, et au premier sijjnal et sous les
plus simples prétextes, ou sous l'impulsion de la
plus l'rivolc vanité, vous les verriez comme au Ire-
fois, j'allais dire comme hier, se livrer entre elles
des batailles d'extermination et se disputer, en sau-
vages, les dépouilles des vaincus.
Dans ces tristes situations où la bête est toujours
dans la nécessité de se préserver des agressions de
la béte, le premier des courages est le courage mili-
taire. C'est le cas de mesurer son estime sur l'im-
portance de ses intérêts.
En effet, lorsqu'il peut être à tout moment ques-
tion d'ôtre ou de n'être pas, il est de première poli-
ii(pie, de première intelligence, d'éveiller, d'entre-
tenir et do récompenser le courage qui porte une
nation à se fidre égorger pour sa défense, ou à égor-
ger la nation qui vient pour l'égorger ou la soumettre.
11 y a bien là quelque chose d'humiliant pour la
dignité de la nature humaine, mais qu'y faire? les
temps de l'homme viendront. En attendant, hono-
rons les guerriers, plaçons haut dans l'opinion tous
ceux qui veulent bien tuer ou se faire tuer pour
nous : imitons en cela les barbares auxquels nous
ressemblons encore par tant de points à la fois. C'est
LNS IKNCI ni'] SA l'KOl'HK DKIKiNSb:. . 115
eu plaçant sur des pavois Ions ccuk qui défen-
daient avec le plus de bravoure et de talent leur na-
tionalité, qu'ils assuraient leur indépendance et
qu'ils multipliaient les héros. Imitons-les, donnons
des prix à la valeur. Qui que nous soyons, obéissons
nous-mêmes à l'instinct de noire propre défense, et
si l'on vient contre nous le fer et le feu dans la
main , n'opposons pas à la fureur des loups la
douceur des a^jneaux ; réagissons, vivons, conser-
vons-nous , rendons guerre pour guerre, rugissons
comme des lions : si la victoire nous reste, il sera
temps alors de montrer notre civilisation, notre
amour de la paix, notre désintéressement et notre
humanité.
Il me reste acluellement à promulguer la loi d'ac-
tivité relative à la combativité. Par la suprématie
que j'accorde toujours à rinlelligence et aux senti-
ments moraux sur nos facultés inférieures, et par le
contrôle sévère auquel, sous ce rapport, je les sou-
mets dans leur emploi, je crois avoir bien saisi l'ar-
rangement admirable et hiérarchique que la nalure
a déployé dans la multiplicité de ses dons, et mis à
jour ses intenlions formelles. Heureux si, dans la
mesure de mes faibles pouvoirs, je suis l'interprète
exact, honnête et vénérant des volontés du Créateur !
Heureux si j'ai bien lu dans son œuvre divine, et si
je n'ai rien dit qui puisse soulever conire moi la
conscience éclairée d'un homme de bien !
INSTINCT DE SA PROPRE DÉFENSE,
COURAGE ,
ESPRIT DE LUTTE ET DE RÉACTION, COMBATIVITÉ.
Ce n'est pas sigue qu'un liomine soil sain, f|uaiiU
il s'ocrie à chaque fois qu'on le touche.
Charron.
Quelque dilUciles que soient les circonstances
où vous vous trouviez, quelque obstacle phy-
sique que vous présente la nature extérieure,
quelque adversité qui vous frappe, bénissez mon
saint nom ! J'ai mis en vous l'esprit de la lutte et
de la réaction; c'est par lui que je retrempe
votre constitution, que j'entretiens la force et
l'activité de vos pouvoirs, et que je vous appelle
à tous les triomphes.
Ainsi donc, quoi qu'il arrive, ne quittez point
le champ du combat, servez-vous de mes libé-
ralités, déployez le courage que j'ai mis dans vos
âmes; frappez du pied la terre, et toujours forts
de mes richesses, dites tous, à l'envi les uns des
autres : Je vaincrai, j'échapperai, avec l'aide de
mon Dieu.
Mais comment se fait-il que vous ne puissiez
LNSriNGT DE SA PROPUE DÉFENSE. H 7
VOUS servir de cette faculté de réaction sans dé-
passer le but de son activité? D'oii vous vient ce
caractère diilicile et grondeur qui vous rend
insupportables à chacun? Que signifie ce besoin
impérieux de mouvement, de fièvre et de colère?
Ne vous apercevez-vous pas de la laideur de vos
manifestations? Ne vous ai-je pas recommandé
sans cesse de modifier fexpression de vos pen-
chants inférieurs par la noblesse de l'intelligence
et des sentiments moraux? Quelle excuse pouvez-
vous présenter? Qui vous a déshérités de vos
pouvoirs supérieurs ? En abandonnant ainsi votre
gouvernail, en prenant les habitudes de la brute,
ne craignez-vous pas de perdre votre liberté
morale et de tomber dans une véritable aliéna-
tion mentale?
Tout à fheure je vous ai dit dans quel but je
vous avais appelés à la lutte et au combat; je veux
bien vous le redire : c'est pour vous harmoniser
avec le milieu au sein duquel vous vivez, et qui
n'offre partout que le spectacle des batailles;
c'est pour résister-, c'est pour vous défendre;
c'est pour vous aider à tout moment et en tout
lieu, à vous relever mille et mille fois, s'il vous
arrive de tomber mille et mille fois par terre.
Je vous ai donné le courage pour protéger
1J8 INSTINCT 1)K SA l'IlOIMIK DKFENSE.
tout ce qui vous appartient : vos demeures, vos
i'emmes, vos enlaiils et vos biens; je vous l'ai
donné pour sauver votre pays de l'invasion étran-
gère, ou pour vous aider entre peuples à établir
le bonheur, la justice et la paix sur la terre. Ne
l'oubliez jamais, vous êtes solidaires les uns en-
vers les autres, et les libertés que quelques uns
d'entre vous ont conquises sont mal assurées si
le pacte de famille ne s'établit entre vous. Votre
courage, alors, tournerait contre vous-même, et
vous emploieriez à votre extermination respec-
tive ou à votre asservissement la seule force qui
pouvait vous sauver de ces horribles malheurs.
Ouel rapport, maintenant, voulez-vous que je
trouve entre ce but élevé de -la combativité et
celte humeur tracassière et militante qui vous
rend hostiles à vous-mêmes et à vos semblables?
Défendez, je le veux ainsi, vos personnes, vos
propriétés et vos droits; ne vous laissez pas
marcher sur la tête; arrêtez par votre mimique
expressive l'insolent qui voudrait mettre la main
sur vous, et, dans l'occasion, apprenez-lui qui
vous êtes. Mais en vous tenant fermes sur la dé-
fensive, ou en châtiant vos ennemis, montrez-vous
toujours honuues; n'imitez pas ceux dont vous
avez à vous plaindre, ne |)renez pas leur esprit
INSTINCT DE SA PHOPRE DÉFENSE. 119
de querelle et de ri\e qui vous ferait ressembler
à un animal hargneux toujours mécontent de lui-
même et des autres, et, une fois pour toutes, ne
confondez plus les désordres ou les abus d'une
taculté avec l'emploi raisonnable de son activité.
11 s'agit bien, d'ailleurs, de perdre ainsi vos
forces dans de misérables débats et pour de mi-
nimes intérêts! Réservez-les pour les grandes
causes que vous avez à soutenir et à faire triom-
pher. Le courage est votre seul palladium. Non
seulement j'ai voulu, par le don de cette faculté,
vous armer en faveur du libre exercice de vos
premiers instincts, mais j'ai voulu encore assurer
votre existence intellectuelle et morale et la dé-
fendre contre l'esprit du mal et des ténèbres;
j'ai voulu que vous pussiez avec intrépidité ma-
nifester vos bons sentiments et professer vos idées
.libérales. Ah! vous crovez, dans l'état encore si
imparfait de votre civilisation, et après le mépris
que vous avez fait de mes commandements, qu'il
vous est facile de rentrer dans les voies que je
suis déjà venu vainement vous ouvrir ! Détrompez-
vous; et puisque vous voulez vivre enfin de la
vie propre de votre espèce, puisque vous voulez
agir conformément à la noblesse de votre intel-
ligence et (le votre ame, ramassez vos forces et
l'20 INS'i'J.NGT I)K SA PUO['HE DKFEiNSK,
préparez -VOUS au combat. Vous n'êtes point
encore les maîtres de vos destinées supérieures;
non, vous n'avez pas trop de tout votre courage
pour remplir les devoirs de votre état d'hommes
et ordonner sans opposition votre belle existence.
Incrédules! l'œuvre que j'ai commencée n'est pas
iinie, et, comme à Jérusalem, j'aperçois encore
parmi vous des scribes et des pharisiens. Serez-
vous donc éternellement leur dupe, et ne voyez-
vous pas que, tout en feignant de s'occuper de
l'évolution intellectuelle et du perfectionnement
moral de l'humanité, ils n'ont d'autre but que de
s'emparer des premières positions sociales, pour
ensuite s'opposer à toute espèce de progrès? Ces
hommes n'ont point l'esprit en eux ; ils tournent
ses enseignements au profit de leurs intérêts et
de leurs passions personnelles, et ils ne redou-
tent rien tant que de voir se dresser devant eux
quelques grands caractères.
Moïse, devant eux, s'est enfui de l'Egypte; ils
ont applaudi aux persécutions de Confucius et
de Zoroaslre; au supplice deKégulus, à la mort
de Socrate, au crucifiement de Jésus, aux vio-
lences faites à la vieillesse de Galilée. Et tous
ces ouvrages immortels, qui vous ont faits ce que
vous êtes, qui ont renversé le vieux monde et
INSI'I.NCI |)K SA IMiOl'I'.l'. Dl rivNSK. !'_>»
prépaiT voire a\oinr, ils les ont mis à l'index el
lait brûler en plaee publique par la main des
bourreaux! Montrez-moi dans l'histoire un
homme de cœur, une belle intelligence, un
homme bien inspiré, un révélateur de ma loi,
qui ait trouvé grâce devant eux, et qui n'ait souf-
fert pour votre cause et la gloire de mon nom!
Que parlez-vous d'ailleurs sans cesse de vos
droits et des atteintes que l'on porte à vos liber-
tés? Ne le savez-vous pas? on est sans droits
quand on est sans vertus. Vous voulez que l'on
vous traite en hommes : c'est la plus noble ambi-
tion que vous puissiez jamais manifester; mais
alors commencez par dominer vos penchants
inférieurs, abattez leur violence, maîtrisez leur
égoïsme, réglez-en les activités, et, non contents
d'être sortis de l'abjection des brutes, montrez
vos attributs d'hommes , revêtez le caractère
propre de l'humanité. C'est par l'intelligence et
les sentiments moraux que l'homme se révèle à
lui-même et au monde, et qu'il s'aflVanchit de
toute servitude. Je vous le dis, en vérité, la tâche
que vous avez à remplir se trouve là tout en-
tière. Je vous le demande : à vous considérer tous
en masse, individus et nations, à quel titre venez-
vous réclamer de l'indépendance pour vos actes
10
i'j>.) iNsri.Nc.r itK SA l'Koi'iih: niii-NSK.
cl (lu respect j)<)iir \()s personnes? Oui rles-
vous? (|uel est l'espiil qui vous anime? (pielUs
sont les l)elles lacullés (pii >ous inspirent?
Jiépondez, tètes inlérieures, indociles et sans
rétlexion, que l'on dirait avoir été créées poui
l'esclavage et l'ignominie! Depuis la promulga-
tion de l'ancienne et de la nouvelle loi, avez-
vous proibndément modifié, éclairé, ennobli,
épuré votre mode d'existence? Ces révélations,
cependant, vous paraissaient sublimes, et elles
allaient, disiez-vous, à la dignité de votre nature.
Où sont les faits qui l'attestent? dans quel en-
droit avez-vous resplendi des beautés de l'âme
humaine? A quelques différences près, n'étes-
vous pas restés, comme vos aïeux, ensevelis dans
la bote, et puis-je dire que, par l'intelligence et
la moralité, vous ayez pris possession de vous-
même et mérité la liberté? Non! non! vous
n'avez point dépouillé le vieil homme, vous
n'avez point combattu les combats du Seigneur;
ou, si vous avez engagé la lutte, le courage vous
a manqué, et la victoire ne vous est point restée.
Vous n'avez, par conséquent, aucun reproche à
faire à vos gouvernements.
Les gouvernements résument les faits géné-
raux; les faits exceptionnels ne signitient rien
I Ns I INC r i)i', SA i'i!(»i'i;i-. i)i;rKNsi;. r.),;
pour eux. Ils voiout la foule humaine IoiuIkm'
dans l'abus des propensités animales, y saeiilier
exclusivement et démesurément; ils la a oient
cupide, vaniteuse, livrée à toute la brutalité des
plaisirs des sens, astucieuse, craintive, colère,
implacable et cruelle dans ses vengeances; ils la
voient se donner en toute occasion à celui qui la
paie, à celui qui la flatte ou à celui qui l'épou-
vante; ils la voient sans bienveillance, sans jus-
lice, sans vénération, sans estime pour elle-
même, sans fermeté, sans désintéressement, sans
la moindre apparence de tous les nobles pou-
voirs humains qu'elle a reçus; ou si ces facultés
apparaissent dans sa vie, ce n'est que d'une ma-
nière instinctive, accidentelle, isolée: l'intelli-
gence n'y a donné ni sa lumière ni sa consécra-
tion. Je vous le laisse à juger. Ne leur paraît-il
pas qu'ils vivent au milieu des espèces infé-
rieures? Peut-il leur venir dans l'esprit de traiter
en hommes des êtres qui n'en ont aucune des
manifestations? et s'ils en avaient l'idée, n'en
seraient-ils pas les victimes? Rappelez-vous-le
bien : l'homme animal n'est point capable des
choses qui sont de l'intelligence et des senti-
ments moraux; elles lui paraissent folie, il ne
peut les comprendre, et il ne s'arrête que devant
i2i iNsriNfrr m: sa l'iidi'P.K Dif-rNsi-;.
l'cxpicssion (''ii(Mi;i«ni(' des l'acullrs animales, (ju'il
s(Uil('\(' dailUMirs clu'z les aiilrcs NiolcniiMcnt
contre lui.
Va lors([ii(' les choses sont telles que je vous
le (lis; lorsqu'aux veux de tous les observateurs
et de tous les gens de bien qui voudraient vous
servir, vous ne semblez constitués ni pour la
science, ni pour la vertu, ni pour la morale, ni
pour la vérité, et que vous avez par conséquent
à combattre sans relâche pour rentrer dans la
dignité de votre nature et la liberté de ses mou-
vements, vous laissez de côté vos aspirations les
plus élevées et les plus légitimes en principes;
vous vous usez dans de puériles discussions, vous
dépensez vos forces dans des combats sans hon-
neur et sans importance, et vous venez ensuite
vous plaindre à moi de votre asservissement et
de vos malheurs Allez, allez, le caractère
auguste de l'humanité s est effacé dans vous tous,
vous n'inspirez ni l'affection ni l'estime; on vous
traite suivant vos mérites et je vous interdis le
murmure, car c'est moi qui vous châtie et qui,
par un reste de miséricorde, vous maintiens sous
le joug des hommes forts.
Ainsi donc, aucune réforme possible si chacun
de vous ne la commence en soi. Vous ne pouvez
I.NSllNCI' l)K SA IM'.OI'IIK Ulil' KNSK. jo,")
rien, parce que, nous aussi, l'égoïsuie muis a
glacés; parce que vous ne possédez point ce i)ar
(juoi l'on se dévoue, ce par quoi l'on combat, non
pas un jour, mais lous les jours, sans jamais se
lasser, sans se décourager jamais. Vos plus
grands ennemis sont dans vous-mêmes. Combat-
tez-les à outrance, cessez de \ivre dans l'anar-
chie; prenez possession de vous-mêmes. Il faut
être hommes pour avoir la puissance et les droits
de l'homme. Dites-le ! de quelle manière vivez-
vous? Car vous êtes tellement imbus de préjugés,
que vous prenez ces injonctions pour des lieux
connnuns, pour de simples recommandations de
moraliste, et que vous ne vous apercevez pas que
ce sont les principes mêmes de la science de la
nature de l'homme. Oui, je vous ai faits hommes;
et tant que vous ne mettrez pas sous vos pieds
l'animal qui est en vous, tant que vous ne régle-
rez pas ses activités conservatrices , mais infé-
rieures; tant que vous ne combattrez pas en
l'honneur de votre nature élevée et que vous
resterez au-dessous de votre noble condition,
vous ne gouvernerez pas: on vous gouvernera.
L'homme seul s'appartient. Répondez donc âmes
largesses, instruisez-vous, ennoblissez-vous; de-
venez par l'intelligence et par l'àme les maîtres
1-26 INSri.NCr l)K SA PIÎOl'l'.K DI-l'K.NSr.
de vos destinées; révélez vos grandeurs intelloc-
luelles et morales : soyez hommes ! Et de ce
moment vous régnerez sur la bêle, vous régnerez
sur tous ceux qui seraient tentés de lui ressem-
bler. Votre mission sera remplie, vos aspirations
seront satisfaites. La liberté ne vous sera pas
rendue, car elle ne vous sera pas enlevée; et,
dans la plénitude, la force et la joie de votre
grande existence, vous n'élèverez plus vers moi
que des cris de reconnaissance et d'amour.
Quelques uns d'entre vous se plaignent de ne
point trouver en eux cette énergie, ce courage,
cet esprit de lutte et de réaction propres à assu-
rer leurs intérêts matériels et à sauvegarder l'in-
dépendance et la dignité de leur caractère. Que
signifie ce langage? N'y vois-je pas de nouveau
percer de l'ingratitude, ou s'y dévoiler la plus
grossière ignorance? Certes, j'ai mis de l'inégalité
dans la répartition de mes dons, et la diversité
des circonstances extérieures au sein desquelles
apparaissent et se développent les dilîérents in-
dividus, comme les dilTérentcs nations du globe,
rend encore plus sensible cette inégalité primi-
tive. Mais en dehors de ces êtres incomplets qui
ne comptent pas dans l'espèce, et (|ui ne naissent
ificomplels (jue j)ar suite des dérèglements dr
I.NSILNCI l>i; SA l'i'.OI'IlK DKl JiA.SK. Vil
leurs pères el de la non-observance de mes [)ré-
ceptes, ai-je refusé à aucun de vous un seul des
attributs de l'organisation que j'ai arrêtée pour
vous tous? Non, le tout est dans le tout: l'homme,
en ce sens, est égal à l'homme; chaque homme
porte en lui-même la fornie entière de l'humaine
condition. Je ne vous ai privés d'aucune faculté;
seulement, vous les possédez toutes à des degrés
dilYérents, etquelles que soient d'ailleurs leurforce
ou leur faiblesse primordiale innée, j'en ai sou-
mis la puissance et la manifestation à la loi d'ac-
tivité. Toute faculté qui ne s'exerce pas s'alan-
guit et s'éteint; toute faculté qui se déroule et
s'applique, ajoute à sa vigueur native. Arrivez
donc enfin à posséder le secret de vos faiblesses
et de vos grandeurs, vous à qui j'ai donné la
lumière de l'intelligence, et jugez mieux de vos
richesses.
Vos frayeurs, vos craintes, vos pusillanimités,
\os couardises, vos lâchetés (que m'importent les
mots, pourvu que vous compreniez ma pensée),
ne viennent point de la nature, elles viennent de
vous-mêmes ou de la négligence de vos institu-
teurs. Point de doute sur ce point : si vous restez
Iréquemmenl au-dessous des événements de votre
propre exislence. c'est votre faute ou celle de
l'->8 INSi'INCl" \)\i SA l'IlOl'lU': Dl.l'KNSK.
VOS ôdiicalcurs. L'homme moveii qui l'orme l'es-
pèco a loiilcs les apliludes : il est propre à loul
ou il n'es! bon à rieu, suivant le milieu (pii l'en-
veloppe e( (pii le motlilie. En dépit (piil en ail
lui-même, mettez-le donc à bonne école. Il laul
de longue main le préparer aux coups du sort,
aux hasards de la vie, lui l'aire essaver son cou-
rage, de>ancer les mauvaises aventures, le tenir
constamment sous les armes et prêt à laire face
à toule éventualité. On réussit mieux quand on
attaque ({ue quand on se défend. Au lieu de vous
laisser surprendre, prenez vos avantages, pour-
voyez à la retraite, revenez à la charge, exercez
la condjativité, ne la séparez pas des autres
pouvoirs (pii sont en vous, laites tout conspirer
au succès de vos entreprises.
On échappe aux plus grands dangers en ne
s'en étonnant point; on succombe aux plus fai-
bles ])ourne s'y être pas bien résolu. C'est comme
cela (pie dans toutes les carrières, dans l'exer-
cice sérieux de chaque profession, les hommes se
lormenl à la \erln. à la vaillance, à la Nicloin»
(1(1 111 >ii(ie el (le la fortune; c'est comme cela
(pi'ils apprenneiil à se connaître et à apprécier
<(' (pic j'ai fait piMireiix: ils s'essaient. >oienl
cl ani:niciilciil la nic>ur(Mle leur \aleui'. la force
INSTKNd 1)1- .SA l'UOlMU': DKlKNSr.. V2\)
ol la portée de leurs reins, la vigueur et Téner-
gie de leur âme; ils voient jusqu'où ils doivent
espérer et promettre d'eux-mêmes; puis s'en-
couragent et s'afl'ermissent à mieux, s'accoutu-
ment et s'endurcissent à tout, et deviennent ainsi
les dominateurs et les maîtres de leurs destinées.
Je vous ai promis le bonheur en toutes choses,
je ne tromperai pas vos espérances; mais je ne
vous l'ai promis qu'au prix des cond3ats.
INSTINCT DE DESTRUCTION,
DESTRUCTIVITÉ , INSTLNCT CAUWSSIER ,
SENS DU MEURTRE.
Eh quoi ! avons -nous donc ({uolque chose à écrire
sur l'homme quand il s'agil de rexcrcice et de l'em-
ploi d'une pareille faculté?
La science marche si lentement, et encore de nos
jours les préjugés obscurcissent à tel point l'intelli-
gence, que celte question paraît à la plupart de mes
confrères provenir chez moi d'un sentiment d'indi-
gnation tout naturel. Il n'en est rien cependant, et
sous ee rapport au moins ma sensibilité, qui ne le
cède point à la leur, ne m'a point troublé la vue; il
y a longtemps que , sans me donner d'importance,
et ce n'est point ce que j'ai fait de mieux , j'observe
la nature et que je m'applique à découvrir les lois de
son sublime auteur. Ici comme ailleurs je ne fais
pas de grands raisonnements : je suis humble d'es-
prit; je constate les faits et j'admire les voies et
moyens dont il se sert pour protéger notre vie et
nous conduire à l'accomplissement de nos destinées.
" Lorsque le docteurCall, a dit l'honorable M. Lél ut
avec roKc loyauté (jui n'appiuticiit qu'au talent, si-
INSriNd DK IJlSlHCCno.N. loi
gnala clans Ja lèle humaine l'iiisliiict carnassier, le
sens du meurtre ou de la deslruclion , ce fut presque
un concert de malédictions contre le philosophe qui
avait osé proposer l'admission d'une pareille faculté
dans la psycliolo(»ie. Assimiler l'homme aux animaux
carnassiers, au loup cervier, au tigre, à l'hyène , en
faire un meurtrier, un incendiaire, il y avait là
presque de l'immoralité; et les opposants qui te-
naient un pareil langage ne s'apercevaient pas ou ne
voulaient pas s'apercevoir que tout ce qui les entoure
n'est qu'une scène de carnage et de destruction dont
ils sont eux-mêmes les principaux acteurs: que
l'herbe des champs est dévorée par la brebis, qui
est dévorée par le loup, qui est tué par l'homme,
qui se détruit et se dévore lui-même; que nos
festins, nos plaisirs de la chasse, du cirque, de
l'amphithéâtre, notre point d'honneur, notre gloire
guerrière, tout cela n'est que du sang; que nos lois
en sont imprégnées, et qu'elles proclament depuis
des siècles la nécessité du meurtre pour réprimer
le meurtre, qui se reproduit toujours. C'était une
honte que tant d'inconséquences ; il fallut bien
avouer qu'on n'y avait pas vu clair : l'instinct passa. »
L'instinct existe.
On ne peut plus se refuser à le croire : les faits
parlent plus haut que les sophismes. Oui, principa-
lement pour les besoins de son alimentation,
l'homme est un être éminemment destructeur. Oui,
\[\-l I.SSn.NCI DE DbSI lU CIIO.N.
pour l'hoimne coiimio pour lous les autres de^n'és
de l'cclielle zoolo|^i(pie, c'est une coiidilioii su-
prême : vivre, c'est détruire, et i'or«anisatioii est
partout en ra|)porl avec ce but de la nature. Cette
nécessité non seulement est impérieuse, mais elle
est fatale, et dans quelque étonnement qu'elle jette
notre esprit, il nous faut l'accepter comme une loi,
comme une volonté de Dieu; sans cette force spé-
ciale d'autre part, l'homme n'aurait jamais pu s'éta-
blir dans le milieu ouvert à ses activités. Il lui fallait
un instinct qui le portât à y détruire les causes
mêmes de destruction qui l'enveloppent de toutes
parts.
Maintenant, pour continuer à préparer l'esprit de
nos lecteurs, nous allons nous demander si cette
puissante faculté de conservation qui nous laisse,
comme toutes celles que nous avons déjà analysées,
dans la condition d'existence la plus brute et la
plus instinctive, doit être abandonnée sans contrôle
intellectuel et moral à sa propre énergie. Nous
venons d'indiquer le but principal et lé[;itime de
SCS applications; ne s'étend-il pas jdus loin?
L'homme a-t-il droit de vie et de mort sur l'homme?
Cette faculté ne donne-t-elle pas une teinte d'inq)a-
tience et d'emportement au caractère, et n'avons-
nous pas à en redouter les mouvements par la facilité
aNcc laquelle elle se prête à nous débarrasser vio-
lemment et pour toujours de tout ce qui peut faire
INSTINCT 1)F. DRS'Tlîl'i riON. iX',
olislacle i\ l'oxéculion de nos dossoins? Que dil l'Iiis-
loiro? ([ue démontre l'étude des manifestations de
la tête humaine?
I.es traits répondent. L'homme s'est baigné dans le
sang de ses semblables; l'instinct de destruction
s'est montré sur toute la surface du globe : tantôt il a
subjugué les autres facultés de l'encéphale et les a
entraînées dans ses violences ; et tantôt, c'est le fait
le plus ordinaire, ce sont les autres facultés qui,
pour leurs satisfactions non moins aveugles et non
moins passionnées, ont fait appel à son énergie et
allumé ses fureurs.
En résumé, par toute espèce de raisons, par lui-
môme, ou sous l'égoïsme incitateur des penchants
du plus bas étage, ou par mesure toute naturelle
et tout intelligente de conservation; dans d'autres
circonstances , sous le feu des sentiments les plus
élevés, ou par raison d'État et de haute politique,
et trop souvent aussi sous les prétextes les plus ho-
norables, pour ne rien oublier, dévoiler l'homme
tout entier et signaler les hypocrisies de sa tête, cet
instinct inférieur s'est ouvert la carrière, et a placé
l'homme au-dessus et en dehors de tous les êtres
qui portent autour d'eux le carnage et la mort.
Certes, pour tout homme d'un sens droit, ce
simple exposé suffirait pour rendre incontestable
l'existence d'un instinct destructeur dans l'encé-
phale humain; néanmoins je ne crois pas devoir
i;5/| iNsriNci i)i', DKSi lii crioN.
|»nMmil};ner la lui inorali^ do s<.'S applicalions sans
rapporter encore cpielques nouveaux faits jiropres à
dissiper les doutes (pii pourraient rester dans
l'esprit de quelques savants.
il faut bien le dire à mes lecteurs, les savants, en
({énéral, ne ressemblent point aux autres hommes.
Assez souvent ils ont la tôle faussée ou rétrécie par
leurs études spéciales, quand les succès faciles
qu'ils obtiennent dans ces directions exclusives ne
les enivrent pas complètement d'orgueil et ne finis-
sent pas par affaiblir leurs moyens. Je le demande à
toutes les personnes qui ont lu mes deux premières
livraisons, qui pourrait s'ima[;iner, et vraiment je
n'en reviens pas moi-môme , (|ue quelques uns
d'entre eux ont pris mon travail pour un travail
abstrait? Je le liens de l'excellent docteur Lallemand,
de Montpellier, qui me l'a dit de la manière la plus
solennelle. Le mot est heureux et pas trop compro-
mettant; il donne de l'importance à celui qui le pro-
nonce, il le tire gracieusement d'affaire, et l'auteur
(pii le reçoit ne peut pas trop s'en offenser. Quoi
qu'il en soit , je ne puis accepter cette honorable
qualification. Mon travail est la déduction sévère des
faits les plus nombreux et les mieux constatés, et
ne se perd dans aucune abstraction. Pour se former
une opinion, il faut, à ce qu'il parait, à ces hommes
si distingués d'ailleurs , des démonstrations con-
crètes. Tout ce qui ne se mesnre pas au compas,
iNsriNci' i)K DKsri'.icnnN. i;îr,
lout ce qui <''Cliapp«î à l'aclion tlu loucher, loul ce
([ui ne s'analyse pas par le stéthoscope ou le plessi-
uiètre, est abstrait. Les observations les mieux faites
ne disent rien à leur intelligence ; les manifestations
instinctives, intellectuelles et morales de l'âme hu-
maine, mille et mille fois révélées, manifestations
toujours identiques, toujours invariables et toujours
prêtes à se prêter à vérification nouvelle, si je puis
dire ainsi, ne les impressionnent pas à l'égal de la
fracture d'un membre, de l'opacité du cristallin ou
de l'engorgement de la rate ou du poumon. A leur
avis, cependant, il pourrait bien y avoir quelque
chose d'exact et d'intéressant dans tous ces faits,
mais néanmoins ce sont toujours de ces phénomènes
qui ne frappent pas tout d'abord les yeux de tout le
monde, et qui ne se palpent pas des deux mains;
ils constituent donc un travail abstrait, par consé-
quent un travail qui ne peut entraîner dans l'esprit
la conviction rapide et profonde que commande im-
périeusement aux têtes les plus bornées la per-
ception saisissante et grossière des objets matériels.
Voilà les illusions de notre vanité, messieurs:
l'homme est ainsi fait, il n'a de considération élevée
que pour les travaux, tels quels, dont il fait l'objet
particulier de ses occupations ; il s'admire dans ses
œuvres les plus minimes, et à fortiori dans ses œu-
vres de quelque importance. Et s'il arrive qu'il soit
appelé à donner une opinion sur des travaux étran-
13fi INSTr?!Cl DE DESTRUCTION.
fjcrs à sa direclion, et qui domnndonl pour leur oxé-
culion la mise on jeu de facultés supérieures ou do
facullés différentes de celles dont il a pour lui-môme
soigné la culture et perfectionné les activités, il pré-
fère on abaisser le mérite plutôt que d'avouer son
ignorance, et de se récuser en toute équité et toute
dignité pour le jugement qu'on lui demande ou
qu'il veut de lui-même prononcer.
Combien de fois n'a-t-on pas vu , par un pareil
travers , tels oi tels coryphées placer au-dessous
d'eux des hommes dont ils n'avaient pu mesurer la
puissance et la portée, et qui, dans le sentiment
profond et vrai de leur supériorité, avaient dédaigné
de se mesurer avec eux !
Je disais que l'instinct de la deslructivité existe
dans la tôle humaine ; je le répète encore : il est, et
il a été donné, comme toutes les autres facultés que
nous avons jusqu'à présent examinées, pour la con-
servation de l'espèce et de l'individu. Non seulement
c'est lui qui donne à l'homme la force voulue pour
tuer sans répugnance, et même avec plaisir, les ani-
maux nécessaires à son alimentation ; mais c'est
encore lui qui prêle son assistance, son appui, sa
vigueur, son irascibilité aux autres pouvoirs de son
cerveau. Ceux-ci aspirent certainement par eux-
mêmes à se manifester, et ils trouvent, d'ailleurs,
dans les impressions des objets extérieurs, les exci-
tations qui conviennent à l<Mir mise on application :
INSTIiSCÏ DE DESTRUCTION. 137
mais, dans une foule de circonslances, néanmoins,
ils manqueraient de réner[]ie suffisante pour allein-
die le but qu'ils se proposent, si cd instiiiel , qui
s'irrite devant les difficulîés, n'élait là pour les
relremper et les auiiner à Taciion.
Ainsi donc, la chose est inconleslable, je vais par-
ler d'une cliose réelle. La destruclivilé est une fa-
culté inhérente à respèce humaine, et l'homme des
temps anciens, comme Thommc des temps moder-
nes, en a fait large emploi, lorsqu'iUn'en a pas fait
un cruel et fréquent abus. Ce sont des faits avérés :
A toutes les époques, dans tous les lieux, sous tous
les drapeaux, sous toutes les formes gouvernemen-
tales connues (républiques, monarchies, théocraties,
oligarchies, despotismes), nous nous sommes tous,
et à qui mieux mieux, respectivement roulés dans
le sang les uns des autres. Nous l'avons fait, comme
je le faisais entendre tout à l'heure, pourde bonnes
ou de mauvaises causes : nous l'avons fait pour nous
emparer du pouvoir et nous y maintenir ; nous l'a-
vons fait par passe-temps, par plaisir, pour nous
amuser. Dans notre infirmité mentale , nous l'avons
fait pour plaire à Dieu, à qui nous avons prêté la
portée de nos vues et nos passions de bas aloi. Je
crois même, si mes souvenirs sont fidèles, que, par
la plus basse des sensualités, par gourmandise, nous
avons jeté des hommes vivants dans des viviers pour
engraisser des murènes destinées à nous engraisser
11
138 IJÎSTINCT DE DESTRUCTION
nous-mêmes, et que, dans nos grandes fêtes popu-
laires, nous avons enduit de poix-résine et d'huile
des hommes également pleins de vie, pour nous
servir de luminaires. Que dirai-je de ces malheureux
qui, pour occuper les loisirs de la ville éternelle,
disputaient leur existence à la fureur des panthères
et des lions? Dois-je passer sous silence ces autres
infortunés qui, au nombre de vingt mille quelque-
fois, descendaient dans les cirques, s'inclinaient avec
respect devant l'empereur en lui disant : « César,
ceux qui vont mourir le saluent ! «puis, tout à coup,
à un signal donné, se précipitaient les uns sur les
autres et se taillaient vaillamment en m.orceaux,
sans qu'il leur vînt dans l'esprit de massacrer les
spectateurs sauvages qui leur donnaient ces ordres
affreux? C'est le moment et le lieu de citer ces pa-
triciens et ces grandes dames de Rome qui, dans
l'intérêt de leurs vengeances particulières, recher-
chaient les poisons les plus subtils, et qui, pour être
bi<în convaincus de leur efficacité, prenaient le soin
attentif de les essayer sur de jeunes garçons et déjeu-
nes fillesqu'ils faisaient amener devanteux, et dont ils
contemplaient froidement les convulsions et la mort.
Il faut avouer cependant, pour nous rappro-
cher des temps modernes, en faire ressortir les
mœurs un peu plus douces, ne point charger le ta-
bleau et rendre toujours hommage à la vérité, que
quelquefois nous avons témoigné de l'horreur pour
INSTINCT DE DESTRUCTION. 13tf
le sang, et que, tout simplement, nous avons fait
brûler à petit feu des milliers d'individus qui ne de-
mandaient qu'à vivre dans la foi de leurs pères,
quand, je ne sais par quel caprice ou quelle préfé-
rence, nous ne les faisions pas périr dans d'autres
supplices non moins épouvantables : témoin ces
prisonniers, hommes et femmes, faits dans les guer-
res de religion de la Hollande vers la tin du xvi* siè-
. cle. La différence des sexes n'établissait pas de dif-
férence entre eux ; on les tuait de la môme manière :
on remplissait de poudre le dernier intestin des uns,
et chez les autres les appareils profonds de la généra-
tion lui servaient de réceptacle. Ainsi préparés et
bourrés, on les voyait soulevés de terre à la première
étincelle, faire explosion et se fendre en morceaux.
Pour rester fidèle à mes bonnes habitudes, et
par conséquent persévérer à rapporter simple-
ment les choses telles qu'elles se sont passées, je
dois encore faire remarquer que dans ces temps-là,
qui ne sont pas bien loin de nous, on avait de part
et d'autre des attentions particulières pour les offi-
ciers qui ne périssaient pas dans la bataille. Leur
grade leur donnait titre à quelques distinctions, et
dans la crainte perpétuelle oîi l'on était d'offenser
la divinité en faisant couler leur sang, on ne trou-
vait rien de mieux à faire, pour tout concilier et les
tuer sans pécher, que de recourir au moyen de des-
truction que je vais vous raconter.
itiO INSTINCT DE DESTRUCTION.
On étendait sur une table ces malheureux offi-
ciers, et lorsqu'ils y étaient assujettis de manière
à ne pouvoir briser leurs liens et échapper aux
exécuteurs, on plaçait sur leur ventre un bassin
de cuivre, sous lequel on introduisait un rat affamé.
Dans l'impatience où l'on était de voir commencer
le supplice et l'opération, on chauffait avec des char-
bons ardents la surface extérieure du bassin pour
exciter le rat à mordre le venlre de la victime et à y
chercher un refuge. Comme on le pense bien, il ne
lardait pas à pénétrer dans les entrailles ; on cessait
alors l'action du l'eu. Le domicile du rat se trouvait
établi, et pendant quelques jours on pouvait consi-
dérer à loisir les souffrances inénarrables et le dé-
périssement graduel de ces nobles soldats qui, dans
la simplicité de leur esprit, le désintéressement
de leur caractère et l'amour de leur pays, n'avaient
pu jusqu'au dernier instant s'imaginer qu'ils ne
trouveraient pas chez leurs ennemis victorieux et
chrétiens quelque chose de l'homme et quelque
chose du chrétien.
D'ailleurs, la manière de faire, \emodus faciend{,\e
genre d'extermination, à quelques différences près,
ne changé rien au fond des choses et ne rend pas
moins patente et pas moins abominable chez nous
tous le désordre ou l'abus de la destructivité.
Ainsi, j'ai lu dans quelques livres que l'homme
ne s'était pas fait défaut, non plus , d'écorcher
I.N.SrJNCI' DE DESTRUCTIOiS. l/|l
l'iiominc loul vif; que, dans d'aulres circoiislaiices,
il l'avait mis enlio deux planches pour le scier à
plaisir et avec moins de dilTicullé. Je ne dis rien de
l'amputation du nez et des oreilles, pratiquée chez
un certain nombre dindividus, ni de l'arrachement
des paupières, des yeux, des dents et des onoles ,
opéré sur quelques autres : ces supplices-là ne fai-
saient pas mourir ; ils ne détruisaient pas complète-
ment le sujet.
La sainte inquisition refrénait aussi l'activité de
son instinct destructeur ; elle prenait quelques me-
sures de conservation en faveur de ses frères en Dieu;
elle cherchait et trouvait des médecins qui suivaient
les effets de la torture et qui en suspendaient les
horribles cruautés, quand ils s'apercevaient que la
\iclime allait échapper, par la mort, à la ra^je de
ses bourreaux orthodoxes.
Les infortunés dans la bouche et les oreilles des-
quels on a coulé du plomb fondu, ou qui ont été
suspendus vivants par les épaules à des crochets de
fer, comme le sont des quartiers de mouton à l'élal
d'un boucher, et <pii sont morts de faim, de soif, de
lièvre et de marasme dans celte affreuse position, ne
se comptent pas, par respect pour l'humanité. L'es-
prit le plus inventif se perd vraiment dans ces aber-
rations du roi de l'univers, et comme il me serait
facile de remplir je ne sais combien de volumes du
récit d'atrocités équivalentes ou analogues, je passe
442 INSTINCT DE DESTRUCTION.
outre, ne voulant pas profiter de mes tristes avan-
tages et rester plus longtemps avec mes lecteurs
dans ces abîmes de la perversion instinctive , intel-
lectuelle et morale de l'humanité.
Je dois seulement faire remarquer qu'il n'y a pres-
que pas de facultés dans la tête humaine qui n'aient
appelé la destruction à leur aide pour se donner sa-
tisfaction et accomplir leurs desseins : nous avons
tué des foules d'hommes pour le triomphe ou le sou-
lagement de notre orgueil , pour nous disputer des
femmes, pour venger nos vanités blessées ou pour
apaiser notre soif insatiable de l'or. Les annales
historiques de tous les peuples en font foi. Dans la
personne de quelques chefs de gouvernement, les
sentiments les plus beaux de l'âme humaine ont eu
eux-mêmes besoin de recourir à la destruction pour
établir leurs droits de suprématie, protéger l'ordre
social et vaincre l'anarchie. C'est encore là de l'his-
toire, et celte page est assez belle et assez rare pour
la mettre en relief et la faire servir, s'il est possible,
au rachat de nos indignités. Il n'est pas jusqu'à nos
facultés intellectuelles, ordinairement si peu pas-
sionnées, si dégagées d'intérêts matériels, au dire
absurde des plus grands docteurs, qui n'aient elles-
mêmes mis la mort à contribution ; et, en effet, nous
avons eu recours à ses grâces pour imposer nos idées
creuses et régner en nos sorbonnes.
Pour résumer tout ce qui est d'observation posi-
IiNSHNCT DE DESTRUCTION. 143
live et générale, avec nos sciences si avancées, nos
morales si affectueuses et si tendres , nos religions
si pures et si douces, non seulement nous avons tué
et nous nous sommes fait tuer pour des choses qui
n'en valaient pas la peine, ce qui semble bien indi-
quer chez nous tous quelques faibles dispositions à
la chose ; mais encore nous avons épuisé, vis-à-vis
les uns des autres, dans maintes et maintes occa-
sions, les raffinements les plus inimaginables de la
barbarie, probablement comme si c'eût élé le seul
moyen qui put être en rapport avec la violence de
nos incitations, et qui pût seul en apaiser les mou-
vements frénétiques.
Et ce qu'il y a d'inconcevable pour nous dans tout
cela , ce qui dénote la subversion totale de la tête
humaine ou sa profonde hypocrisie, c'est que dans
une foule de circonstances , comme je l'ai fait en-
tendre au commencement de ce chapitre, l'horreur
que nous avons professée avec ostentation pour le
sang nous a fait commettre des horreurs qui man-
quent de nom dans la langue des nations. Jamais on
n'a porté plus loin le mépris de l'humanité. Quels
exécrables sophismes ! quelles abominables distinc-
tions ! quelles amères dérisions !
Ce qu'il y a de certain, c'est que les caractères
propres de l'humanité se sont effacés dans ces extra-
vagances et ces délires; la raison, la bienveillance,
la justice, l'estime de nous-mêmes et de nos sem-
l/îi INSlINCr 1)K DESTRUCTIONS.
blables, lu vénération, tout ce qui pouvait nous sau-
ver de ces horreurs s'est abîmé dans la béte et nous
a perdus. Somme toute, nous ne savions plus ce que
nous faisions : la bôle, dans toute la hideuse accep-
tion du mot, la bète atroce, la bête fauve, a dominé
notre nature supérieure, lorsque notre nature supé-
rieure elle-même, pervertie ou égarée, ne l'a pas
contrainte à servir ses dérèglements inouïs.
Ainsi donc, ladestructivité,bienou mal employée,
apparaît dans la vie de l'humanité : partout la vue,
l'odeur et le goût du sang ; partout nous entendons
le cri lamentable ou héroïque d'hommes violemment
arrachés à l'existence; partout des échafauds, des bû-
chers , des champs de bataille , des empoisonne-
ments, des assassinats, des empalements, des boîtes
aux oubliettes ; partout des moyens d'attaque et de
défense pour ou contre la destruction, des canons,
des poudrières, des arsenaux magnifiques , des for-
tifications bien établies ; partout des mesures de
destruction vigoureusement prises dans l'intérêt
du crime comme dans celui de la verlu , cl, par
conséquent, partout la nécessité d'éclairer l'espèce
humaine sur les applications d'une des virtualités
les plus dangereuses ou les plus utiles de sa con-
stitution cérébrale.
Voilà du concret, messieurs, voilà du positif,
voilà qui n'est pas trop abstrait, voilà, dans les justes
prétentions que j'ai toujours affichées, ce qui est à la
i.NsrLMrr J)!-; destkuction, izi5
portée de tous les esprits , ce qui ne peut faire le
moindre doute ni soulever la moindre contradiction,
et voilà ce qui m'enhardit à me mettre en frais et à
traiter, devant mes illustres confrères, de l'instinct
destructeur, comme s'il ne s'agissait pas d'une faculté
trouvée sous la fourrure un peu chaude de mon
bonnet doctoral.
Il faut avouer, messieurs, (jue j'ai bien de la peine
à mériter ostensiblement l'honneur de m'asscoir à
vos nobles côtés : tantôt on me signale avec affecta-
lion dans la presse médicale comme un homme plein
d'esprit et d'imagination, ce qui pourrait bien signi-
fier que je n'ai pas le sens commun, si je connais
bien la valeur et la portée de certains mots; et
tantôt on me dit que mes compositions sont abs-
traites, ce qui veut dire en d'autres termes, car il
faut que je traduise encore ici les honnêtes senti-
ments de mes frères d'armes, qu'elles sont tant soit
peu métaphysiques, embrouillées, difficiles à com-
prendre ol partant presque indifférentes, inutiles ou
clrangèr<}s au •^raïul mouvement intellectuel dt; mon
époque Partie intéressée comme je le suis dans le
débat, mon opinion peut paraître suspecte; mais je
m'estime assez et j'estime assez mes sembhibles pour
ne point ratifier par mon silence ces interprétations
d'une bienveillance plus que douteuse. Certes, mon
ouvrage n'est point d'un homme supérieur, mais il
est le fruit d'un esprit net, rigoureux, analytique;
U6 l^JSTJNCT DE DKSTRUCTIOIN,
il est l'œuvre d'un cœur droit, et sa profondeur
abstraite, si tant est qu'elle existe, disparaît sous
l'évidence des faits , le bonheur de l'expression et la
clarté de la pensée.
En présence des faits universels que je vous ai
rapportés, messieurs, en présence de ces millions et
millions d'hommes qui, sur toute la surface du
({lobe et par tant de raisons diverses, sont lombes
sous les coups de la destruction et y tombent encore
tous les jours , une dernière et solennelle question
se présente tout naturellement à l'esprit; je ne
sache pas qu'elle ait été posée devant l'humanité
sous le large point de vue que je viens d'ouvrir à
mes lecteurs.
Quelle est la destination de ce penchant? A-t-il
pour but seulement de porter l'homme à détruire les
animaux nécessaires à son alimentation , et à faire
disparaître les causes de destruction auxquelles il
est journellement exposé dans le milieu qu'il habite,
ou bien son action doit-elle aller plus loin? Peut-elle
s'étendre sans crime jusqu'à la destruction de ses
semblables? L'homme a l-il le droit d'armer l'homme
contre l'homme? A-t-il le droit de conduire au com-
bat, à la bataille, à l'extermination, des milliers d'in-
dividus les uns contre les autres? Peut-il avoir quel-
(juefois des motifs suffisants, c'est-à-dire des motifs
approuvés par l'intelligence et les sentiments mo-
raux pour faire couler à grands flots le sang humain?
INSTINCT T1E DESTRUCTION. ilil
L'homme est-il, dans ces circonstances comme dans
tant d'autres, rinslrument delà Providence. Le
maître universel des mondes, le Dieu que nous ado-
rons, est-il donc encore aujourd'hui comme autrefois
le Dieu jaloux, le Dieu vengeur et exterminateur, et
sommes-nous dans l'ordre et le bien lorsque , pour
animer nos soldats à la défaite et à la ruine des
êtres humains qui nous font obstacle , nous l'invo-
quons comme le Dieu des armées, et que nous faisons
bénir nos drapeaux par les ministres de ses autels?
La question est bien posée, ce me semble; il n'y a
pas d'ambiguïté dans les termes : j'espère y répondre
à la satisfaction de mes lecteurs.
Il est temps, en effet, que l'homme apprenne à se
servir de ses facultés-, il faut qu'il sache sur qui,
sur quoi et à quels degrés il doit en déverser les
puissantes activités dans le monde extérieur.
INSTINCT DE DESTIU CTJON,
INSTINCT GARNASSIEIl, SENS DU MEURTRE,
DESTRUGTIVITÉ.
La morl violente, ou vous l'a dit, est une
institution de la nature, et je ne sais d'où vient
l'étonnement que vous manifestez à la simple
promulgation de cette loi, lorsque vous en avez
tant de fois et de tant de façons diverses dépassé
la mesure et l'application. Non, ce n'est point un
paradoxe, la morl violente est une de mes insti-
tutions, et j'ai voulu qu'il en fut ainsi pour assu-
rer la nourriture et l'existence organique de tous
les êtres de ma création. J'ai fait plus : j'ai voulu
que, dans cette même faculté, vous trouvassiez
arme et secours contre le monde extérieur; elle
vous était nécessaire pour y assurer votre exis-
tence et votre empire : il fallait détruire pour ne
pas être détruit. Apprenez donc encore, à ce
point de vue, à apprécier l'excellence de mes
dons ; et, sur cette terre dont je vous ai faits les
administrateurs et les gérants, détruisez tout ce
qui peut mettre obstacle à la liberté de vos mou-
vements et à votre domination légitime, disputez-
INSTINCT DE OESTRUCTIOX. lZi9
lui sa puissance, transformez-la sous vos pou-
voirs supérieurs, et qu'en un mot tout porte sur
elle l'empreinte de votre passage ici-bas.
Quant à la première et à la plus indispen-
sable nécessité d'application de cet instinct, ne
dirait-on pas que vos sens sont restés constam-
ment fermés aux impressions des faits les plus
vulgaires et les plus matériels de la nature?
Ouvrez enfin ces portes de votre entendement,
et partout vous ne constaterez que des scènes
de carnage et de destruction; partout, à la sur-
face de la terre, dans les plaines de l'air, dans les
fleuves, dans les mers, dans les entrailles du
globe, vous n'apercevrez que des sacrifices d'êtres
vivants faits chaque jour et à chaque instant,
par millions et millions, à d'autres êtres vivants.
Je vous le répète, c'est ainsi que j'ai ordonné
les choses de votre monde; et, pour atteindre ce
but de destruction dont j'ai fait la source inépui-
sable de la vie, j'ai, comme dans le reste de mes
œuvres, tout profondément et tout largement
institué.
Chez les grands carnassiers, chez tous ces
animaux qui se nourrissent exclusivement de
chair et de sang, vous pouvez plus particulière-
ment admirer le luxe et la richesse que j'ai
150 INSTINCT DE DESTRUCTION.
déployés dans la fabrication de mes instruments
de mort; là^plus que partout ailleurs, j'ai montré
la puissance et l'étendue de mes ressources, en
même temps que la simplicité de mes appareils.
Voyez comme tout se tient dans leur organisa-
tion, comme tout conspire au but que j'ai voulu
leur faire atteindre. Indépendamment de l'impa-
tience et de l'énergie de l'instinct destructeur
qui les porte à l'action , considérez la forme
élancée de leur corps, remarquez la souplesse et
la force de leurs muscles , regardez leurs armes
terribles, leur gueule, leurs dents et leurs
griffes; écoutez ces rugissements et ces cris qui
glacent déjà d'effroi la victime; suivez-les lors-
qu'ils se précipitent sur elle et qu'ils la dévorent,
et dites-moi s'il est possible, pour multiplier en
un clin d'oeil la mort autour d'eux, d'ajouter
quelque chose à la puissance de destruction que
je leur ai donnée.
Et dans cet ordre de faits, pour continuer à
ne mettre en relief, devant vous, que les princi-
pales figures de ma création, vous n'avez donc
étudié non plus ni l'organisation, ni les habi-
tudes, ni les mœurs des grands oiseaux de proie?
Quelle perfection, cependant, dans les armes
meurtrières que j'ai également fabriquées pour
INSTINCT DE DESTRUCTION. 151
eux tous! Leur instinct carnassier, la subtilité
de leur odorat, la portée immense de leur vue,
l'énorme envergure de leurs ailes, l'obliquité et
la rapidité de leur vol, la vigueur de leurs serres,
la forme recourbée et tranchante de leur bec ,
j'ai tout ordonné chez ces dominateurs habitants
de l'air pour l'accomplissement de ma loi de
destruction; tout est disposé chez eux pour qu'ils
donnent une mort de surprise, une mort prompte
et sans agonie, rs'oubliez pas ce fait important,
créatures on ne peut plus sensibles, car avant
de tuer vos semblables, vous vous êtes bien
souvent fatigué l'esprit à trouver des moyens
de destruction qui prolongeassent leurs tour-
ments et qui vous missent à même de les voir
plusieurs fois horriblement et lentement mourir.
Dans les lacs et les tleuves, et dans toute
l'étendue des mers, comment n'avez-vous donc
pas été frappés également de l'extermination
prodigieuse et perpétuelle des êtres innombrables
qui se meuvent dans ces immensités? Comment
n'avez-vous point été étonnés de l'art inouï avec
lequel, pour le milieu qu'ils habitent, j'ai varié la
structure et la forme de leurs instruments des-
tructeurs? Mangez et soyez mangés! Telle est
la loi générale de leur existence; et cette loi qui
152 INSTINCT DE DESTRUCTION.
VOUS explique rintensilé de leurs fonctions géné-
ralives est tout à l'avantage de ceux qui échap-
pent à cette énorme consommation journalière :
la vie des uns est dans la mort des autres. ïétes
aussi faibles qu'orgueilleuses, pouvez-vous nier
plus longtemps ces destructions incessantes? Ne
sont-ce pas des faits incontestables; et vous
entendrai-je encore crier au paradoxe?
Pour dissiper votre aveuglement et reconnaître
ma loi, ne vous suffisait-il pas d'ailleurs de jeter
les yeux sur vous-mêmes? Votre organisation ne
tient-elle pas tout à la fois de celle des carni-
Aoic^s et des herbivores? Par ce fait même, vos
appétences pour les substances du régne animal
et du règne végétal ne sont-elles pas également
])rononcées, et la digestion des unes et des autres
ne vous est-elle pas également facile et également
nécessaire? Pour subvenir à ces exigences de votre
alimentation j la force destructive yous a-t-elle
aussi jamais fait défaut? Ne pourrais-je pas au
contraire vous accuser d'en avoir fait bien sou-
vent l'abus le plus condamnable? L'eau, l'air, la
terre et le feu ont à peine suffi, sous ce rapport, à
votre activité meurtrière. Où sont les êtres qui,
pour leur simple nourriture, aient exercé plus de
ravages autour d'eux? Quels sont les points du
INSTINCT DE DESTRUCTION. 153
globe que vous n'ayez explorés dans ce but? Ne
dirait-on pas que je vous ai donné le monde en
pâture?
Même chez les ruminants, chez tous ces ani-
maux que vous considérez dans vos pastorales
comme les êtres les plus innocents de la nature,
la force destructive se déploie sur une immense
échelle. Dans ces prairies où vous les voyez paître
avec tant de bonheur et de tranquillité, vous
vous imaginez qu'ils n'opèrent de destruction sur
aucune espèce vivante , et lorsque ensuite , sur
un point quelconque de la localité, ils vont étan-
cher leur soif, vous croyez aussi qu'ils n'intro-
duisent dans leur estomac que l'eau limpide des
fontaines ou des ruisseaux qui murmurent dans
la vallée... Romanciers insipides! Dans les herbes
de la prairie, et sur les feuilles des arbres, et
dans les eaux stagnantes ou rapides, se trouvent
des myriades d'animalcules auxquels ces rumi-
nants voraces ne font nulle attention, et dont je
suis seul à constater la destruction lorsqu'ils les
broient sous leurs dents ou qu'ils les avalent
d'un seul trait.
Abaissez donc encore ici votre orgueil devant
ma sagesse! Je vous le dis, en vérilé, pour la
conservation des espèces comme ])(>ur celle des
12
154 INSTINCT DE DESTRUCTIOIN.
individus, la mort violente est une de mes insti-
tutions, et j'en ai fait la source inépuisable de
la vie.
Hommes de peu de réilexion, vous portez sur
toute ma création une main destructive; vous
détruisez à tout moment, vous détruisez sans
cesse ; ce n'est même que par la destruction que
vous avez pu changer et embellir la surface du
globe que vous habitez , et vous semblez douter
que la destructivité soit inhérente à votre consti-
tution! Partout cependant vous faites violence
à la nature. Quelle est votre œuvre lorsque vous
abattez des forets, lorsque vous desséchez et
faites disparaître des marais immenses, lorsque
vous brûlez de vastes plateaux de landes impro-
ductives? Votre œuvre est une œuvre de des-
truction, et vous ne la faites que pour vivre; et
il ne fallait rien moins que la virtualité puissante
dont je vous ai gratifiés pour que vous ayez pu
arriver à vos fins. Sans la destructivité, vous
n'auriez jamais pu disputer la terre à tout ce
qui menace de* l'envahir; vous n'auriez jamais
pu la livrer à l'agriculture, la débarrasser de ses
herbes parasites, la couvrir de vos céréales,
de vos arbres fruitiers, de vos plantes pota-
gères, et la mettre en état de compléter votre
INSTIACT DE DESTRUCTION. 155
alimentalion cl d'en augmenter les ressources.
Voyez où conduit l'ignorance ! Tout à l'heure
vous vous révoltiez presque à l'idée d'admettre
un instinct de destruction au nombre de vos
facultés fondamentales ; et voilà que par les faits
dont je viens de frapper vos esprits, je vous
amène, à l'occasion du rôle et de l'exercice de
cette faculté même, à me bénir dans chacun de
mes dons, et à m'admirer dans l'ensemble de ma
création !
Qu'eùt-ce été, si vous vous fussiez appliqués
davantage à vous connaître vous-mêmes? Les
secrets de ma puissance vous auraient moins
souvent échappé, et jusque dans leurs manifes-
tations les plus délicates et les plus profondes,
vous auriez saisi le mouvement et l'influence de
toutes les forces radicales de votre constitution.
C'est ainsi que, dans l'expression énergique de
votre caractère comme dans la tournure incisive
et caustique de votre esprit, vous eussiez remar-
qué bien des fois que j'employais moralement la
destructivité à la défense de vos plus précieux
intérêts.
Mais si j'ai voulu que, pour fournir aux frais
de votre alimentation, vous portassiez sans scru-
pule et même avec un certain attrait le fer et le
156 INSTINCT DK DKSTP.rCTFO.X.
t'en de la destruction sur presqne toute la nature;
si j'ai voulu que, pour votre propre défense,
l'énergie violente de la destructivité se reflétât
dans vos traits el vos gestes, et intimidât vos
ennemis, et vous portât même à les sacrifier
quand ils veulent attenter à vos jours, et si, in-
dépendamment encore de ces deux buts légi-
times d'action, j'ai voulu, par la puissance
de cette faculté, vous soumettre les forces de
la nature extérieure et vous étal)lir maîtres
absolus sur la terre, comment avez-vous pu
vous imaginer que, pour la satisfaction de vos
plus misérables passions, comme aussi pour
ol)éir à l'entraînement irrélléclii de vos meil-
leurs sentiments, vous aviez droit non seule-
ment de vie et de mort sur vos semblables, mais
encore que vous pouviez les faire mourir en
détail et vous extasier dans leur lente agonie?
Comment toute votre nature d'homme ne s'est-
elle pas soulevée devant tant de douleurs et de
larmes? Comment surtout, dans quelques cir-
constances où il ne s'agissait que de questions
futiles, et où ma cause, mise enjeu, n'était qu'un
prétexte d'action, comment avez-vous eu l'au-
dace, comment avez-vous conçu la monstrueuse
idée de déclarer el de publier partout que vos
INSriNCr |)K DKSriUiCTION. 157
niéfinls, (luc les aljoniinalioiis atroces dont vous
vous rendiez coupables étaient et devaient être
commises à la plus grande gloire de mon nom?
Barbares! si le fanatisme et la superstition ne
vous ont pas mis la torche et le poignard à la
main; et si, par suite de ces surexcitations mo-
rales, vous n'êtes pas devenus innocemment ho-
micides, voyez à quelle hypocrisie et à quelle
inhumanité conduit l'intelligence asservie par
l'orgueil et la soif du pouvoir et des honneurs!
Vous ne pouvez pas vous le dissimuler : ici
l'instinct destructeur est en pleine déviation; il
agit en dehors de ses applications droites, hon-
nêtes, légitimes; il ne protège plus l'humanité,
il l'opprime et la dévore. Aberration, aliénation,
crime, infamie : tous ces mots se présentent
presque indifféremment à l'esprit pour en stig-
matiser les horreurs.
Ecoutez bien cette révélation dernière; je ne
l'ai point faite à vos aïeux, mais Je ne veux pas
aujourd'hui qu'un seul enseignement vous manque
sur la destination et l'emploi de vos différentes
facultés.
Ne tenant aucun compte des faits qui se
sont accomplis, ou ne sachant en rien les inter-
préter, vous demandez si l'homme a droit sur la
158 INSTINCT DK DESTRUCTION.
vie de l'homme; si, quand il tient dans ses mains
le pouvoir, il a autorité morale pour mettre la
nation qu'il gouverne sur le pied de guerre, et
l'enlrainer en masse à la destruction en masse de
ses semblables? Vous demandez si mes attributs
sont toujours les mêmes ; si, malgré les progrès
que vous avez faits et l'adoucissement qui s'est
opéré dans vos mœurs, je suis et dois être tou-
jours le Dieu exterminateur et vengeur, le Dieu
jaloux, le Dieu des armées; et par conséquent
vous demandez si, à ce dernier titre surtout, je
réponds aux prières de vos prêtres, si je bénis
les étendards des guerriers, et si je consacre, en
un mot, les mouvements terribles de la destruc-
tivité sur l'homme?
Non, mes attributs ne sont pas changés, et
mes commandements sont aussi invariables que
ma nature.
Je vous l'ai déjà dit : Vous ne tuerez point
votre frère. Cette défense est expresse; elle est
de tous les temps, de tous les lieux, et j'ai mar-
qué du sceau de ma réprobation celui qui le
premier osa l'enfreindre devant moi. L'homme
n'a donc pas droit sur la vie de l'homme, et qui-
conque se sert de l'épée périra par l'épée. La
réaction est fatale ; elle est nécessaire, elle lient
INSTINCT DE DESTRUOTIOrs, 159
au soulèvement de la conscience humaine, elle
est une punition ; elle est en définitive l'accom-
plissement de ma justice : j'ai donne à l'homme
l'amour de la vie, et tout son être s'insurge
contre l'anéantissement de sa personnalité.
I^Iais si rhommc n'a pas droit sur la vie de
l'homme, l'homme, dans toute l'acception du mot
hotnme , l'homme a droit sur la vie de l'homme
animal; et c'est sous l'inspiration des sentiments
les plus élevés, et sous le contrôle sévère de l'in-
telligence la mieux ordonnée que, depuis Moïse
jusqu'à l'époque actuelle, tous les novateurs, tous
les réformateurs, sous peine d'être détruits ^ ont
été destructeurs. Aucune idée grande , sainte et
désintéressée n'a pu descendre du ciel, s'in-
carner dans la tête humaine et s'implanter
dans l'espèce sans exiger ces sacrifices dou-
loureux.
Tous les grands principes qui ont fait avancer
l'humanité, toutes les grandes révélations qui
l'ont transformée, ont fait couler du sang. Dans
mes vues, dont vous ne sondez pas toujours les
profondeurs, j'ai quelquefois laissé sacrifier
l'homme juste et généreux; et son sang, que j'ai
fait retomber sur la tête des oppresseurs, vous a
servi plus que vous ne pensez. Mais néanmoins
160 i.Nsri^cr DE 1)K.siiuil;ii().n.
je n'ai pas toujours voulu que les révélaleurs et
propagateurs de mes lois, que les bienfaiteurs
(les nations, que les hommes vraiment hommes
tombassent sous les coups des barbares. Sou-
vent j'ai disputé, j'ai arraché l'homme à la bête,
et j'ai lait impitoyablement porter sur elle le
poids de ma colère. J'ai été, je suis donc et je
dois être toujours le Dieu jaloux, le Dieu exter-
minateur et vengeur, et le Dieu des armées.
Toujours je vous gouverne, toujours ma provi-
dence est là; mais loin de vous rendre compte,
en c-réatures intelligentes, de son influence con-
tinue, vous donnez carrière à votre imagination
superstitieuse, ou vous vous arrêtez à des causes
secondaires lorsque vous ne me prêtez pas un
rôle au niveau de vos misères, et que, pour le
service de vos plus vils intérêts, vous me faites
impudemment intervenir pour en assurer au
moins le succès éphémère.
L'action de ma providence ne s'exerce point
ainsi, et mes châtiments atteignent tôt ou tard
celui qui blasphème en mon nom. Il n'est donné
à aucun individu ni à aucun peuple d'échapper
aux principes de ma création.
Voici comment je vous renferme et vous main-
tiens dans mon cercle éternel :
IN.STliNCr DK J)i:SilU]Cll()>. 161
11 est des conditions d'existence au\(|iiel!es
\ous ne pouvez vous soustraire. Je vous ai créés
pour vouloir et sentir tout ce qui est bien, tout
ce qui est beau, tout ce qui est de justice, de
vénération, de bienveillance et de dignité; je
vous ai créés pourrintelligence et l'ordre; je vous
ai faits hommes, en un mot. Vos passions infé-
rieures, il est vrai, ne s'opposent que trop fré-
quemment à vos progrès; mais, en dépit de la
tyrannie qu'elles exercent, elles ne brisent pas
néanmoins cette loi de votre nature, et elles ne
vous enlèvent pas aux destinées que je vous ai
réservées. Sachez-le bien, vous ne pouvez pas
plus renverser les lois de votre constitution in-
tellectuelle et morale, qu'il ne vous est possible de
rien changer aux lois physiques qui gouvernent
les mondes. Je vous le disais bien, que vous ne
connaissiez pas l'histoire, ou que vous n'aviez
jamais réfléchi sur ses principaux événements.
Relisez-la donc, et voyez si je n'ai pas toujours
été fidèle en mes menaces. Aujourd'hui comme
autrefois, du moment que vous luttez contre vos
propres tendances et vos aspirations, du moment
que vous substituez la vie de l'animal à la vie
de l'homme, que vous méconnaissez vos pre-
miers devoirs et vos plus grands intérêts, et
162 INSTINCT DE DESTRUCTION.
que les douleurs et les mécomptes que vous en
ressentez ne suffisent pas pour vous éclairer
et vous rendre à vous-mêmes, j'étends en-
core sur vous la main de ma miséricorde, et
je vais vous chercher au fond des précipices.
C'est là que ma providence, dont vous n'avez
jamais su vous expliquer les miracles, apparaît
dans tout son jour et sa simplicité.
Je viens de vous le faire entendre, au sein
de votre dégradation, qui n'est d'ailleurs jamais
complète, et où il y a plus d'ignorance que de
mauvais vouloir, se trouvent des esprits positifs,
des âmes droites, des caractères énergiques qui
n'acceptent ni ne partagent vos dissolutions et
vos crimes. Ces hommes sont forts de ma force,
c'est-à-dire de toutes les qualités instinctives,
morales et intellectuelles que je leur ai départies,
et qu'ils n'ont cessé d'employer dans l'ordre voulu
par ma sagesse. Ce sont eux que je suscite et
que j'ai toujours suscités parmi les nations; et
soit qu'ils le sachent, soit qu'ils l'ignorent, ils
ne sont que les instruments de ma volonté. Ce
qu'ils aperçoivent les froisse et les révolte, et
mon indignation les saisit; ils mesurent la pro-
fondeur de l'abîme dans lequel vous allez tom-
ber, et mon génie les guide; ils sentent le
IjSSTIPsCT de destruction. 163
danger de leur mission, mais toujours inspires
par moi-même, toujours inspirés à la source de
leurs puissantes et bonnes facultés, rien n'abat
leur courage : leur ascendant, c'est le mien ; il est
le produit des plus hautes virtualités de l'enten-
dement humain. L'homme, en eiï'et, ne peut agir
sur l'homme que par les facultés de l'homme;
et moi-même, qui vous fais mouvoir à mon
gré, je ne le fais qu'autant que je me mets à
votre faible portée, car vous ne pouvez me com-
prendre que dans la mesure de vos propres
pouvoirs.
Eh bien , c'est en mon nom, que vous avez tant
de fois outragé; c'est au nom de la raison, de la
morale, de la religion, de la vertu, de l'ordre et
de la vérité ; c'est au nom de tout ce qui vous
diflérencie des espèces inférieures ; c'est au nom
de tout ce qui forme le caractère sacré de l'hu-
manité que ces hommes forts s'avancent parmi
vous et viennent enfin, dans leur courroux, vous
faire sentir violemment ma présence.
Dans ces circonstances critiques et déplo-
rables oii la cause de la civilisation tout entière
est en jeu, oii il ne s'agit de rien moins que de
voir périr ou subsister mon œuvre, la multitude
du peuple elle-même voit jour dans sa bassesse
]G!i iNsriMrr dk nnsTurcTioN.
cl SCS houles : dcposscdcc qu'elle esl de sa «frau-
deur morale, elle u'a plus eu elh^ de uiolifs
clcYCS d'aeliou; elle Irciuhle. iiH})1ore uia i)ilié,
et fuit cpouvautée. Mais le jugeuu'ul est pio-
uoneé, ma bonté s'est lassée et ma justice
commence.
C'est alors que je suis le Dieu des armées, que
j'écoule la voix des prélres et des guerriers, que
je bénis leurs drapeaux et que j'efface de la terre
tout ce qui a violé indignement ma loi.
Mais, remarquez-le bien , ce n'est ])oinl sur
l'homme que je fais tomber le glaive extermina-
teur, l'homme est le chef-d'œuvre de ma créa-
tion; c'est sur un être vicié dans sa nature et
perdu dans l'anarchie; c'est sur un être qui ne
comprend ni les choses de l'inlelligence, ni celles
des sentiments moraux, et ({ui ne marche que
sous le fer ou le bàlon; c'est sur l'honnue ani-
mal. Et je dois l'innnoler, si je ne veux pas que
l'homme lui-même devienne infailliblement son
esclave, sa victime et sa proie.
Enfants de la terre, je vous l'avais déjà fait
dire : L'homme s'agite, et Dieu le mène. Mais
vous ne compreniez point le sens et la ])rofon-
deur de ces paroles, et votre sentiment du mer-
veilleux seul en acceptait confusément la vérité.
INSTINCT DK DJ:STr,i:CTION. 1G5
Vous savez maintenant par quels moyens j'agis
sur vous^ et par quels moyens vous agissez sur
vos semblables : c'est par l'intermédiaire et l'ac-
tion (le vos l'acultés. Voilà conunent les hommes
de ma prédilection vous ont ramenés et vous
ramènent constamment dans mes sentiers. C'est
en se retrempant dans moi-même, c'est-à-dire
dans tous les attributs qu'ils tiennent de ma
bonté; c'est en s'élevant vers moi par la vénéra-
tion; c'est en suivant l'impulsion de leurs senti-
ments moraux et en en déversant la libéralité sur
leurs frères; c'est par le feu de leur intelligence;
c'est en s'appuyant sur Tiniatigable énergie de
leurs instincts; c'est en se dessinant noblement
comme hommes; enfin, c'est en déployant toutes
leurs forces, qui sont les miennes, puisque je les
leur ai données, qu'ils sont toujours parvenus et
qu'ils parviendront toujours à établir leur em-
pire sur l'homme animal, à le faire rentrer dans
les conditions de l'existence humaine et à justi-
fier ma providence.
Dans tout cela, le surnaturel, le merveilleux
de la chose ne disparaît pas, mais il s'éclaire
et se modifie; vous pénétrez de plus en plus
dans les mystères de votre organisation, je vous
en fais tcmcher au doigt l'étonnant mécanisme ;
166 INSTINCT DE DESTRUCTION.
et les mille autres merveilles que j'accomplis
d'ailleurs perpétuellement sous vos yeux vien-
nent , indépendamment de l'émotion de vos
sentiments, vous contraindre, par l'appréciation
intellectuelle que vous en faites, à reconnaître et
à proclamer qu'il existe au-dessus de vous tous
une puissance qui défie votre orgueil et vos
révoltes , et qui ne vous permet pas d'échapper
à ses lois. Je suis le Dieu jaloux et le Dieu des
armées.
RUSE, FINESSE,
SAVOIR-FAIUE, PENCHANT A ETRE CLANDESTIN,
SÉCRÉTIVITÉ.
Le fou dil tout ce qu'il pense , le sage ne
divulgue sa pensée qu'à pruios.
Par les détails que nous avons donnés jusqu'à pré-
sent sur le rôle et l'emploi de chacune des facultés
précédentes, nous avons déjà remarqué, messieurs,
toutes les sollicitudes de la nature pour assurer
notre conservation ici-bas. Vous avez vu par quelles
séductions, et en quelque sorte par quelle violence
elle nous détermine à l'œuvre de la reproduction ;
vous avez été frappés de la profondeur et de la vi-
vacité de l'amour qui protège la faii^lesse et les mi-
sères de la première enfance; vous savez aussi
comment, à l'aide d'un caractère aimant et affec-
tueux, l'homme parvient à former ces associations
intimes ou commerciales qui donnent tant de charme
à sa vie et tant de puissance à sa volonté; vous n'i-
gnorez pas non plus comment, par son courage, il
lutte avec le monde extérieur, et vient à bout d'en
briser les obstacles. Je viens tout à l'heure de vous
13
1G8 RUSE, FIÎ^ESSE, SAVOIR-FAIRE.
retracer l'énergie et l'utilité de son instinct destruc-
teur, et je vous ai dit sous quel noble contrôle toutes
ces virtualités conservatrices devaient se faire jour
et prendre place dans sa vie. En nous élevant da-
vantage maintenant dans l'étude de son organisa-
tion, nous constaterons, avec un nouveau sentiment
de reconnaissance et d'admiration, la diversité des
pouvoirs que nous avons reçus pour faire face à toutes
les éventualités possibles, et nous faire arriver d'une
manière ou d'une autre à prendre possession défini-
tive et tranquille du domaine immense ouvert à nos
activités.
A cette occasion , je ne crois pas devoir encore
m'écarter de la ligne que je me suis tracée pour
l'exécution de mon ouvrage, et en voici la raison,
que je vous ai d'ailleurs déjà donnée. Je ne veux
pas être pris pour un idéologue dans la mauvaise
acception du mot, pour un songe-creux, pour un
rêveur, pour un écrivain qui se place en dehors de
ce que fournit à la pratique du monde l'observation
des faits et leur rigoureuse induction. Je suis et je
reste dans le domaine pratique. Je suis toujours
occupé à rechercher ce que l'homme renferme de
virtualités dans sa constitution et à me demander ce
qu'il en doit faire, et dans l'intérêt de son bonheur,
tout en laissant carrière ouverte à l'exercice normal
et régulier de ses activités inférieures, je ne cesse
d'insister sur la nécessité do cultiver avec prédilec-
RUSE, Fir^ESSE, SAVOIR-FAIRE. 169
lion ses facultés spéciales, je veux dire son intel-
ligence et ses sentiments moraux, afin de le rendre
de plus en plus à lui-même et de le faire vivre de sa
vie propre, de sa vie d'homme.
En conséquence de ces principes, avant de pro-
mulguer la loi d'activité de la puissance instinctive
dont je viens d'exposer les différentes synonymies,
je crois d'abord devoir commencer par me demander
si cette faculté existe, si elle est, si elle fait partie
des éléments constitutifs de notre organisation.
Lorsque, par des faits positifs, j'en aurai démon-
tré l'existence, il sera temps seulement de tracer,
d'une main assurée, le cercle moral dans lequel notre
espèce doit la tenir renfermée. Car, il ne faut pas
nous le dissimuler, par cet attribut, nous tenons en-
core ici à l'animalité ; mais qu'importe? nous avons
tant de pouvoirs qui nous en distinguent, que nous
ne devons pas nous trouver humiliés d'en avoir
plusieurs de communs avec elle. S'il est dangereux,
disait Pascal, de trop faire voir à l'homme combien
il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur, il
est encore dangereux de lui faire trop voir sa gran-
deur sans sa bassesse.
Voyons d'abord, sous le rapport de l'existence et
de l'exercice de cette faculté, ce que nous apprend
l'observation chez les espèces inférieures. Il n'y a
plus aujourd'hui de contestation sur ce point. Les
inductions les plus sûres sont celles qui découlent
170 r.i'Sf:, riNKSSE, savoiu-fairi:.
des faits les plus nombreux, les mieux observés et
les plus variés. Les lois générales établies sur ces
bases méritent la confiance des vérités démontrées.
Au témoi[înage des naturalistes les plus distin-
gués, et en particulier de Georges Leroi, de Gall,
de Frédéric Cuvier, de Flourens et de Fée, profes-
seur à la Faculté de médecine de Strasbourg, les
animaux emploient d'innombrables ruses pour se
procurer leur nourriture et pour échapper à leurs
ennemis. Si l'on rélléchit que ces moyens sont pré-
cisément toujours les meilleurs et les plus appro-
priés au but qu'il est question d'atteindre, et que
les animaux qui y ont recours n'ont, sous tout autre
rapport, que des facultés très bornées, on sera
obligé d'admettre en eux une force particulière, ou,
si l'on veut nous passer cette expression, un génie
particulier qui les inspire. Tout le monde connaît
les ruses du genre des chats, de la martre, de la
fouine, du renard et des plongeurs. Qui croirait que
le cerf et le lièvre trompent souvent le chasseur le
plus expérimenté et les chiens les plus exercés? Ils
les engagent dans mille détours, franchissent les
buissons, des murailles même, reviennent sur l'an-
cienne trace, se sauvent tantôt en plein champ, tan-
tôt dans des taillis , suivant qu'ils sont poursuivis
par des chiins courants ou par des limiers, font
lever d'autres cerfs et d'autres lièvres, accélèrent
leur fuite, la rolardcut lorsque le danger ou le be-
RUSE, FINESSE, SAVOIR-FAIIIE. 171
soin de ménager leurs forces l'exigent. Qui n'a pas
observé avec quelle ruse l'écureuil et le pivert tour-
nent autour d'un arbre, comme la martre s'étend
sur une branche et reste immobile pour se dérober
à la vue du chasseur ?
Rarement le renard et le loup, à moins que la
faim ne les y force, mettent à contribution le voisi-
nage; jamais ces animaux n'oublient qu'ils doivent
se tenir en garde contre les pièges. Lorsqu'ils sont
avertis par le vent que leur proie est près d'eux, ils
se glissent à pas lents : lorsqu'elle est encore éloi-
gnée, ils volent pour s'en rapprocher.
Dans le cirque de Vienne, on mettait assez sou-
vent plusieurs canards dans un réservoir, puis on
lâchait sur eux quelques ours. Du moment où un
ours entrait dans l'eau on ne voyait plus de canards;
lorsqu'enfîn, après bien des efforts, un ours avait
réussi à joindre un canard, celui-ci faisait le mort
au point de paraître roide et glacé. A peine l'ours
i'avait-il déposé à terre, que le canard regagnait
l'eau avec une grande vitesse.
L'homme, en tant qu'animal, comme je le disais
tout à l'heure, a reçu cette puissance de conserva-
tion, et l'on serait d'autant moins fondé à en contes-
ter l'existence, que non seulement il s'en sert et s'en
est servi comme moyen légitime de défense, mais
encore qu'il en a fait ce qu'il a fait de ses autres vir-
tualités inférieures; c'est-à-dire qu'il en a dépassé
172 RUSE, rilNESSE, SAVOIR-FAIRE,
bien souvent le but d'activité et faussé les applica-
tions. Son intelligence et ses sentiments moraux,
comme on va le voir, sont loin d'en avoir fréquem-
ment dirigé l'emploi ou modifié les manifestations.
Et cela à tel point, que je ne serais pas étonné,
tant les faits que je vais rapporter sont lamentables,
et tant il est quelquefois difficile de satisfaire l'esprit
rusé de certaines gens, que je ne serais pas étonné,
dis-je, de voir quelques uns des adversaires, aux
exigences desquels je m'empresse avec bonne foi de
souscrire, manifester du mécontentement touchant
les scrupules et les soins que j'apporte à presser les
uns sur les autres ces faits véridiques.
Comment sortir d'un pareil embarras? car enfin
ce sont les faits qui constituent les sciences. Qu'on
le sache bien, il ne s'agit pas, dans un ouvrage de
cette sorte, de critiquer ou de louer l'espèce humaine,
mais do l'examiner sous toutes les faces bonnes ou
mauvaises qu'elle peut présenter, et d'y traiter des
forces qui sont réellement inhérentes à l'économie
morale de sa constitution. Si l'homme n'est pas
connu dans l'exercice normal ou anormal de ses fa-
cultés, si l'on ne sait pas jusqu'à quel degré il peut
s'élever dans le bien et jusqu'à quel degré il peut
tomber dans le mal, si l'on n'apprécie pas les diffé-
rentes circonstances qui expliquent ses grandeurs ou
ses infamies, il est tout à fait inutile de songer à son
éducation, et à tout jamais impossible de lui tracer
RUSE, FINESSE, SAVOIU-rAIRE. 173
les voies de son perfectionnement et de son bonheur.
Continuons donc à l'envisager sous ces larges points
de vue, allons à la source des choses, découvrons-
en les causes et nous nous convaincrons de plus en
plus qu'en général l'homme qui obéit aux sugges-
tions de la bêle est plutôt la victime des institutions
que le produit manqué de la création.
Oui, celte prédominance de l'instinct sur nos fa-
cultés supérieures s'explique par l'enfance de l'hu-
manité, par son enveloppement et ses malheurs, par
le défaut d'éducation morale, par les nécessités ter-
ribles de certaines positions, et par conséquent par
les besoins impérieux de sa conservation qui sont
les plus puissants de tous les besoins de sa nature ;
et la preuve, c'est que, les annales de l'histoire à la
main, nous constatons la mise en jeu permanente et
souvent désordonnée de cette faculté partout où la
conquête a établi violemment sa domination, par-
tout où l'esclavage, le servage et le despotisme le
plus absolu ont pesé sur les nations et se sont op-
posées à l'exercice de leurs droits ou à la satisfac-
tion de leurs intérêts les plus légitimes. Dans ces
situations extrêmes l'homme ne peut pas et ne doit
pas ne pas dissimuler. Il est en face des hommes
de la force et de l'iniquité; il faut bien que dans
l'intérêt de son existence tout son être se soulève
contre eux ; par tous les moyens imaginables la na-
ture le contraint à protéger sa vie ; non seulement
17/i RUSE, FINESSE, SAVOH'.-FAIHK.
elle ne veut pas qu'il meure, mais elle veut qu'il
déjoue les projets des méchants et qu'il arrive au
bonheur. S'il ne sait dévorer les outrages, cacher
ses pensées, renfermer l'expression de ses sentiments,
les persécutions, les vengeances ou la mort vont
l'atteindre. Et s'il a quelque fortune, s'il manifeste
tant soit peu d'aisance, s'il n'enfouit pas son argent,
s'il n'affiche pas la plus profonde misère, il s'expose
aux extorsions les plus criantes et à la ruine la
mieux consommée.
C'est dans ces phases subversives où l'intrigue,
la violence , l'égoïsme et la cupidité régnent sans
opposition que la sécrétivité est ingénieuse en res-
sources, mais aussi qu'elle dépasse naturellement
le but ordinaire de ses applications. De quoi vous
étonnez-vous donc ? Dans ces réactions indispen-
sables à sa conservation, l'homme inférieur se met
au diapason des indignités générales , il est dans les
ténèbres de l'ignorance et sous le coup de la ter-
reur ; il n'entend rien aux choses de haute moralité
dont personne ne lui donne et Texemple et l'idée ;
et il échappe tant bien que mal par le mal au mal
qu'on veut lui faire.
En dehors do ces situations fausses et forcées qui
portent les faibles et les opprimés à se soustraire
par le mensonge et l'astuce aux abus de la puissance
matérielle , l'homme obéit en général aux sponta-
néités de son être et se dessine sous tous les attri-
RUSE, FINESSE, SAVOIR-FAIRE. 175
buis cfu'il tient de la nature. Il y a en nous un pen-
chant naturel à dire la vérité et à nous servir dans
le langage des signes qui inlerprètent le plus fidèle-
ment nos sentiments. Ce principe, a dit je ne sais plus
quel auteur, agit puissamment même chez les grands
menteurs; car, pour une fois qu'ils mentent, ils
disent cent fois le vérité. Le vrai est toujours ce qui
se présente d'abord à l'esprit. C'est notre nature de
le dire. Pour être vrai, il ne faut ni art ni instruc-
tion, ni tentation ni motif. Il suffît de ne point ré-
sister au penchant de notre constitution. Mentir,
au contraire, c'est faire violence à sa nature, et,
même chez les hommes les plus dépravés, c'est un
acte qui a besoin d'un motif. On dit vrai, comme on
mange du pain , par simple appétit , et sans aucun
dessein particulier. On ment comme on prend mé-
decine , pour un but particulier, et qu'on ne peut
atteindre qu'à cette condition.
Ces préliminaires établis démontrent maintenant
par des faits l'existence de la sécrélivité dans la tête
humaine.
Les idiots incomplets ont quelquefois cette fa-
culté très prononcée. Il est d'autant plus facile d'en
constater chez eux la présence et les mouvements
qu'elle se trouve en quelque sorte isolée dans leur
tête, qu'elle y est privée de l'association du conseil et
de l'appui des autres pouvoirs de l'entendement, et
en particulier de l'intelligence qui, singulièrement
176 nUSE, FINESSE, SAVOIR-FAIRE.
bornée, ne peut en régler et en modifier en rien les
manifestations grossières et purement instinctives.
Chez l'homme aliéné, chez la tête qui ne tient plus
son gouvernail, la ruse , surtout lorsqu'elle est na-
tivement prédominante , se manifeste assez fré-
quemment aussi par une activité prodigieuse. Le
trouble plus ou moins étendu de l'encéphale la prive
de ses contre-poids naturels, la livre abandonnée à
ses incitations exclusives et démesurées, et la met
aisément à découvert.
Quelquefois néanmoins, lorsque l'aliénation porte
particulièrement sur la lésion des facultés affectives,
on voit certains malados dissimuler si profondément
leur état mental, qu'ils échappent à l'examen juri-
dique des tribunaux, et qu'ils conservent dans le
monde une liberté d'action contre laquelle proteste
vainement l'homme profondément versé dans l'étude
de ces terribles maladies.
Dans le commerce ordinaire de la vie , cette fa-
culté se révèle à l'observateur le moins attentif,
lorsque nous plaidons le faux pour savoir le vrai ,
lorsque nous exagérons le bien pour apprendre le
mal, ou lorsque nous donnons des vertus supposées
aux personnes que nous soupçonnons avoir des vices
ou des défauts sur lesquels il nous importe d'être
complètement renseignés.
Suivant les intérêts du moment , ou les exigences
de la société, on évite de faire connaître son âge, on
RUSE, FINESSE, SAVOIR-FAIRE. 177
cache sa jeunesse ou sa vieillesse, on affecte la santé,
on simule la maladie ; dans une foule de circonstances,
on répond d'une manière évasive , à double sens ;
on persuade, à qui veut nous entendre, que l'on va
lentement à droite quand on court à gauche. Avons-
nous été faire des visites à tel et tel personnarjeplus
élevé que nous en pouvoir et en dignité , on dit en
avoir obtenu le plus gracieux accueil, alors même
que nous avons été consignés à leur porte, ou qu'ils
nous ont fort mal reçus.
On aime et l'on cherche l'iHco^jîifo. Est-on reconnu
et regardé, on feint l'insouciance et la distraction.
Trop souvent encore dans la société, à la honte de
notre espèce et par suite des vices de l'éducation ,
on entoure d'hommages et d'adulations des per-
sonnes que l'on déteste. La bassesse du carac-
tère et la duplicité vont quelquefois plus loin. On
prodigue des marques d'estime et d'amitié à des indi-
vidus qui n'inspirent en réi5lité que le plus profond
mépris. Quelquefois aussi on cache sa haine sous les
apparences des sentiments les plus affectueux.
Aux états de Blois, Henri III, pour ne point
éveiller la défiance de Guise le Balafré son cousin ,
le salue et l'embrasse devant la cour assemblée ;
puis il le mande à son cabinet et le fait assassiner
dans le corridor qui précède ses appartements.
François II, grand-duc de Toscane, avait épousé
Bianca Capello. Voulant fêter l'anniversaire de son
178 RUSE , FINESSE , SAVOIR-FAIRE.
mariage, il engage Ferdinand de Médicis, son frère,
à se rendre dans ce but à Florence. Celui-ci paraît
répondre avec plaisir à l'invitation, et lorsque devant
les seigneurs réunis il pressa François II sur son
cœur, personne ne put lire en son âme , personne
ne soupçonna ses intentions criminelles.
En signe de sa réconciliation et de ses bons sen-
timents , et conformément à la vieille coutume du
pays, il demande à échanger sa coupe avec celle de
ses hôtes. On accepte avec joie. Au milieu de la
table se dressait une coupe d'honneur, donnée au-
trefois par Venise à un des plus illustres aïeux des
Médicis. Ferdinand s'en saisit, et après l'avoir rem-
plie jusqu'au bord , il la porte à sa bouche en fei-
gnant d'y tremper ses lèvres. Bianca Capello et
François II, auxquels il la présente lui-même, la vi-
dent tous les deux sans défiance, et ne tardent point
à payer de leur vie leur funeste confiance.
Néron ne dissimulait pas mieux et ne se défaisait
pas autrement de Britannicus.
Voilà des infamies presque toutes droites et des
duplicités presque toutes simples. Ne nous arrêtons
pas à ces misères ; publions des faits plus éclatants,
et voyons jusqu'à quel degré épouvantable d'horreur
peut tomber la tôle humaine lorsqu'elle méconnaît
sa nature supérieure, lorsqu'elle agit en dehors des
libéralités de son Dieu, qu'elle n'est inspirée ni par
la vénération, ni par la bienveillance, ni par la jus-
RUSE, FINESSE, SAVOUI-FAIRE. 179
tice, ni par l'estime de soi-même, et que son intel-
ligence profonde , assujettie par les mauvaises pas-
sions, vient s'ajouter au calcul de ses hypocrisies.
Voici l'histoire du curé de Loudun. Au point de
vue que je veux mettre en relief, elle aura, pour un
grand nombre de lecteurs, l'intérêt de la nouveauté.
Urbain Graiidier était un homme distingué par
ses grâces et par son esprit. Au milieu des mœurs
abominables de soii époque , on lui reprochait des
mœurs faciles et même relâchées , dit l'historien
Sismondi, auquel j'emprunte la plus grande partie
de mon récit.
En général alors, et dans le bas-peuple surtout ,
on croyait encore à la magie , à la sorcellerie, aux
possessions du démon, et souvent par ignorance et
sans mauvaise intention, et quelquefois même s'ima-
ginant bien faire , on condamnait au bûcher de
malheureux imbéciles ou de pauvres aliénés qui
reflétaient dans leur infirmité mentale ou leur dé-
lire les idées dominantes de leur siècle.
« Urbain Grandier avait de nombreux et puissants
ennemis. Il paraît que le bruit de ses aventures et
la croyance qu'il devait ses succès à un pacte fait
avec le diable , était parvenu aux oreilles des Ursu-
lines de Loudun. Bientôt elles se crurent exposées
à son obsession. Leur imagination exaltée leur fît
éprouver des attaques de nerfs , des syncopes qui ,
par une sorte de contagion, se multipliaient et s'ag-
180 RUSE, FINESSE, SAVOIR-FAIRE.
gravaient à la vue les unes des autres. D'une com
mune voix toutes ces religieuses accusèrent Urbain
Grandier d'avoir mis le diable à leur poursuite.
» L'éveque de Poitiers ne douta pas de la pos-
session. Souerdis, archevêque de Bordeaux, montra
un peu plus de déFiance , et son intervention sus-
pendit pour un temps ces scènes scandaleuses.
Urbain Grandier déploya beaucoup de valeur et
d'activité pour repousser une accusation que le
clergé en général favorisait ou par jalousie ou par
amour de tout ce qui est surnaturel. »
Jusque-là tout est marqué au coin du ridicule ,
de l'ignorance, de la superstition ou de quelques
petites passions de l'espèce humaine. Maintenant
nous avons à faire ressortir le côté atroce , odieux ,
abominable de cette histoire. Tout ce que le carac-
tère le plus astucieux, tout ce que la férocité la plus
noire et la plus monstrueuse , tout ce que l'intelli-
gence la plus infernale ont pu inventer pour tromper
la multitude et égarer l'opinion, s'y trouvent mis au
grand jour. Reprenons la narration de l'historien, et
réfléchissons sur la valeur et la portée de chacune
des expressions dont il va se servir.
« Vers la fin de l'année 1633, un conseiller d'État,
intendant de justice, nommé Laubardemont, arriva
dans le pays pour faire démolir le vieux château de
Loudun. Il entendit parler de l'accusation, et avec
cette avidité pour les crimes et les supplices qu'on
RUSE, FINESSE, SAVOIR-FAIRE. 181
rencontrait alors fréquemment chez les magistrats ,
il écrivit en cour pour qu'on lui permît de commen-
cer le procès. Il obtint, en effet, une commission
très ample, et , au mois de décembre 1633 , il fit
mettre en prison Urbain Grandier : le procès se fit
selon les formes voulues par les lois, mais ces formes
ne donnaient aucune protection ni à l'accusé, ni à la
justice, ni à la raison publique. »
Les religieuses persistèrent à accuser Urbain
Grandier avec acharnement. Les exorcistes et sur-
tout les capucins et les récoUels s'attachèrent à
produire le genre de preuves qui devait faille le plus
d'effet sur le peuple. Ils annonçaient qu'aux places
marquées par le diable, Grandier. qui s'était donné
à lui, devait être insensible, et le chirurgien prome-
nant la sonde sur son corps d'une main adroite,
tantôt lui arrachait des cris de douleur en l'enfon-
çant dans les chairs , tantôt le touchait à peine là
où l'on annonçait que le patient ne pouvait éprou-
ver de douleurs.
On désirait, admirez encore ici la naïveté de
l'historien, pour rendre compte d'un des plus grands
crimes des temps modernes ; « 07i désirait que le peuple
lui vît repousser le crucifix , et l'on avait pris la
précaution de le faire rougir au feu avant de l'ap-
procher de ses lèvres. »
Que pensez-vous de ce chirurgien, de cet homme
de la science? honorables confrères. Que pensez-
J82 IIUSE, FINESSE, SAVOIll-1 AllU:.
VOUS aussi de ces capucins et de ces récollels? qui
s'est ainsi placé au-dessus des barbares et niontré si
profondément fourbe et sacrilège et impie ?Sont-ce
des hommes réduits comme les sauvages aux ins-
tincts de la brute? sont-cedes misérables enveloppés
dans les ténèbres du fanatisme et de la superstition,
et se faisant de la meilleure foi du monde sainte-
ment homicides ? sont-ce des scélérats échappés des
galères du roi et capables de toutes les monstruosités
possibles? Non^ ce sont des têtes d'élite, des servi-
teurs de Dieu, qui s'entendent avec un homme versé
dans l'étude de l'organisation , pour torturer et
perdre un malheureux qui ne leur avait fait aucun
mal. Ils n'étaient pas la dupe des mœurs de leur
temps, ils cherchaient, au contraire, à en prolonger
la durée. Si dans un récit aussi grave, je ne répu-
gnais à me servir d'expressions figurées , je retour-
nerais contre eux l'accusation , et je dirais qu'eux
seuls avaient fait pacte avec le diable , car ils se
conduisaient en démons; tant il est vrai, messieurs,
que l'homme ne peut jamais impunément scinder
les différents pouvoirs de sa constitution cérébrale
et en briser l'ordre harmonique et hiérarchique, et
qu'il tombe non seulement au-dessous de l'animal ,
mais qu'il devient la plus ignoble ou la plus féroce
des créatures, lorsque ses penchants inférieurs,
soutenus ou renforcés par son inlelligenco, s'exercent
sans l'assistance et en dehors de la suprématie de
RUSlî, l'INESSK, SAVOlU-KAH'iK. 183
ses senlimenls moraux. Aucun être dans la nature
ne peut s'élever aussi haut que l'Iiommo, aucun être
non plus ne peut tomber aussi bas.
« Une commission de seize magistrats, présidée
par Laubardemont , soumit le prévenu à une ef-
froyable torture. Mais encore qu'on n'entendît de
lui que des paroles de piété et de résignation , et
qu'il ne cessât de protester de son innocence, on ne
lui tint aucun compte de ses dénégations. Urbain
Grandier, attaché à un poteau, fut brûlé vif sur la
place du marché de Loudun. Le récollet Lactance ,
qui l'avait exorcisé , mit lui-môme le feu au bû-
cher (1). »
En 1327, les sujets du roi d'Angleterre, Edouard,
se révoltent contre lui. Sa femme, Isabelle de
France et son frère sont à la tête des rebelles. Un
nommé Morlimer, que l'on signale comme amant de
la reine , agit aussi contre lui , mais il agit dans
l'ombre. Edouard est fait prisonnier, jeté dans un
cachot et bientôt après mis à mort. Des assassins le
tuèrent en lui enfonçant un fer rouge dans les en-
trailles. Pour, autant qu'il était en eux, ne laisser
aucune trace de leur crime, pour en ensevelir à tout
jamais l'horreur, ils avaient eu la précaution d'in-
troduire un tube de corne dans l'anus , afin de ne
point toucher les parties extérieures de son corps
(1) Sisnioncli, Histoire des Français , vol. XXIII, p. 239.
ik
18/1 11 USE, FIjNESSE, .SAVOm-FAlUE.
et de pouvoir secrètement promener le feu dans les
profondeurs de son ventre.
Henri Yll , empereur d'Allemajjne , est mort le
24 août 1313, à Buonconvenlo, près de Sienne. On
voulait s'en défaire sans éveiller les soupçons de la
cour et du peuple, et sans qu'il parût avoir suc-
combé à une mort violente. Comment arriver à ce
but? Peu d'hommes, on le sait , sont grands et pro-
fonds et complets dans le crime comme dans la
vertu. Le vulgaire, dans ses capacités médiocres, ne
se fait idée ni des uns ni des autres. Les termes de
comparaison lui manquent pour juger les grands
hommes ou les grands scélérats , et il refuse ordi-
nairement sa croyance aux choses qui dépassent la
portée de sa vue. Pour que le fait que nous allons
rapporter, tout avéré qu'il pût devenir, fût rejeté
par l'opinion publique et restât à tout jamais comme
apocryphe ou comme inventé par le malin esprit^
on s'arrêta à un moyen d'exécution tout à la fois
au-dessus et au-dessous des conceptions habiluelles
de l'humanité. Henri Yll fut empoisonné le 15 août,
en communiant , des mains du dominicain Bernard
de Montepulciano.
Les médecins le supplièrent en vain de prendre
un vomitif pour prévenir les effets du poison. Il
refusa de sauver sa vie aux dépens d'un scan-
dale (1).
(1) Gesla BahJnini , lib. ir, cli, 17. — Alherlus Argenlinensis,
RUSE , FI?«]ESSK , SAVOIR-FAIRE. 185
Ce serait témoigner d'une grande ignorance de
l'histoire ou passer sous silence un des faits qui
démontrent le mieux l'existence et l'abus de la se-
crétiviié que ne pas rappeler les mystères dont
s'enveloppait autrefois un tribunal, dont le nom seul
aujourd'hui fait encore frémir l'humanité : j'ai dé-
signé l'inquisition.
Aucun homme, aucune corporation d'hommes n'a
porté plus loin l'esprit à être clandestin en pensées,
en projets, en actions. Chez le saint office, tout se
faisait en secret. Le malheureux qui tombait dans
ses mains y tombait bien souvent par surprise. Après
un temps plus ou moins long de captivité où il avait
vécu dans un isolement complet et où l'avait affai-
bli un régime sévère, on le faisait comparoir pour
donner quelques explications sur les faits qui lui
étaient imputés; car on tenait à conserver le simu-
lacre de quelques formes judiciaires protectrices:
vainement il demandait à voir ses accusateurs, vai-
nement il demandait à voir ses juges et vainement
il protestait de son innocence. Sa parole pathétique,
accentuée, tantôt révélant l'indignation de son âme,
tantôt exprimant la terreur et invoquant la pitié,
frappait l'air d'un vain bruit et laissait impassible
son terrible auditoire. Dans tous les cas, sans preuve
aucune de culpabilité, on le soumettait à la ques-
p. 18. — Continuator Heronis, ad an. 1313, p. 5i9, — Henricus
Rebdorff, ad ac. 1313, p. 605.
18G lirSli , FINESSK, SAVOli'.-l'AlHE.
tion, et pour que ses cris ne fussent pas entendus,
on lui en faisait subir les tourments dans la pro-
fondeur et le silence des cachots. Ses bourreaux,
comme les autres figurants de cet horrible drame,
lui restaient également inconnus. Le véritable in-
terrogatoire commençait alors ; car c'était un parti
pris, on ne donnait do valeur qu'aux réponses arra-
chées par la torture, si toutefois ce n'était pas le cal-
cul de la ruse la plus cruelle et la plus abominable.
Si j'arrête votre attention sur ces pénibles détails,
lecteurs, c'est qu'en vérité je n'ai jamais trouvé rien
d'aussi complet dans les annales de l'humanité que
ce muet tableau d'horreurs. Rien n'y manque : la
secrétivité s'y montre magnifique. Oui, tout le monde
agissait dans l'ombre. On prétendait servir la reli-
gion et poursuivre Tœuvre du Christ, et cependant
aucune face d'homme n'osait se découvrir devant un
malheureux sans défense. L'accusateur était voilé,
le juge était voilé, le confesseur tenant un crucifix
en main était voilé, les bourreaux étaient voilés, et
le médecin lui-même, chargé de suspendre les tor-
tures au moment où il s'apercevait que le patient
allait échapper par la mort à la rage de l'inquisition,
masquait aussi avec soin son visage.
Que signifiait cette précaution de cacher son vi-
sage? Était-ce une manifestation instinctive et pro-
fonde de la secrétivité? était-ce une lâcheté, un
moyen d'échapper à la vengeance des individus qui
RUSE , FINESSE , SAVOIR-FAIRE. 187
sortaient des mains de l'inquisition, ou bien était-ce
un respect pour soi-même et pour ses semblables,
un dernier vestige de la grandeur humaine? Dans
son immoralité la plus profonde, dans sa dégrada-
tion la plus abominable, dans sa férocité la plus
inouïe, dans son fanatisme le plus odieux ou dans
son ambition la plus démesurée, l'homme tiendrait-il
toujours quelque chose de sa création supérieure,
l'inquisition tout entière n'aurait-elle pu s'empêcher
de chercher à dérober à elle-même et au monde les
raffinements de cruauté dont elle épouvantait la
nature?
Ces histoires affligeantes sont d'un haut enseigne-
ment, messieurs, et voilà pourquoi j'ai voulu vous
les raconter ; je ne les ai point rappelées pour four-
nir matière aux argumentations des contempteurs de
l'humanité ; je n'aime point, on le sait, à servir les
passions de bas étage. Ces histoires affligeantes ne
prouvent que contre les fauteurs particuliers de
ces désordres. Elles ne prouvent rien contre l'ex-
cellence de la médecine, de la magistrature et de la
religion. Elles prouvent seulement qu'il a existé des
médecins, des magistrats, des récollets et des do-
minicains qui ne comprenaient pas ou qui compre-
naient mal l'exercice de leur profession ou de leur
sacerdoce , ou qui pouvaient être des méchants :
toutes ces horreurs retombent sur le malheur des
temps, sur l'état arriéré de la civilisation et surtout
188 lUJSK, FINFSSE, SAVOIR-I'AIRE.
sur l'absence presque totale d'éducation morale ,
éducation morale à laquelle d'ailleurs, si je fais
quelques rares exceptions, personne n'entend encore
rien aujourd'hui; j'aurai l'honneur de vous le dé-
montrer. Je pourrais presque dire que ces abomina-
tions ne prouvent pas plus contre une classe d'iiom-
mes que contre une autre classe. A peu de différence
près, tous les hommes se ressemblent lorsqu'ils n'ont
pas recules bénéfices de cette éducation morale sur
laquelle vous me voyez si fortement insister, et
qu'ils n'ont point été, par conséquent, armés contre
eux-mêmes, c'est-à-dire contre les suggestions déré-
glées de leur égoïsme et de leur orgueil. Ces his-
toires, on ne peut plus déplorables, prouvent tout
simplement que dans tous les degrés de notre ordre
social, indistinctement^ les hommes les plus remar-
quables par l'énergie de leurs instincts, l'étendue
de leur intelligence et les ressources déliées de leur
savoir-faire, sont les êtres les plus dangereux et les
plus épouvantables de leur espèce, lorsque ces dif-
férentes puissances d'action s'exercent en dehors de
l'association, du contrôle et de l'autorité prépondé-
rante des sentiments moraux; employez le mot qu'il
vous plaira, mais si vous découronnez le chef-d'œu-
vre de la création, si vous lui ôtez sa bienveillance,
son amour, sa charité, s'il n'a point de vénération,
s'il pèche par défaut d'équité, s'il n'a d'estime ni
pour lui ni pour ses semblables, vous n'aurez plus
H USE, FINESSE, SAVOlR-FAlllE. 189
qu'un monstre sous les yeux, et ni vos prévisions,
ni les richesses de votre langue ne pourront jamais
s'élever au niveau des turpitudes, des crimes, des
abominations, des fourberies et des férocités dont il
peut à tout moment marquer son existence.
A l'appui des opinions que je soutiens touchant
les abus de la secrélivité, on ne lira pas sans intérêt
un court extrait que je viens de faire du testament de
Pierre I", empereur de Russie. Les événements dont
nous sommes aujourd'hui les témoins donnent une
importance nouvelle à ce document.
Cet homme hors ligne joignait la ruse à une haute
intelligence. Dans son égoïsme familial et national,
et le silence inouï de ses sentiments moraux, il ne
croyait manquer ni à lui-môme, ni à l'humanité, en
indiquant dans les termes suivants aux successeurs
de sa dynastie, les moyens cachés, obscurs, astucieux,
violents et perfides, à l'aide desquels il désirait éta-
blir la domination de sa maison sur l'Europe.
Malgré tout son génie, le czar Pierre payait tribut
à son peuple arriéré. Son testament paraît dater des
temps les plus instinctifs de la vie des peuples.
C'est presque une œuvre de sauvagerie ; il y perd
de vue la marche ascensionnelle de l'espèce hu-
maine et les principes élevés du christianisme. En
effet, quoiqu'il ait osé faire ses recommandations
au nom de la 1res sainte et indivisible Trinité, et que
le grand Dieu de qui il tient son existence et sa cou-
190 lîrSF-, riMiSSE, SAVOllî-l AI15K.
ronnc (expressions lexluelles) rait constamment
éclairé de ses lumières et de son divin appui, on
n'aperçoit pas si(^ne ol ombre do la moindre niora-
lilé dans les enseijjnemenls qu'il laisse aux liériliers
de son empire.
Nous allons d'aulanl plus froidcmcnl écouler ce
grand déprédateur, que nous n'avons point à redou-
ter en Europe, aujourd'hui, l'exécution d'un pareil
plan, et qu'il y aurait tout simplement un lourd
anachronisme à tenter l'entreprise.
« Entretenir la nation russienne dans un état de
» guerre continuel, pour tenir le soldat aguerri et
» toujours en haleine. Ne les laisser reposer que
w pour améliorer les finances de l'État; refaire les
» armées et choisir les moments opportuns pourl'al-
» taque; faire ainsi servir la paix à la guerre et la
>j guerre à la paix, dans l'intérêt de l'agrandissement
» et do la prospérité croissante de la Russie.
» Prendre part en toute occasion aux affaires et
» démêlés quelconques de l'Europe, et surtout à
w ceux d'Allemagne, qui, plus rapprochés, intéres-
» sent plus directement.
» Diviser la Pologne en y entretenant le trouble et
» les jalousies continuelles; gagner les puissances à
» prix d'or ; influencer les dictes, les corrompre afin
» d'avoir action sur les élections des rois. Y faire
» nommer ses partisans, ses protégés; y faire entrer
» les troupes russiennes et y séjourner jusqu'à l'oc-
RUSE, FINESSE, SAVOIR-FAIRE. 191
» casion d'y séjourner à jamais. Si les puissances
» voisines opposent des difficultés, les apaiser mo-
» mentanément en morcelant le pays jusqu'à ce qu'on
» puisse reprendre ce qui aura été donné.
» Prendre le plus qu'on pourra à la Suède, et sa-
» voir se faire attaquer par elle pour avoir prétexte
» de la subjuguer. Pour cela l'isoler du Danemark
» et le Danemark de la Suède, et entretenir avec
» soin leurs rivalités.
» Approcher le plus possible de Constantinople et
» des Indes. Celui qui y régnera sera le vrai souve-
» lain du monde. En conséquence, susciter des
» guerres continuelles, tantôt aux Turcs tantôt à la
«Perse; établir des chantiers sur la mer INoire,
» s'emparer peu à peu de cette mer ainsi que de la
» Baltique, ce qui est un double point nécessaire à
» la réussite du projet. Hâter la décadence de la
0 Perse, pénétrer jusqu'au golfe Persique; rétablir,
» si c'est possible, par la Syrie l'ancien commerce du
» Levant, et avancer jusqu'aux Indes qui sont l'en-
» trepôt du monde.
» Une fois là on pourra se passer de l'or de l'An-
» gleterre.
» Rechercher et entretenir avec soin l'alliance de
» l'Autriche; appuyer en apparence ses idées de
» royauté future sur l'Allemagne, et exciter contre
«elle par -dessous main la jalousie des princes;
» tâcher de faire réclamer des secours de la Russie
192 RUSK, FINKSSR, SAVOIR-FAIRK.
» par les uns ou par les autres, et exercer sur le
» pays une espèce de protection qui prépare la domi-
» nalion future.
» Intéresser la maison d'Autriche à chasser le
» Turc de l'Europe et neutraliser ses jalousies lors
» de la conquête de Constantinople^ soit en lui sus-
» citant une guerre avec les anciens États de l'Eu-
w rope, soit en lui donnant une portion de la conquête
w qu'on lui reprendra plus tard.
» S'attacher à réunir autour de soi tous les Grecs
» réunis ou schismatiques qui sont répandus, soit
» dans la Hongrie, soit dans le midi de la Pologne ;
w se faire leur centre, leur appui, et établir d'avance
» une prédominance universelle par une sorte de
» royauté ou de suprématie sacerdotale. : ce seront
» autant d'amis qu'on aura chez chacun de ses
« ennemis.
» La Suède démembrée , la Perse vaincue , la
» Pologne subjuguée, la Turquie conquise, nos ar-
» mées réunies, la mer Noire et la mer Baltique gar-
» dées par nos vaisseaux, il faut alors proposer sépa-
» rément et très secrètement, d'abord à la cour de
» Versailles, puis à celle de Vienne, de partager
» avec elles l'empire de l'univers.
» Si l'une des deux accepte, ce qui est imman-
» quable en flattant leur ambition et leur amour-
» propre, se servir d'elle pour écraser l'autre, puis
» écraser à son tour celle qui demeurera en enga-
RUSE, FINESSi:, SAVOIR-FAIRE. 193
» géant avec elle une lulle qui ne saurait être dou-
» teuse, la Russie possédant déjà en propre tout
» l'Orient et une grande partie de l'Europe.
»Si, ce qui n'est pas probable, chacune d'elles
» refusait l'offre de la Russie, il faudrait savoir leur
» susciter des querelles et les faire s'épuiser l'une
» par l'autre. Alors, profitant d'un moment décisif,
»la Russie ferait fondre ses troupes rassemblées
» d'avance sur l'Allemagne, en même temps que
» deux Hottes considérables partiraient, l'une de la
» mer d'Azof, l'autre du port d'Archangel, char-
» gées de hordes asiatiques sous le convoi des flottes
» armées de la mer Noire et de la mer Baltique.
» S'avançant par la Méditerranée et par l'Océan, elles
» inonderaient la France d'un côté, tandis que l'AUe-
» magne le serait de l'autre; et, ces deux contrées
» vaincues, le reste de l'Europe passerait facilement
» et sans coup férir sous le joug.
» Ainsi peut et doit ôtre subjuguée l'Europe. »
Il est très difficile aux personnes étrangères à l'é-
lude des forces constitutives de l'entendement hu-
main, d'analyser et de juger les fails et gestes de
notre espèce.
L'homme rusé, surtout lorsqu'il est servi par une
grande intelligence, échappe à leur appréciation. La
raison en est simple : ces personnes s'en rapportent
aux apparences; elles croient que tout homme qui
veut paraître honnête est honnête, et elles ne savent
19Zi RUSE, FINESSE, SAVOm-FAlRE.
pas que l'homme le plus fin est toujours celui qui
paraît le moins l'ôlrc.
Quel que soit le bon ou le mauvais emploi qu'il en
fasse, l'homme a donc en lui une faculté toute spé-
ciale qui le porte à tourner les difficultés de son
existence et à se dérober, à s'annihiler momentané-
ment , au moins devant des pouvoirs supérieurs aux
siens^ devant des surprises, des embûches, des vio-
lences dont par sa réaction soudaine et personnelle
il ne pourrait sortir victorieux; et, en effet, en pré-
sence des dangers de toute sorte auxquels il est in-
cessamment exposé dans le milieu qu'il habite , son
intelligence , son courage , ses mouvements irasci-
bles et destructeurs n'auraient pas suffi pour pro-
téger sa vie. Il lui fallait un instinct plus sûr et
plus prompt que l'intelligence; plus secret dans son
action que ses autres penchants ; plus subtil que ses
autres sentiments , et qui , avant toute réflexion et
avant toute attaque, le portât, qu'on veuille bien me
permettre ces expressions , à pressentir les événe-
ments, à éviter les pièges et à flairer les guêpiers.
C'est ce que la nature a fait en lui donnant la faculté
que nous désignons aujourd'hui dans la science sous
le nom de sccrélivité.
Quand elle entre en action, elle porte l'homme à
s'effacer, à se mettre de côté pour observer et se con-
duire ensuite suivant les circonstances. La secréti-
vité est personnelle dans sa nature ; elle inspire les
RUSE, FINESSE, SAVOIll-FAIllE. 195
moyens obliques de vaincre les obstacles; elle s'op-
pose à la manifestation naïve de ce que l'on pense,
et tend surtout à dissimuler le but que l'on se pro-
pose d'atteindre; elle fait éviter la lutte ouverte et
chercher des détours. Spurzheim disait qu'elle ren-
dait l'homme clandestin en projets, en pensées et en
actions.
On ne peut nier qu'en raison de sa spontanéité et
bien souvent de la violence de nos penchants et de
la vivacité de nos sentiments, il ne fût très impor-
tant, pour l'ensemble et l'harmonie de nos rapports,
que nous pussions avoir assez d'influence sur nous-
mêmes pour imprimer une retenue salutaire à nos
manifestations.
Dans notre esprit naissent involontairement , en
effet, beaucoup de pensées, de désirs et d'émotions
dont l'expression extérieure exciterait le fou-rire
ou soulèverait l'indignation de nos semblables. Sans
l'assistance secrète et réservée de cette faculté les
relations sociales seraient impossibles. L'homme ne
saurait vivre avec l'homme.
On se repent bien souvent de ce que l'on a trop
tôt dit et fait. Les dictons populaires de toutes les
nations ont consacré la justesse de cette observation.
La secrétivité a été regardée comme l'âme des af-
faires ; en même temps qu'elle sert de frein à l'im-
pulsion de nos autres pouvoirs , elle nous protège
aussi contre une indiscrète curiosité.
196 RUSE, FINESSE, SAVOlR-FAmE.
Comme tous les autres attributs inférieurs de
notre espèce , cette faculté doit donc ëlre respectée
dans son but et ses applications bien ordonnées.
Notre devoir seulement est de la maintenir dans le
juste degré d'éncr[;ie nécessaire à notre propre dé-
fense , et de ne l'employer que sous le contrôle de
l'intelligence et l'inspiration des sentiments les plus
élevés de l'amc humaine.
A ce sujet, je crois devoir revenir sur une obser*
vation que j'ai déjà faite et qui est aussi intéressante
pour la science qu'elle est consolante pour l'honneur
et la dignité de notre espèce; elle porte d'ailleurs
sur presque toutes nos virtualités de conservation.
Celte observation, la voici : c'est que les abus ini-
maginables et nombreux de ces pouvoirs inférieurs
appartiennent à l'enfance de l'humanité , et que
l'homme, proprement dit, n'en est pas responsable.
On le conçoit, on l'admet sans conteste, l'homme
fait seul est comptable de ses actions. Dans le régné
végétal comme dans le règne animal, il faut du temps
et de plus des milieux favorables pour l'accroisse-
ment total et complet de chaque individu ; et ce n'est
point dès les premiers instants de leur vie, ni sous
des influences délétères , que vous voyez apparaître
en chacun d'eux les caractères propres de leur es-
pèce. Eh bien, l'homme n'échappe point à cette loi,
il ressemble en cela aux végétaux et aux animaux,
et môme son évolution se fait avec plus de lenteur
RUSE, FINESSE, SAVOIR-FAHIE. 197
encore que celle de tous ces êtres. Si le milieu dans
lequel il se développe est défavorable , il reste au-
dessous de lui-môme ; il ne donne jour ni à son àme
ni à son esprit, et au physique comme au moral, il ne
présente à Tobservaleur qu'un être faible misérable,
difforme, avorté, sans intelligence et sans moralité.
Je l'ai dit et le redirai toujours, l'homme, en général,
est le disciple de tout ce qui l'entoure. Voilà l'espèce
de fatalité qui pèse sur lui et à laquelle rien ne peut
le soustraire.
N'accusons donc pas la nature quand tout s'ex-
plique par notre ignorance, notre incurie, le vice de
nos institutions ou notre mauvais vouloir vis-à-vis
de nos semblables. L'homme est fait pour le bien,
pour l'honnête et le vrai ; il est fait pour le progrès
en toutes choses, et, ce qui le prouve, c'est que de-
puis l'antiquité jusqu'à nos jours, en dépit de milie
et mille obstacles, il n'a cessé en valeurs de tout
ordre de surpasser ses aïeux et de prendre des posi-
tions supérieures. S'il n'avait pas en lui des aptitudes
positives, des dispositions naturelles, des sentiments
qui le mettent en dehors et au-dessus de toutes les
autres espèces vivantes, et qui ne sont et qui n'exis-
tent que pour lui assurer une noble et grande exis-
tence; s'il n'était pas perfectible, s'il était créé pour
une éternelle animalité, notre organisation sociale
n'aurait pas de signification; notre sollicitude pour
nos enfants serait ridicule ; les soins que nous pre-
198 RUSE, FINESSE, SAYOIU-FAIHE.
nons de leur éducation seraient pris en pure perle ;
les préceptes des philosophes et des sages n'auraient
point donné de résultats; la punition des crimes
et les récompenses de la vertu témoigneraient de
notre insanité; le sang du Christ aurait coulé pour
des brutes , et ses exemples sublimes n'auraient
point servi d'exemple à l'univers.
Certes nous avons immensément à faire encore
pour arriver au terme de notre évolution intellec-
tuelle et surtout de notre évolution morale. Néan-
moins, si nous comparons les mœurs des temps an-
ciens aux mœurs des temps modernes, la comparaison
est toute à l'avantage de notre époque. Vouloir mettre
sur la responsabilité de V homme, homme, les actes
instinctifs et sauvages de l'homme animal, et placer
ces deux êtres si dissemblables sur le même plan,
c'est vouloir tout confondre à plaisir dans l'esprit
humain et ne rien comprendre au mouvement de la
civilisation ; c'est nier les énormes transformations
subies par l'humanité et la livrer pour toujours au
mépris; c'est la condamnera tout jamais à l'igno-
rance, au malheur et au crime; c'est douter des
vues de la Providence sur elle et déclarer qu'en lui
donnant un si vaste cerveau, elle s'est tout simple-
ment mise en faux frais pour elle ; c'est enfin donner
raison à tous ceux qui ont voulu la maintenir dans
l'abrutissement et l'esclavage et qui, la jugeant inca-
pable de pouvoir se déterminer par des motifs élevés,
lu 8K, ilMlSSi:, SAV()ll!-l'Ali;i;. 199
n'oiU cessé pour la (gouverner de s'opposer i\ son
inslruction, de la traiter en bete et de suspendre in-
cessaniment sur elle le cimeterre et le bâton.
Si cette doctrine sacrilège et impie prévalait sur
la nôtre, si elle était légitime et fondée, elle renver-
serait toutes les notions que nous avons du bien et
du mal et toutes celles du bon sens. Les bienfaiteurs
du monde n'auraient été que des idiots, et les op-
presseurs des peuples, par une connaissance mieux
approfondie du cœur humain, auraient eu seuls de
l'amour et du génie. Ils auraient eu raison d'abaisser
nos prétenlions, de nous marcher sur la tête et de
nous empocher d'aspirer à un rôle de noblesse, de
grandeur et de vertu qui n'atteste que notre orgueil
et qui ne convient point h nos misères.
Voici à l'occasion des reproches que l'on faisait
aux esclaves de l'antiquité sur leurs dispositions au
mensonge, cà la ruse, à la duplicité, ce que vient
d'écrire dernièrement un des membres les plus dis-
tingués de l'Institut. J'aime à reprendre mon bien
partout où je le trouve, et à utiliser au service de la
science des observations de détail auxquelles on ne
peut reprocher d'avoir été faites dans des idées pré-
conçues. Ma citation va faire voir quelle forte assise
je donne à mes travaux.
«Mais à quoi faut-il attribuer ces vices de l'es-
clave, si ce n'est à l'esclavage môme? La dissimula-
tion et la ruse ne sont-elles pas les seules armes des
15
200 r.rSE, FINLSSI';, SAVOlP.-FAmE.
faibles et des opprimés contre la force brutale et le
despotisme sans frein? Oui, lemcnsonjje était le vice
des esclaves, comme on le disait avec raison pour en
inspirer l'aversion aux hommes libres. Mais qui for-
çait l'esclave à mentir, si ce n'est le maître? à quoi la
franchise eùt-elle conduit l'esclave, si ce n'est à se
faire rouer de coups etpout-ètre pis encore? Il ne
faut pas oublier que Pollion, le plus éléf^ant des
Romains, fît jeter à ses murènes un esclave pour lui
avoir cassé un vase de cristal par maladresse; que le
clément Âuf;uste fit metlro en croix un intendant
coupable d'avoir tué une caille de combat pour la
manijcr, La franchise ! elle n'eût pas môme éclairé le
maître sur ses erreurs ou sur ses défauts, tant ils se
croyaient supérieurs non seulement par position,
mais encore par nature ; car tous, dans Tinfatuation
de leur or(;ueil, étaient persuadés de la meilleure
foi du monde que les esclaves étaient d'une espèce
inférieure, et cette incroyable prétention était ad-
mise par les plus graves philosophes, entre autres
par Aristote.
w On observe partout les mômes différences entre
le vainqueur et le vaincu. Dans le Levant, les popu-
lations grecques, arméniennes, syriennes, etc., qui
n'ont pas toujours été protégées comme aujourd'hui,
ne passaient-elles pas pour avoir moins de loyauté
que les Turcs? De quelle réputation jouissent les
Juifs en Pologne, en Russie, partout où l'oppres-
RUSE, FINESSE, SAVOIR-FAIRE. 201
sion la plus brutale pèse encore sur eux? Ne sem-
blent-ils pas justifier par leur conduite les préjugés
qui les poursuivent? Cependant qu'on observe les
Juifs chez nous, et qu'on se rappelle ce qu'ils étaient
au moyen âge et même avant notre glorieuse révo-
lution ; alors on comprendra ce que peut une lon-
gue oppression sur le caractère et la dignité des
opprimés, ce que peut la liberté pour les relever de
leur abjection. » (F. Lallemand.)
Un des hommes qui font le plus d'honneur à la
France, Montaigne, qui n'était pas médecin, et
voyez où la science de la nature de l'homme a été
trouver son interprète, avait apprécié l'importance
et le rôle de la faculté dont il est ici spécialement
question ; mes lecteurs ne me sauront pas mauvais
gré de leur faire connaître dans quelle mesure il
en prescrivait l'emploi ; ils verront comment, sous
la direction d'une belle intelligence et d'un beau
caractère, une faculté de bas étage peut revêtir de
distinction et de moralilé.
« Celui qui va en la presse, dit-il, il faut qu'il
gauchisse, qu'il serre ses coudes, qu'il recule ou
qu'il avance, qu'il quitte le droit chemin selon ce
qu'il rencontre, qu'il vive non tant selon soi que
selon autrui, non selon ce qu'il se propose mais se-
lon le temps, selon les hommes, selon les affaires;
car le sage ne marche pas toujours d'un même pas,
encore qu'il suive le même chemin, il ne change
202 lU Sr. . FINFSSK, S.WOlR-l-AinK.
point, il s'accommodo comme le bon marinier fait
des voiles selon le temps et le vent. 11 convient
souvent^tourner, et obliquement arriver cù on ne
peut en droit fil, c'est habileté. )>
Je ne sais, messieurs, si la femme avait besoin
pour suppléer à sa faiblesse, pour remplacer les
forces qui lui manquent , pour se conserver heu-
reuse et libre, de trouver une espèce de compensa-
lion dans l'énergie de cette faculté. Je ne sais si la
nature a voulu la faire échapper par là aux abus de
la puissance d'une foule d'hommes qui n'ont jamais
su l'aimer ni la respecter; mais ce que je puis affir-
mer en toute vérité, et sans avoir l'intention de me
livrer à la satire, c'est ([ue l'instinct à être clandes-
tin en toutes choses et en toutes circonstances forme
un des traits dominants de son caractère. Observez-
les, messieurs, dans l'intérieur du foyer domesti-
que, et vous les verrez incessamment disposées,
surtout aux yeux du public, à satisfaire les fantaisies
frivoles, les ordres de détail du chef de la commu-
nauté, à user son autorité sur une foule de minuties
pour ressaisir la liberté dans les occasions qui les
intéressent, et acquérir par ce mélange habile de la
complaisance et de la ruse une indépendance très
effective; il semble en outre qu'il y ait entre elles
toutes un complot tacite de domination, elles en
connaissent les articles sans se les être communi-
qués; je n'irai pas jusqu'à dire avec Diderot, que
Ul SE, l-U\l<;S,SK, SAVOIll-lAllll:;. 203
plus civilisées que nous en dehors, elles sont res-
tées de vrais sauvages en dedans, qu'elles sont toutes
machiavéliques du plus au moins, et qu'elles devien-
nent presque toujours, par cela môme, implacables
ennemies de celui qui les a devinées, mais j'adop-
terais assez volontiers pour elles le symbole do
l'Apocalypse sur le front de laquelle il est écrit
mijstcre.
Il est certain qu'elles s'en imposent rnieuv que
nous sur ce qui leur plaît, qu'elles simulent mieux
que nous les mouvements des passions, qu'elles ne
s'oublient jamais, même en en éprouvant l'ivresse,
et que le moment où elles sont toutes à leur projet
est quelquefois celui même de leur abandon le plus
complet.
Voici d'autres fails qui serviront peut-êlre en-
core à faire admettre la secrélivité au nombre des
forces vives de notre organisation. Veuillez bien,
messieurs, continuer à m'honorer de votre attention.
Quelque indigne qu'il soit d'un homme d'employer
la ruse et la dissimulation pour le succès de ses
entreprises, il est assez difficile quelquefois de se
prononcer avec équité sur le caractère et la moralité
de certains individus qui se sont acquis de la célé-
brité dans cet ordre de manifestations.
Comme vous le pressentez probablement, je vais
m'occuper de suivre le jeu de la secrétivité chez les
hommes, qui, dans la constitution telle quelle des
20/» lllISi:, FliNKSSK, SAVOIU-rAUŒ.
sociélés, exercent la plus [;randc influence sur le
sort des États. Je vais la mettre à découYcrtchez nos
plénipolenliaires , nos ministres, nos diplomates,
nos généraux et nos ambassadeurs. Il n'est guère
possible, vous le voyez, de l'étudier sur un plus
brillant théâtre, et do trouver par conséquent une
occasion plus favorable pour en apprécier le bon ou
le mauvais emploi. Il y a peu d'hommes aussi mal
jugés que le sont ordinairement tous ceux dont je
vais vous entretenir un instant.
La force d'âme qu'il faut avoir pour jouer un pa-
reil rôle, cette tranquillité imperturbable qu'il faut
montrer au milieu des mécomptes et des obstacles ,
et quelquefois même au milieu des outraijes et des
douleurs, ont pu être et ont été effectivement admi-
rés par des hommes dont le jugement n'est pas à
dédaigner. Ainsi , le profond Davila célébra souvent
la dissimulation de Catherine de Médicis ; le sévère
Clarendon celle de Digby, comte de Bristol ; le ju-
dicieux Loke celle de Ashley , comte de Schaftes-
bury ; Cicéron lui-môme considérait le caractère
dissimulé non seulement comme un caractère supé-
rieur, mais comme s'accordant avec une certaine
flexibilité de manières qui lui paraît agréable et
respectable, et dont il trouve l'exemple dans l'Ulysse
d'Homère, dans Thémislocles, dans Lysaudreetdans
Marcus Crassus.
En France, messieurs, un homme qui appartient à
IUJ8E, l-liNESSi:, SAVUIU-FAIUE. 205
l'histoiro de nos soixante dernières années, Charles-
Maurice de Talleyrand-Pcrigord, prince deBénévent,
s'est largement dessiné comme type de l'esprit poli-
tique : personne mieux que lui ne connaissait la
science des affaires, et n'a mieux manœuvré dans le
silence et dans l'ombre ; personne n'a montré plus
de secrétivilé , n'a moins fait soupçonner ce qui se
passait dans son âme, n'est arrivé plus tranquille-
ment à ses fins , n'a déjoué avec plus de grâces et
d'esprit, comme aussi avec moins d'emportement
les complots de ses adversaires : au milieu des plus
importants débats et des passions les plus vives, per-
sonne n'a mieux que lui réprimé l'expression exté-
rieure de ses émotions, n'a mieux dissimulé sa colère
et sa joie. Toujours maître de lui-même, devinant
ses interlocuteurs tout en restant impénétrable
pour eux ; personne n'a certainement porté plus
loin le lacl, l'esprit et le savoir-faire ; n'a mieux mJs
à la longue la fortune de son côté , et personne à la
longue aussi, par suite de ses prodigieux succès, n'a
soulevé chez les autres plus de mouvements divers
et n'a été exposé à plus de jugements contra-
dictoires.
Permettez-moi de vous le dire, messieurs, quand
bien môme je devrais blesser en cela l'opinion de
plusieurs de mes confrères et trahir en même temps
chez moi -môme un sentiment d'orgueil, il n'est point
donné à tout le monde de juger de pareils hommes.
•JOG lîlSK, ILNKSSK, SAV( )ll'.-rAIHi:.
Des tôles de ccl ordre sont exceptionnelles, et d(2s
lèlcs médiocres, comme le sont les lôtes des trois
quarts et demi du [jenre humain, des tôtes médiocres
qui, d'ailleurs, s'en^^ourdissent et végètent dans les
positions inférieures ou moyennes de la société ,
n'ont rien en elles de ce qu'il faut avoir pour oser
se permettre un jugement sur des hommes de cette
trempe. Ces hommes, indépendamment de leur forte
secrélivité, l'emportent encore sur les autres par
une intelligence nette et précise qui les fait arriver à
connaître du premier coup d'œil ce qui est. Chez
eux, tout est le résultat de l'observation; tout est
positif, tout est réel et tout se réduit à la plus simple
expression. Les paroles ne sont rien , les faits sont
tout. Point d'utopie dans leur esprit, point de poésie
nébuleuse, point de merveilleux surabondant. En un
instant ils ont tout analysé , tout vu, tout comparé ;
leur thème est fait, et la tendance instinctive (ju'ils
ont d'ailleurs à s'effacer, à se mettre de côté pour
bien voir, à suspendre les manifestations de leurs
pensées et de leurs sentiments, se trouve incessam-
ment renforcée et encouragée dans son activité, par
le succès, par l'habitude, et leur grande expérience
des hommes et des choses de ce monde.
D'après l'aulorité des hommes que nous avons
cités et qui ont ouvertement montré leur considé-
ration pour les grands diplomates de l'antiquité, on
comprendra sans peine la réserve que des esprits
RUSE, FINESSE, SAVOIR-FAIRE. 207
sévères doivent apporter à asseoir une opinion sur
les hommes qui leur succèdent et les remplacent
aujourd'hui dans le maniement des affaires. Nos
mœurs publiques et particulières ne sont point en-
core tellement avancées, tellement respectables que
nous puissions nous poser en r/rands juges de leurs
actions et déverser sur eux, sans examen et de prime
abord, la critique, le blâme et l'injure. Devant eux,
abandonnons les termes ordinaires de comparaison,
tenons compte du milieu dans lequel ils se trouvent
et des intérêts majeurs qu'ils tiennent dans la main,
ne les abaissons pas au niveau de notre intelligence .
commune, remarquons plutôt avec quelle supério-
rité de vue ils se mettent en rapport exact, harmo-
nique et complet avec la civilisation de leur époque
et les réalités du monde , et cessons , une fois pour
toutes, de les examiner avec la simplicité d ame et
d'esprit d'un bourgeois du Marais , ou d'un docteur
en médecine, enSorbonne, ou en droit.
Il n'y a pointa s'élever contre l'évidence des faits.
Malheureusement, presque jusqu'à l'époque actuelle,
le respect pour les droits des nations, comme l'a fort
bien fait observer Adam Smith, n'a été qu'un mot et
une vaine prétention. Certes, la chose est humiliante
à dire, mais on n'a presque jamais vu les représen-
tants des États consulter et observer dans les guerres
et les négociations les principes de la justice. La
vérité et la loyauté y sont généralement méprisées ;
208 RUSK, FINESSt;, SAYOm-FAIRK.
les traités sont violés, et, si leur violation peut avoir
la moindre utilité, le pays qui en retire avantage
place fort haut clans son estime et son affection le
personnage politique qui n'a point été arrêté clans
ses déterminations par les maximes d'une morale
qu'on regarde comme déplacée.
Dans ces différentes circonstances, les ambassa-
deurs qui ont trompé les ministres des nations enne-
mies ; les généraux qui, par leurs stratagèmes, ont
déjoué tous les calculs et tous les pièges de leurs
adversaires, ont toujours été admirés et applaudis
de leurs compatriotes. Le général honnête homme,
le diplomate scrupuleux qui mépriserait dans ces
positions bien déterminées les avantages que la ruse
peut leur donner, ou qui aimeraient encore mieux en
laisser prendre sur eux que d'en acquérir par un tel
moyen; les hommes enfin qu'on aimerait et qu'on
estimerait le plus dans les transactions particulières
seraient regardés comme des enfants ou comme des
niais, si sur les champs de bataille ou dans les né-
gociations politiques ils négligeaient une seule des
puissances et des ressources de leur constitution.
L'enjeu de part et d'autre est trop fort, de trop
grands intérêts sont en présence pour que les popu-
lations pleines d'anxiété puissent excuser le plénipo-
tentiaire ou le chef d'armée qui, dans de pareilles
extrémités, n'a point voulu se servir d'un d> nos
plus précieux instincts de conservation. La délica-
RUSE, FiNliSSE, SAVOIU-FAIUE. 209
tesse csl bonne , elle est belle , elle est hononible,
mais elle est généralement préjudiciable en temps
de guerre et d'extermination ; elle est ridicule auprès
de gens qui n'en écoutent en rien et n'en suivent en
rien les inspirations. Le dévouement, l'amour du
prochain, l'abnégation, la loyauté, la franchise, sont
incontestablement des vertus méritoires; mais si
nous sommes menacés , soit comme individus , soit
comme corps de nation, dans notre existence et nos
droits légitimes ; s'il s'agit d'ôtrc ou de n'être pas,
nous devons montrer des vertus d'un autre ordre et
convoquer toutes les forces de l'organisme au salut
de notre conservation. Ainsi l'a voulu la nature.
Que pensez-vous de toutes ces observations sur la
secrétivilé, médecins mes confrères, physiologistes
de la rate et du foie, de l'estomac et des poumons ?
Qu'en dites-vous aussi, analomistcs, orthopédistes,
qui connaissez si bien notre charpente osseuse et
l'action des muscles qui s'y implantent et la font
mouvoir? La faculté dont je traite en ce chapitre
exisle-t-elle, et si elle existe, si nous sommes de par
la nature contraints et forcés de l'admettre au nombre
des forces de l'organisme cérébral, que vais-je en
faire? que puis-je en dire? Ne vous occupez-vous pas
de choses réelles ? Comprenez-vous enfin que tout en
me livrant à des études moins grossières que celles
qui font l'objet de vos importants travaux, je n'en
210 RI ,SK, FINESSE, SAVOlR-FAmE
suis pas moins dans une dircclion scientifique quia
son mérile et son utilité.
Quoi ! les uns et les autres, vous donnerez des pré-
ceptes pour accomplir et favoriser des digestions
laborieuses; vous indiquerez par quels procédés on
peut faciliter et agrandir les mouvements respira-
toires, ou bien encore vous direz par quels moyens
on peut faire acquérir au corps le plus faible, le plus
lourd ou le plus mal contourné, de la vigueur, de la
grâce et de la souplesse ; vous saisirez enfin sur une
foule de points les détails et l'ensemble de notre
organisation matérielle, et vous en réglerez par cela
même les fonctions les plus simples; et lorsqu'un
autre médecin, se plaçant comme vous en face de la
nature, viendra mettre en relief les facultés que nous
partageons avec les animaux ; lorsqu'il viendra, pour
ne citer qu'un exemple, vous parler des instincts de
conservation qui forment avec eux notre commun
apanage, et que pour aider à notre perfectionnement
intellectuel et moral, il exposera de quelle manière
nous devons les faire fonctionner sous nos qualités
d'hommes, vous ne voudrez ni examiner, ni accepter,
ni appliquer ses principes. La chose est inimagi-
nable, car enfin, quelque misérables qu'aient été
les cours de logique et de philosophie que l'on vous
a fait faire, vous avez au moins quelquefois entendu
dire un mol de l'association de nos facultés et des
influences respectives qu'elles exercent les unes sur
RUSK, FINESSE, SAVOIR-FAirîE. 211
les autres. Eh bien, lorsque ce confrère, pénétré de
la valeur de son enseignement, bravera votre incré-
dulité et viendra vous indiquer par quelles ressources
qui sont en nous et en même temps par quelles mo-
dificateurs extérieurs il est possible, comme je vous
l'ai déjà dit tant de fois, d'éclairer, d'épurer, d'en-
noblir l'expression de ces mêmes puissances infé-
rieures, vous dédaignerez sa parole et hausserez sur
lui les épaules de pitié. Allez, allez, vous vous donnez
une importance que vous n'avez pas, l'autorité vous
manque en pareille matière, et je ne crains point de
vous abaisser à mon tour. Vous m'avez jugé sans la
science, je vous juge avec elle, et, fort de sa sanc-
tion, je mets le pied sur votre tête et vous renvoie vos
mépris.
Il y a cependant des siècles qu'on vous le dit : Au
moral comme au physique on peut aider, corriger,
modifier la nature.
Fortifier des constitutions délicates, ramener à
leur état normal et régulier tels et tels appareils
où prédominent momentanément la névrose et la
surexcitation , redresser avec bonheur et facilité
telles et telles difformités du corps; enfin soulager,
faire revivre et marcher des machines, voilà qui
n'est pas mal, la médecine la plus vulgaire est en
rapport avec les besoins les plus simples et les plus
nombreux de l'humanité, et elle honore incontesta-
blement le bon homme qui l'exerce, mais nous ne
212 IWSE, FINESSE, SAVOIR-FAIRE.
pouvons pas ne pas rarliculer bien liant, l'art mê
dical s'étend au delà de toutes ces épaisses modifi-
cations de la matière , et ce n'est pas là que se
trouvent les confi:is de sa puissance.
Un horizon tout différent se déroule sous les yeux
du médecin qui a étudié l'anatomie et la pliysiolo^^ne
du cerveau et du système nerveux , il connaît
l'homme proprement dit : il connaît sa nature ins-
tinctive, intellectuelle et morale, il sait tout ce qui
l'ébranlé du dedans comme du dehors; non seule-
ment, comme je me plais toujours à le répéter, il a
fait l'analyse de toutes les forces inhérentes à son
organisation cérébrale ; il sait par conséquent le
nom et le nombre de ses penchants inférieurs, le
nom et le nombre de ses sentiments moraux, le nom
et le nombre de ses pouvoirs intellectuels, industriels
et artistiques, mais il sait aussi quelle est l'inégalité
de leur puissance dans la tête humaine, quel est leur
ordre d'hiérarchie, et par quels moyens extérieurs il
peut frapper sur chacune de ces virtualités e! en aug-
menter ou en ralentir à son gré les activités acquises
ou innées.
Comme de raison alors, pour l'homme en général,
il expose les principes à l'aide desquels on peut ex-
citer ou refréner l'énergie de ses instincts, stimuler
ou modérer l'activité de ses sentiments, développer
ou régulariser les pouvoirs de son intelligence, et si
on vient le consulter pour des sujets hors ligne, pour
RUSE, FIINKSSE, SAVOIR-FAIRE. 213
des lêles mal nées ou viciées par une mauvaise édu-
cation première; si Ton vient à lui pour des âmes
boiteuses, des intelligences étroites , des caractères
pervertis, des esprits excentriques, ou bizarres, ou
frappés d'aliénation, il répond à l'appel qu'on lui fait
pour tous ces infirmes. 11 fait au moral ce que font ses
confrères au physique, et il le fait d'autant mieux,
qu'ayant surpris le mécanisme admirable des opéra-
lions de l'entendement humain, il n'a besoin pour le
succès de son œuvre que de disposer entièrement du
sujet qu'on amène à sa consultation et du milieu
qu'il veut faire peser sur lui.
Pour que ces idées ne fussent pas fondées, pour
.que ces prétentions ne fussent pas légitimes, il fau-
drait faire abstraction des plus grandes œuvres des
législateurs anciens et modernes. Il faudrait mé-
connaître également tout ce qu'ont fait sous ce rap-
port les moralistes, les philosophes, les prêtres, les
médecins et les hautes têtes politiques de toutes les
époques, qui malgré l'état peu avancé de la science
de la nature de l'homme, ont fait fléchir sous leurs
puissants systèmes les différentes forces virtuelles
de l'humanité.
Je le redis encore une fois, s'élever contre des
principes aussi invariables et aussi positifs , c'est
nier Tinfluence de l'hygiène, des mœurs, de l'ins-
truction, des institutions de tout ordre sur le sort
des nations, c'est s'inscrire en faux contre le térnoi-
2U ru:.SE, l'INKSSK, SAVOIIi-rAll'.K.
gnn[je du malléuble genre liinnaiii. C'esl protester
contre toutes les dispositions de notre esprit, contre
les miracles de l'éducation, l'amendement des cri-
minels, la [juérison des aliénés, la conversion des
méchants et l'agrandissement inlcllecluel et moral
des têtes inférieures. C'est perdre son nom d'homme
et mourir à l'observation, à la comparaison, à l'in-
duction, à toutes les forces capitales de notre ma-
gnifique organisation.
Voyons maintenant si, pour l'exercice intelligent
et moral de la secrétivité, j'ai bien saisi les indica-
tions de la nature, voyons si ma loi de promulgation
ressort de l'esprit de sagesse qui a présidé à la for-
mation de la tête humaine et si j'ai été assez heu-
reux pour l'avoir révélée tout entière.
RUSE, FINESSE,
SAVOIR-FAIRE, PENCHANT A ETRE CLANDESTIN,
SÉCRÉTIVITÉ.
Ne marcliez pas en des voies lortueuses, cl
que voire parole soit loujours vraie.
Combien de fois serai-je obligé d'expliquer
ma création, et quand cesserez-vous de con-
fondre l'abus que vous faites incessamment de
vos facultés avec l'emploi intelligent et moral
que vous devez en faire?
Quel rapport, par exemple, y a-t~il entre
celte pénétration fine et déliée que j'ai faite
inhérente à votre caractère, entre cet esprit
d'habileté, ce tact, ce savoir-faire, cette dis-
crétion clairvoyante dont j'ai voulu protéger
tous les calculs de votre tête et tous les mou-
16
216 RUSK, IINESSE, SAVOIR-FAIRE.
vements de votre âme, et ces subterfuges mi-
sérables, ces arguties sans croyance et sans
dignité, ces ruses grossières et ces hypocrisies
profondes dont vous vous servez tour à tour
pour couvrir, ou la stérilité de votre esprit, ou
la bassesse de votre âme?Ne saurez-vous donc
jamais utiliser en hommes vos pouvoirs infé-
rieurs? Tantôt vous restez en deçà de leur ac-
tivité propre, tantôt vous allez au delà deleur
application légitime, et le plus ordinairement
vous ne les employez qu'à mal faire. Pourquoi
ne pas éclairer vos différentes facultés les
unes par les autres? Pourquoi ne leur faites-
vous pas se prêter un mutuel appui , et ne les
vois-je pas conspirer ensemble au but moral
que vous devez toujours vous proposer d'at-
teindre? Vous les scindez, vous les divisez,
vous les morcelez, vous brisez l'harmonie de
leurs rapports. Les inférieures ne sont point
soumises au contrôle des supérieures, et tous
les dons que vous tenez de ma bonté se trou-
vent viciés par le fait même de votre indiffé-
rence à connaître les plus simples lois de vo-
tre constitution cérébrale. Grands philosophes,
vraiment, qui possèdent toutes les sciences,
excepté celle de leur propre vie.
RUSE, FINESSE, SxWOIR-FAIRE. 217
Si VOUS n'étiez pas les premiers des êtres, si
je n'avais ajouté a vos instincts de conserva-
tion une belle intelligence et de nobles senti-
ments, je m'expliquerais et vous pardonnerais
cette ignorance et ces désordres : vous ne se-
riez que des brutes; et que voudriez-vous que
je demandasse à des brutes? Mais puisque,
indépendamment de tous les pouvoirs que j'ai
inégalement répartis sur la tête des animaux et
que j'ai rassemblés sur la vôtre, vous brillez
encore par des facultés qui vous sont propres
et qui vous donnent le gouvernement de vous-
mêmes et du monde extérieur, soyez au moins
par vos actes ce que vous êtes en réalité; ren-
dez ce que vous avez reçu, ayez la conscience
de vos attributset de vos privilèges, et, dans le
sentiment de vos forces et de votre grandeur,
ne laissez pas s'effacer davantage en vous le
caractère de l'humanité.
Pénétrez-vous bien de cette idée : les sen-
timents moraux et les hautes facultés de l'in-
telligence embrassent toute la race humaine
dans, leur activité et dans les résultats de leur
application , tandis que les penchants ne
s'exercent que pour la conservation de l'in-
dividu et de sa famille, et comme le premier
218 RUSK, FINIÎSSK, SAVOIR-FAIRE.
de ces deux mobiles est d'un ordre plus
élevé que l'autre, c'est son autorité qui est
suprême. Telle est l'indication qui ressort en .
toute évidence de l'arrangement admirable
qui a présidé à la formation de la tête hu-
maine, et tel est mon commandement.
Ouvrez les livres des philosophes et des mo-
ralistes, et vous n'y trouverez rien qui approche
de cette révélation scientifique , et qui vous
donne mieux les motifs supérieurs de vos dé-
terminations. Ne violez donc plus la loi de hié-
rarchie qui doit régner entre vos différents
pouvoirs, et agissez dans la direction de la
suprématie qui appartient à vos qualités
d'hommes. Tout est là, voilà le code inva-
riable de la morale et de la religion établi par
moi-même et inscrit en gros caractères dans
votre constitution. Voilà ce qui doit en faire
un jour l'universalité et ce qui doit en consti-
tuer l'éternelle durée. Vous concevez main-
tenant comment tous les législateurs qui n'ont
point eu cette connaissance n'ont entrevu
qu'une partie des vérités positives, quand ils
ne se sont pas égarés et perdus dans les im-
perfections de leur propre esprit.
Non, vous ne savez, ni dans l'ensemble, ni
RUSE, FINESSE, SAVOIR-FAIUE. 219
dans les détails, ordonner votre vie confor-
mément à votre nature supérieure. Que vous
sert-il d'être hommes, si vous ne marchez que
sous l'impulsion de vos penchants et ne vous
vous agitez que dans l'intérêt de votre
égoïsme? On dirait que le discernement vous
manque, et que les sentiments élevés vous
font défaut. Pour ne vous parler que de la fa-
culté dont je veux bien ici vous formuler la
loi d'application, là où vous devriez apporter
le plus de sécrétivité possible, on vous voit
incessamment occupés à fixer sur vous les
regards dû public ; vous affichez jusqu'à vos
désordres , et lors même que vous suivez
l'impulsion de vos plus hautes facultés, vous
ne savez non plus ni vous gouverner ni vous
taire.
Vous ouvrez quelquefois votre âme à la pi-
tié, et vous soulagez l'infortune. Mais en obéis-
sant à ce sentiment si naturel et si délicieux ,
suivez-vous mes recommandations? Votre main
droite ignore-t-elle ce que donne votre main
gauche, et ne vous voit-on pas cherchant la
satisfaction ailleurs que dans le bien même,
étaler à tous les yeux la plus misérable vanité,
etmendier pour cet acte d'obligation naturelle
220 RUSE, FINESSE, SAVOIR-FAIRE.
l'approbation de vos semblables? Ignorants
qui voulez le bonheur et qui ne courez qu'a-
près les faux biens, ne devriez-vous pas savoir
que dès ce monde même, je récompense par les
plus douces voluplés l'exercice modeste et
désintéressé des sentiments moraux.
Et lorsque vous me rendez le culte qui m'est
dû, vous ai-je dit aussi d'y mellre de l'affec-
tation et d'en faire en quelque sorte mélier et
marchandise? Loin de là, je vous ai recom-
mandé de fuir le bruit et l'ostentalion, de fer-
mer votre porte et de prier en secret. J'ai fait
plus pour votre dignité. Je vous ai'suivis jus-
que dans les détails de votre vie privée, et
lorsque je vous ai imposé des abslinences,soit
pour vous accoutumera l'obéissance, soit pour
vous aider à affaiblir et à combattre la violence
de vos passions, je vous ai expressément en-
joint de dérober au public la sainteté de vos
occupations, et dans ce but, de vous parfumer
les jours de vos jeûnes. Oh ! que vous êtes loin
encore du terme de votre perfectionnement !
et quand goùterez-vous enfin, dégagés de tout
motif inférieur, les plaisirs ineffables et secrets
de mon adoration !
Dans le commerce ordinaire delà vie, main-
RUSE, FINESSE, SAVOIR-FAIRE. 221
tenez dans une juste mesure votre esprit de
réserve et de discrétion; conservez, sous ses
pressentiments nombreux, Tacuilédevos sens;
ayez l'œil el l'oreille à tout. Montrez du tact,
de i'habilelé, du savoir-faire ; évitez les em-
bûches; défendez vos personnes et vos biens,
et jouissez en silence des faveurs de votre in-^
slinct. î\iaisque cette faculté précieuse de con-
servation soit plutôt dans vos mains un moyen
de défense qu'un moyen d'attaque, et restez
toujours hommes en vous en servant. La dis-
simulation, riiypocrisie, le mensonge, révèlent
la faiblesse de l'intelligence et la pauvreté du
caractère : sous ces vices de l'esprit et du
cœur se cachent, bien fréquemment d'ailleurs,
des intentions criminelles. Riches comme vous
l'êtes de tant de qualités supérieures, qu'a-
vez-vous besoin de recourir aux subterfuges,
à l'astuce, aux traîtrises, à mille infamies,
pour accomplir vos desseins? L'intelligence,
la droiture et la noblesse de l'âme, secondées
par l'activité modérée delà sécrétivité suffisent
pour déjouer les calculs des méchants. Ne
renversez pas les institutions de ma sagesse.
N'oubliez jamais que votre supériorité ne re-
lève que de vos facultés supérieures. Vos in-
222 m:SK, FIiSESSK, SAVOIH-FAIRE.
stincts protègent et défendent votre existence.
C'est une force énergique que j'ai mise à votre
disposition, mais vos instincts dépouillés de
lumières et de moralité ne peuvent que vous
conduire à l'asservissement, à la honte, au ri-
dicule, au crime et à tous les malheurs : c'est
ainsi que jusqu'à présent vous avez presque
toujours manqué le but élevé de votre exis-
tence.
A ce point de vue donc, défiez-vous de vous-
mêmes : ces instincts de conservation sont
puissants et nombreux; ils ne recherchent en
général que des satisfactions personnelles et
grossières. Au sein de vos occupations journa-
lières ou au milieu des distractions du monde,
ils pèsent incessamment sur vous et forment
en secret le fond de vos pensées. Défiez-vous
de leurs sollicitations, car l'attention que vous
y portez entretient et renforce leur énergie
native, et vous expose à tout moment à subir
leur empire. Les causes premières de vos mau-
vaises actions se trouvent là tout entières. Dé-
fiez-vous, faites violence à leur égoïsme, com-
mandez à la bête. Soyez hommes, ne rompez
point le faisceau des forces diverses que je
vous ai départies, et sous le contrôle de votre
RUSE, FINESSE, SAVOIR-FAIRE. 223
belle intelligence, n'écoutez en secret que la
voix de vos sentiments supérieurs : c'est là
que toutes les vertus ont leur origine , et
c'est là que repose aussi l'avenir de l'huma-
nité.
Vous demandez maintenant si, dans l'état
encore si imparfait de votre civilisation et au
milieu des mouvements égoïstes et cachés d'un
grand nombre de vos semblables, il vous est
permis de réagir à l'aide de cette faculté contre
les abus de cette faculté même. 0 intelligences
sans les plus simples concepts! ô têtes créées
pour la vérité, et cependant presque toujours
abîmées dans l'erreur ! comment me faites-vous
cette question? Ne vous ai-je pas fait hommes?
Pourquoi ne pas engager la bataille? C'est
à l'être intellectuel et moral, c'est à celui que
j'ai enrichi de magnifiques pouvoirs que l'em-
pire appartient. Je vous ai déjà promulgué
cette loi. L'homme homme a tous les droits
sur l'hommeanimal. J'ai arrangé de cette ma-
nière les choses de votre monde. Que Vhomme
homme abuse de sa position, qu'il s'enivre de
ses succès et de sa grandeur, qu'il ne se main-
tienne pas dans les conditions de sa propre
nature, qu'il retombe dans l'animalité, à
224 RUSE, FINESSE, SAVOIR-FAIRE.
l'instant même il voit s'évanouir son prestige
et son influence, et perd ce qui faisait sa force
et son droit. ïoules ces choses sont fatales.
Ne demandez donc pas si vous devez faire ser-
vira voire propre défense la sécréiivité que je
vous ai donnée, et dont à votre égard on dé-
passe la mesure et l'emploi. On peut enno-
blir sesfacuUés les plus inférieures par l'usage
qu'on en fait. Tous vos instincts de conser-
vai ion doivent se soulever contre les méchants.
Conservez-vous, car j'ai voulu que vous fus-
siez; conservez-vous pour révéler l'homme à
la terre; conservez-vous pour l'ordre, pour
faire lebien, pour rendre justice à qui de droit,
pour pratiquer mon cuUe et vénérer en même
temps tout ce qui est vénérable, la vieillesse,
le talent, la vertu; conservez-vous pour bril-
ler par l'intelligence et le génie. Et s'il arrive
que des passions inférieures s'agilent secrè-
tement contre vous; si l'asluce, le mensonge,
l'hypocrisie, vous dressent des embûches, et
que vous vous trouviez menacés dans votre
vie, dans votre liberlé, dans l'exécuiion de
vos nobles desseins ou la salisfaction légitime
de vos plus chers intérêts, oh ! alors ne négli-
gez pour vous défendre aucune des puissances
RUSE, FINESSE, SAVOIR-FAIRE. 225
qui sont en vous. Utilisez-les toutes à votre
plus grand avantage comme a celui du bien
public. Les têtes d'élite, les cœurs généreux,
doivent commander et régner parmi vous. Ne
mourez pas d'infamie; c'est le cas de paraly-
ser Faction d'une faculté inférieure mal em-
ployée par l'action de la même faculté mo-
ralement employée. Voilà ce qui est de de-
voir, d'intérêt, de politique, d'intelligence
et de conscience bien éclairée. Voilà ce
qui est de l'homme, et comment, pour l'ordre
social et le bonheur de votre espèce, doi-
vent s'associer et marcher vos différentes fa-
cultés.
On ne protège ni soi, ni sa famille, ni la
société, avec des utopies. Du particulier au
général, c'est toujours la même chose : à moins
d'être un niais sentimental, il faut être de son
temps, savoir à qui l'on a affaire, et agir en
toutes circonstances suivant la nature des ani-
maux ou des gens qui vous enveloppent et vous
enserrent. L'hommevraiment homme se meut
par l'inteHigence, la morale et la loi ; l'homme
animal ne connaît que la ruse et la force : il
est renard, il est tigre, il est lion. C'est à vous
de juger vos adversaires et de choisir encon-
226 RUSE, FINESSE, SAVOIR-FAIRE.
naissance de cause et dans vos bonnes inten-
tions les armes du combat.
Et maintenant vous avez réponse à la ques-
tion : si des trames odieuses sont ourdies
contre vous , si vous avez épuisé devant les
fauteurs de ces lâchetés toutes les ressources
que donnent une belle intelligence et de grands
sentiments, servez-vous à votre tour et par
nécessité de la sécrétivité. Ce n'est pas pour
la laisser inactive que je l'ai mise au nombre
des forces de votre constitution. Laissez là vos
habitudes et votre caractère, descendez des
hauteurs de votre tête et de votre âme ; attirez
a vous la bête, jouez le rôle qui convient à son
imperfection, prenez-la dans ses propres filets,
muselez-la, mettez-la dans l'impossibilité de
mal faire, et montrez-lui que c'était volontai-
rement et par grandeur que vous aviez jus-
qu'alors dédaigné de recourir à la puissance
de l'instinct inférieur que vous avez comme
elle reçu pour vous défendre.
En dehors de ces situations exceptionnelles
où la raison, la nécessité et la morale même,
puisque vous n'agissez que pour bien faire,
vous imposent l'obligation de vous défendre,
la sécrétivité ne vous est point donnée pour
RUSE, FINESSE, SAVOIR-FAIRE. 227
fausservotre esprit et votre caractère, et vous
faire vivre dans la dissimulation. Vous avez
reçu cette faculté de conservation, comme
toutes celles du même ordre , dans une
moyenne de développement de force et d'ac-
tivité ; c'est vous dire que vous ne devez pas
forcer sa nature, et qu'elle a seulement pour
but de vous faire apporter de la réserve et de
la mesure dans vos actes, de vous tenir en éveil
au milieu de vos semblables, et de vous aider
à deviner, pressentir et déjouer les mouve-
ments obliques qui se font contre vous. En un
mot, ce n'est point une force majeure, ni une
force d'homme dans l'économie. Il ne lui est
point donné d'imposer silence à toutes les
autres facultés, d'en détruire les spontanéités,
d'en fausser les applications, pas plus qu'elle
ne peut se substituer à leur place, et faire de
votre vie tout entière une vie de bassesse, de
mensonge et de perfidie.
Les duplicités épouvantables dont on trouve
le récit dans la vieille histoire de l'humanité,
et qui se sont particulièrement passées dans
les degrés élevés de la hiérarchie intellec-
tuelle (1) , démontrent avec quelle lenteur
(1) L'homme est d'autant plus dangereux, qu'il est plus
228 RUSE, FINESSE, SAVOIR-FAIRE.
s'opère votre évolution morale. Elles font voir
avec quelle indocilité on a reçu la parole de
paix, d'amour, de vérité, de conciliation et de
vie, que je suis déjà venu apporter parmi
vous; mais elles ne prouvent rien contre les
dispositions générales de voire espèce, et par
conséquent contre la masse des nations; et
elles ne peuvent ni ne doivent servir, comme
on Ta fait, à imprimer sur elles le cachet du
mensonge et de Tignominie. Le mot vous est
connu : Omnis homo mendax.
éclairé, lorsque les seiUiaieiits élevés de sa nature ne font pas
contre-poids à ses incitations égoïstes et ne l'emportent pas sur
elles. A moins de quelques exceptions qui confirment la règle
générale , tout homme instruit , dont on n'a pas cultivé les sen-
timents morau.t , n'est pas fait pour l'ordre et la vertu. Il n'a pas
en lui de principe humanitaire d'action, et il prostitue presque
toujours son intelligence quand il n'est pas prêt à devenir l'agent
ou le serviteur des passions les plus basses et les plus criminelles.
Au point de vue social , qui est celui de la création , le caractère
auguste de l'humanité tient autant à son âme qu'à son génie.
Voulez-vous des hommes dont la tenue, la conduite, Thonneur et
la dignité, la morale et la religion, soient à la hauteur de l'intelli-
gence, soignez leur éducation comme vous soignez leur instruc-
tion; mais une fois pour toutes, n'oubliez pas que les moyens
propres à développer l'intelligence n'ont aucune espèce de rapport
avec les moyens propres à donner une âme au corps. Les lettres,
les sciences et les beaux-arts, à quelque dcgié de |)erfcctionne-
ment qu'ils soient parvenus, ne font toujours voir qu'un des
côtés brillants de l'homme, et il faut bien le dire, puisque au-
RUSE, FINESSE, SAVOIU-FAIRE. 229
Vous avez été mal observés. On a pris
pour des manifeslalions caracléristiques ,
habituelles de votre espèce, des réactions
suprêmes qui vous étaient imposées par des
nécessités impérieuses et exceptionnelles , et
dont l'indignité ne retombe point sur vous.
Non, aux époques même les plus tristes de
votre existence comme nations, vous n'avez
jamais échappé ni aux spontanéités de votre
organisation , ni aux vues de ma provi-
dence : les hommes forts , qui à tour de
jourd'hui même on ne s'ciiiond pas sur le sens du mot civilisa-
tion , la civilisation ne sera comp'ète que du jour où la partie
supérieure du cerveau entrera en exercice; que du jour où la
bienveillance, la vénéiation, la conscience, l'eslime de soi, la
persévérance et l'itléaliié parleront dans notre tête, en seront un
des besoins et déverseront leur activité dans le monde extérieur.
Voilà comment nous dépouillerons le vieil homme et ferons ap-
paraître le nouveau ; jusque là, notre transformation n'est point
opérée, notre civilisation n'existe pas, ou du moins e!Ie n'est
que partielle, et nous n'avons ni titres ni droits pour réclamer et
obtenir l'indépendance et la liberté. V homme homme peut régler
et ennoblir sa vie, et ne relever que de lui-même. L'homme ani-
mal, quelque intelligence qu'il montre, qu'il soit artiste, phi-
losophe, jurisconsulte, prêtre, médecin, banquier, diplomate ou
commerçant, n'est toujours qu'un être incomplet et méchant; il
a besoin de conducteurs énergiques, ou d'institutions fortement
établies qui le tiennent en échec, le surveillent et le châtient
au besoin , car il est très puissant pour mal faire et très habile à
mal faire.
230 RUSE, FIINESSE, SAVOIR-FAIRE.
rôle ont dominé les événements des siècles, ont
toujours calculé, et cela avec une précision
presque mathématique, sur les dispositions
générales, nettes, positives, chaleureuses,
des grands troupeaux humains. Suivant les
idées ou les intérêts du moment, ils en ont
touché les fibres les plus sensibles ; et ces
troupeaux vibratiles , passionnés et sincères,
loin de dissimuler leurs émotions, n'ont cessé
de répondre aux prévisions et aux espérances
de leurs agitateurs.
L'homme, pris et considéré en masse et dans
l'ensemble de son espèce, n'est point men-
teur, et chacune de vos facultés, ou par elle-
même, ou par l'excitation multipliée des
choses du dehors, donne lieu à des manifes-
tations particulières, et qui ne sont pas men-
songères; manifestations qui ne sont autre
chose que le jeu naturel de vos passions, et
qui constituent et qui forment ce tableau si
positif, si dramatique et si vrai, que vous
présentez sur tous les points de l'univers.
Je n'ai point à justifier mes œuvres.
L'homme ne ment pas, lorsque sur le théâtre
oii je l'ai placé, il tient ferme contre l'adver-
sité, et témoigne à chaque instant de la force.
IIISK. FIM'SSF, SAVOllS-l AlItK. -l'ùl
(It; l'inslincl qui l'aKaclio à la vie; il no ineiU
pas, lorsque je l'appelle à la reproduction de
son espèce et qu'il f;iit ses serments d'amour;
il ne ment pas, quand il caresse ses enfants et
qu'il témoigne de l'aiïeclion à leur mère, il
est dans l'ordre vrai de son espèce, quand il
cultive les douceurs de l'attachement et qu'il
sauve à ses risques et périls la fortune ou la
vie de son ami; il ne ment pas, lorsque par
son courage il aplanit les difficultés de sa
propre position, ou qu'au prix de son sang, il
défend sa patrie; il ne ment pas, lorsque pour
assurer l'ordre social, il lient de ses deux maitis
contre les méchants le glaive de la justice ou
répée de la guerre et de l'extermination. Dans
le cercle que je lui ai tracé, l'homme ne se
meut pas pour donner a ses semblables un
faux simulacre de ses puissances d'action. Il
détruit ouvertement tout ce qui dans le règne
animal ou végétal peut s'opposer ou nuire à
son établissement et à sa prospérité sur ce
globe. Il travaille pour son bonheur et son
plaisir, pour acquérir de l'aisance, pour as-
surer son existence et celle de sa famille, pour
dérouler ses activités de tout ordre, relever
de lui-même et sentir noblement sa vie. Sa
17
L>32 lusi:, riM'.ssi;, SAVoin-i-.Air.K.
circonspecliori donne oslensiblenicnt à ses
actes le cachet de la prudence. Sa sécrétivilé
même, quelque forte qu'elle soit, le lait re-
marquer de ses semblables, et suivant l'em-
ploi qu'il en fait, elle le fait inscrire parmi
les politiques à haute vue ou les misérables
aigrefins de son époque. Il construit pour se
donner un abri et montre h tous les yeux le
goût fini de son architecture; enfin, il mange
pour se nourrir, et il trouve la bonne alimen-
tation d'autant plus excellente qu'il en a[)-
précie les saveurs et les avantages au milieu
de ses semblables.
Au point de vue de vos facultés supérieures,
de vos sentiments moraux, mêmes faits écla-
tants, même existence mise au grand jour de
la publicité.
L'homme ne ment pas, lorsque foulant à
ses pieds les suggestions de l'animal, il montre
par sa dignité l'estime qu'il a pour lui-même
et pour ses semblables. Son ambition et son
désir de plaire trahissent sa candeur et sa sim-
plicité; il ne ment pas, lorsque pour l'accom-
plissement de ses desseins, il dévoile la teneur
et la persévérance de son caractère ; il ne ment
pas, lors([u'il pardonne à des ingrats, et qu'il
msK, rLNKssK, sAvoiii rAii'.K. 'J3:;
fait voir, pai ses bienfaits, l'inépuisable bien-
veillance de son âme. A quels regards dérobe-
t-il son esprit prodigieux d'imitation? il ne
ment pas, lorsque par sentiment de reconnais
sance et d'admiration il honore la mémoire
des grands hommes, et qu'il leur élève des sta-
tues. Combien de fois le cri de sa conscience
n'a-t-il pasdivulgué les secrets de sa vie?yuelle
que soit la diversité des cultes, des rites, des
formes de l'adoration , l'homme ne ment pas
non plus, lorsqu'il m'implore dans sa détresse,
ou qu'il me bénit dans ses joies. La terre en-
tière est sincèrement à genoux devant moi,
son Seigneur et son Dieu ; sous ce rapport je
n'y vois point d'hétérodoxes. Son idéalité le
porte à ennoblir l'expression de chacune de
ses forces virtuelles, et elle prouve [)ar ses
délicatesses et ses grâces qu'il n'est pas fait
pour s'absorber dans la matière et la boue.
L'espérance le berce de ses rêves et ranime
incessamment ses forces abattues. La gaieté
contagieuse do son caractère éclaircit les vi-
sages les plus sombres et leur arrache un sou-
rire, et sa merveillosité, non moins excen-
trique, en lui faisant entrevoir et soupçonner
des mondes et des espaces ^ans limite et sans
231 lîTSi:, HM'ISSK, SA VOIIl-l AlliK.
iioinbro, le signale comme le seul è(rc (lui
s'agite ouvertement dans votre monde pour
sonder la profondeur et les mystères de mon
immensité.
Eu égard à vos facultés perceptives et intel-
lectuelles, ce n'est point également par dissi-
mulation qu'on le voit s'appliquera connaître
ce qui est, ce qui le circonscrit dans le monde
extérieur, à appiécier par conséquent la forme
et l'étendue des objets, leur pesanteur, leur
résistance, leur coloris, leur arrangement ad-
mirable, et à en opérer le dénombrement im-
mense. Ce n'est point non plus pour jouer un
autre rôle que le sien, qu'on le voit prendre
possession de son domaine, parcourir des
terres lointaines, sillonner les mers d'un bout
d'un liémisphère à l'autre, et se poser en ha-
bitant de l'univers ; c'est avec le plus vif in-
térêt, et sans vouloir détourner l'attention de
personne, qu'il observe ce qui se passe dans
les faits, qu'il assiste aux événements qui ont
maniué la vie des ses aïeux et qui donnent un
caractère à la sienrie, et c'est enlin, pour
exprimer ses sentiments et ses idées, pour
échanger le plus rapidement j)ossiblc ses ra[)-
ports avec ses scinblables, (ju'il étudie lc3
Rust:, FiM-:ssi': , SAVoiii-i'Ami-:. 'ias
signes artificiels du langage et qu'il les met en
dépôt dans sa mémoire.
Tous ces modes d'action, tous ces faits,
s'accomplissent sans effort, sans calcul, sans
finesse, sans hypocrisie. L'homme les mani-
feste par nécessité de nature, par obéissance
instinctive à des lois dont persoime jusqu'alors
ne lui avait donné la haute révélation.
C'est ce groupe de facultés perceptives qui
le fixe et l'arrête devant le spectacle imposant
que lui présentent la terre et les cieux ; et c'est
par suite des grandes émotions qu'il en éprouve,
que les hautes facultés de son intelligence s'é-
veillent à la vie et qu'on le voit occupé à recher-
cher les causes des choses et à pénétrer les se-
cietsdema puissance; et s'il s'élève en outre au
j)reniier rang des élres par ses chefs-d'œuvre
dans les sciences, les lettres et les beaux-arts ;
si, sous ce nouvel ensemble de pouvoirs, il se
déploie avec tant de vigueur et d'éclat sur le
théâtre où je l'ai placé, c'est qu'il est, comme
la création tout entière, l'instrument de ma
volonté, et qu'en se dessinant largement et
en i)lein soleil pendant tous les siècles devant
lui-même et devant ses semblables, il ne fait
tout sim})lemcnl (pi'accomplir les destinées
'Jof) luisK, n.NKSSK, SAV()iiurAii;i;.
(jiie je lui ai réservées. Enfants encore aujour-
d'hui, tout enveloppés de ténèbres, vous
brillez de tous mes dons, et vous reflétez une
ombre de ma grandeur; je ne vous ai point
faits pour le mensonge, je vous ai faits pour
la vérité.
SENTIMENT DE PROPRIÉTÉ.
TENDANCE A POSSÉDER,
APPROPRIATION, DÉSIR D'AMASSER, D'ACQUÉRIR,
NOTIONS DU TIEN ET DU MIEN,
ACQUISIVITÉ.
En présence des prodiges accomplis par l'intel-
ligence de l'homme , une des plus graves erreurs
qu'aient pu commellre les philosophes a été de
s'imaginer que nous pouvions nous dérober aux
lois qui la régissent, nous dépasser nous-mêmes,
nous placer par conséquent en dehors et au-dessus
de noire propre constitution , et faire convention-
nellement, et en quelque sorte par caprice, des
choses qui ne tiennent pas à l'essence même de
notre organisation.
Le sentiment de propriété, qui remue si profon-
dément l'entendement humain, qui en assujetlit si
fréquemment les plus hauts pouvoirs , et qui en sert
aussi quelquefois si bien les grandes inspirations,
n'a point échappé à cette fausse appréciation : on
l'a regardé comme le produit artificiel des institu-
tions sociales, et de celte hypothèse toute gratuite,
238 SIÙNTIMILNT DE PROPRIÉTÉ.
acccplôe comme un fait irrécusable, sonl sortis des
systèmes qui ont d'autant plus violemment jeté la
perturbation dans l'ordre social, que, par l'applica-
tion qu'on en voulait faire, ils allaient en toucher
la racine et la base.
En démontrant, comme nous allons nous efforcer
de le faire, que la propriété a bien réellement son
principe dans l'essence n.ême de la nature , nous
mettrons un terme aux divagations des anciens
métaphysiciens et des utopistes du jour, qui , au
mépris de toute observation positive, en ont spécia-
lement cherché l'origine et la théorie. Ainsi , par
ce seul fait, dont rien ne peut affaiblir l'imposante
autorité, se trouvent condamnées ces doctrines sub-
versives qui voulaient abolir la propriété et établir
la communauté des biens. Toutes ces idées s'éva-
nouissent devant la simple constatation d'une faculté
qui nous porte invinciblement à acquérir et à con-
server pour nous et les nôtres les choses nécessaires
au soutien de la vie.
Du moment que la nature a mis en nous cette
disposition, ce désir, cette force, cet instinct, nous
ne pouvons pas ne pas admettre sa légitimité.
L'homme ne se donne rien, il reçoit tout de la divine
Providence. 11 ne peut augmenter ni diminuer le
nombre de ses facultés, il est ce qu'il est, et ne
peut être que ce qu'il est. Néanmoins, si, dans une
tête humaine, la présence d'une faculté en comporte
SEINTIMEIST DIl PROPRIÉII-:. 239
l'exercice et l'emploi, et révèle les intentions for-
melles du Créateur, l'obligation où nous sommes de
la maiî tenir en activité, n'en entraîne ni n'en excuse
le désordre et l'abus. Nous sommes comptables de nos
actions , nous ne sommes pas soumis aux nécessités
des brutes. Les forces qu'elles possèdent son!, rela-
tivement aux nôtres, peu nombreuses et sans contre-
poids. Le cercle dans lequel elles roulent est inévi-
table et fatal.
La liberté morale ressort de la mulliplicilé et de
l'excellence de nos facultés : plus nous avons d'in-
telligence et de sentiments moraux, plus on déve-
loppe en nous ces belles facultés, et plus nous
avons de puissance pour éclairer, modifier l'activité
de nos penchants inférieurs et prendre de nobles
déterminations. Nous sommes donc dans l'ordre
voulu par Dieu lui-même lorsque nous écoulons la
voix de nos facultés de conservation, et que nous
obéissons à leurs suggestions naturelles ; mais il
nous appartient, comme hommes, c'est-à-dire comme
êtres intellectuels et moraux, et c'est notre devoir
et notre intérêt, il nous appartient d'en régulariser
constamment l'essor et les fonctions.
Il était d'autant plus important que l'homme eût
en lui un instinct qui le portât à recueillir et à con-
server les choses nécessaires à sa vie, que ses besoins
sont réguliers et continus, et que les choses qui lui
sont indispensables sont bien loin d'être inces-
2/40 SEISTIMKNT 1)1', l'itnpuiK'rï:.
samment à sa portée. Sans cet instinct tutélaire ,
l'homme eût été à tout moment obligé de veiller aux
soins de son existence matérielle, et de s'astreindre
dans ce but exclusif aux plus pénibles labeurs; ja-
mais il n'aurait eu le temps ni le pouvoir de vivre de
sa vie propre, de sa vie morale et intellectuelle. Il
aurait vécu dans une éternelle animalité. En con-
servant le superflu de sa chasse, de ses récoltes, de
ses produits industriels, il se donne du loisir et du
temps, il est et se maintient dans les voies providen-
tielles et sauve sa débile vieillesse du dénûment, en
môme temps qu'il vient en aide à l'incapacité de ses
faibles enfants. Ainsi, par la présence de cette force
dans l'organisme humain, par le travail qui en est le
résultat, par Tinlelligence qui en connaît l'utilité et
qui en subit l'esprit de conservation, se trouve con-
sacrée, légitime, inviolable, la propriété de toutes les
œuvres de l'homme, de tous les produits des arts, de
l'agriculture, du commerce et de l'industrie, et ainsi
se trouvent en même temps expliquées ces notions du
tien et du mien répandues sans exception chez tous
les peuples de la terre, et en dehors de l'application
desquelles nulle société ne peut se fonder et établir
pour longtemps les conditions de sa puissance.
Je n'ai pas encore tout dit sur ce point : c'est à
l'incessante énergie de cette faculté que viennent
se retremper presque tous les autres pouvoirs de
Tàme humaine ; c'est le désir d'avoir, c'est l'amour
.SE.NTIMKNT DE PROPRIÉTÉ. 241
de la propriété, c'est le besoin de s'affranchir des
premières nécessités de l'existence qui mettent
l'homme en activité perpétuelle sur ce globe. Nous
ne relevons que de notre travail et de notre indus-
trie. Examinons notre situation, et sachons tirer de
l'observation des inductions sévères. Nous naissons
faibles et dépourvus de tout , les conditions de
notre première enfance sont inférieures à celles des
animaux. Ceux-ci, par exemple, trouvent dans leurs
fourrures ou leurs écailles une enveloppe qui les
protège et les garantit des influences extérieures,
tandis qu'on est obligé de fabriquer pour nous des
vêlements pour jouir du même avantage; faut-il
dire que nous ne pouvons nous percher sur des
branches d'arbres et nous blottir dans des trous, et
qu'il nous faut par conséquent construire des habi-
tations pour nous mettre à l'abri des intempéries des
saisons. Avons-nous également besoin de faire re-
marquer que nous ne trouvons point, comme les
oiseaux du ciel, la pâture sous nos pas, et qu'il
faut, de toute nécessité, nous ingénier pour trouver
dans la chasse, la pêche ou la culture, les ressources
indispensables à notre alimentation. A cet effet,
nous avons reçu de la nature un organisme admira-
blement ordonné pour le travail et l'activité, en
même temps que nous avons été placés dans un
monde extérieur merveilleusement bien adapté à
nous-mêmes. Rien ne nous manque pour nous dé-
242 SENTIMENT DE PlîOPRIÉTÉ.
battre dans co vaste champ clos, pour faire face à
ces besoins et remplir ces devoirs. Voyez la con-
struction de la charpente humaine : pourquoi ces
os, ces muscles, ces nerfs, ces appareils sensoriaux;
pourquoi ces instincts énergiques, ces sentiments
moraux, ces facultés intellectuelles, industrielles
et artistiques? dans quel but toutes ces puissances
d'action, si ce n'est pour l'exercice, l'application, le
mouvement, le bonheur et la vie.
Ces idées ne s'accordent pas, je le sais, avec
celles que nous ont inculquées dès la plus tendre
enfance nos instructeurs religieux. A les en croire,
le travail est une malédiction, et il fut imposé à
l'homme par le créateur comme punition d'une
offense. Que le péché soit ou ne soit pas la cause
qui engagea le Tout-Puissant à constituer l'homme
tel que nous le voyons aujourd'hui, toujours est-il
que, si nous admettons la vengeance, elle porte le
cachet d'une miséricorde infinie, et qu'il était im-
possible de mieux harmoniser le coupable avec le
milieu dans lequel il devait vivre, et de lui pro-
curer, par le simple jeu de ses appareils de tout
ordre, plus d'avantages et de plaisirs. En prenant
donc le monde tel qu'il est, et en nous prenant
nous-mêmes tels que nous sommes, il me paraît
humblement, à moi, que le travail n'est point une
calamité ; qu'il est, si je puis dire ainsi, une consé-
quence de toutes les dispositions prises dans l'arran-
SENTIMFJNT DK PROPRIÉTÉ. 2/i3
gemcntet la formation de notre être, et qu'il doil i)ar
cela même être considéré comme une loi positive du
Diou sage et bienveillant qui nous a mis sur la terre.
Et la sanction de cette loi existe : elle se trouve
dans la langueur et le malaise de Forganismo, l'af-
faiblissement ou la perte de la santé, sans compter
la misère et le malheur qui suivent infailliblement
sa désobéissance. Toute infraction aux lois erj^ani-
ques est punie comme toute infraction aux lois
physiques, comme toute infraction aux lois inlel-
lectuelles et morales. Dans l'ordre et le travail
seuls se trouvent le bien-être, la force et la [gratifi-
cation de nos différentes facultés. Je le répète,
constitués comme nous le sommes, ce n'est point le
travail, mais l'inactivité qui est un mal que Dieu
punit parla souffrance et la maladie ; plus nos facul-
tés sont actives, en les subordonnant néanmoins au
contrôle de l'intelligence et des sentiments moraux,
plus nos pouvoirs s'étendent , plus notre santé
s'affermit, plus nous sentons la plénitude de l'exis-
tence. Mieux nous répondons aux faveurs que nous
avons reçues, mieux nous pouvons apprécier ce
que nous devons de reconnaissance et d'amour à
celui qui a ainsi ordonné les conditions de notre vie.
Le fouriérisme, comme l'a fort bien dit un des
hommes les plus éloquents de notre époque, mé-
connaît, dans son organisation du travail, deux
principes qui sont les deux bases primordiales et
2/li SEMTl.MIÎNT 1)H I'HOPUIKH:.
données par Dieu môme de toute combinaison so-
ciale, industrielle ou politique : ces deux bases sont
l'instinct de la famille et l'instinct de la propriété.
Absorber la famille personnelle dans la grande fa-
mille générale, absorber la propriété personnelle
dans la communauté de la propriété collective, ce
n'est ni perfectionner la famille, ni perfectionner la
propriété, c'est les anéantir. Or, la nature proleste,
depuis qu'elle existe, contre cet anéantissement de
deux instincts qui perpétuent et qui sanclitient
l'humanité.
Si Dieu avait voulu que l'homme, une fois né,
s'absorbât dans l'association générale sans transi-
lion par la famille, comme la goutte d'eau dans
l'Océan, ou comme l'animal dans le troupeau, il
n'aurait donné ni à la mère, ni au père, ni à l'en-
fant ces admirables attachements personnels exclu-
sifs, d'autant plus forts qu'ils sont plus étroits. Cet
esprit de fauiille n'est pas l'opposé de l'esprit so-
cial, il en est la racine ; c'est de ces groupes de fa-
milles que se forme le groupe social. La société
n'est qu'une famille élargie ; mais pour élargir cette
famille, il ne faut pas la détruire à son germe. Que
devient la famille dans votre association univer-
selle? Que devient-elle dans vos monastères indus-
triels? Elle s'absorbe, s'oublie, se dénature, et se
perd inévitablement dans la masse où la mère n'est
qu'une femme enceinte, où le père n'est qu'un
SENTIMEN r DE PROPRIÉTÉ. 2Z|5
homme qui enj^ondre, où l'enfant n'est qu'un pro-
duit des deux sexes et ne connaît ses parents que
quand on les lui nomme. La promiscuité n'est pas
plus la fraternité que l'instinct de la génération
n'est l'amour. Une telle association enlève tous ces
sentiments à la famille. Môme en conservant les
noms et les formes du mariage, elle matérialiserait
ce qu'une société bien faite a dû le plus ^piritua-
liser dans l'humanité : la génération de l'homme.
Mais le système sociétaire ne méconnaît pas
moins le caractère de l'instinct de la propriété chez
les hommes, en faisant de celte propriété une sim-
ple action en commandite dans une association gé-
nérale de travailleurs. L'amour de la propriété, ce
stimulant que Dieu a donné à l'homme pour le
passionner au travail, est-il donc simplement le
sentiment de la possession d'une part abstraite
d'un dividende idéal dans la richesse générale de
la société? Evidemment non. Ceux qui raisonnent
ainsi n'ont jamais possédé un pouce de terre, cul-
tivé un pot de fleur sur leur fenêtre, arrosé une
herbe, planté ni aimé un arbre; il y a tout autre
chose qu'un avoir dans l'appropriation à l'homme
et à la famille d'une part de la terre, d'une maison
ou d'un champ, il y a un sentiment. L'homme n'est
pas seulement composé d'intelligence, il a, de plus,
un cœur, des sens, une âme, par lesquels il s'at-
tache à ce qui lui appartient, et il attache ce qui
246 SENTIMENT DE PROPHIÉTÉ.
lui apparlicnt à lui et aux siens : c'est la incillcurc
part de sa nature, et vous retranchez ce cœur, ces
sens, cette âme de vos calculs abstraits sur la pro-
priété. La nature ne se prête point à ces mutila-
tions. L'homme s'approprie et s'identifie en quelque
sorte, par la propriété, certaines parties de la terre
qu'il semble assimiler à sa propre substance, et
auxquelles il infuse avec sa sueur une partie de sa
sensibilité et de son individualité. C'est cet amour,
c'est cette consubstantialité de la terre et de
l'homme qui ennoblit, qui sanctilio !a propriété en
élevant jusqu'à la puissance d'un sentiment ce que
vous rabaissez par votre système au niveau d'un
simple et froid calcul de valeur dans le dividende
d'une action. Ah ! toute la partie morale et sensible
de la propriété vous échappe ; vous l'efïacez d'un
trait de plume, et vous croyez connaître le cœur
humain? Non-, vous ne connaissez que l'arithmé-
tique.
Les réflexions suivantes, dont on remarquera sans
doute la justesse et la profondeur, sont ép,alement
empruntées par l'honorable M. Guizot à l'école
à laquelle j'appartiens. Elles trouveront ici leur
véritable place, et mes lecteurs, qui ont quelque
érudition , se convaincront qu'à force de cou-
rage , do patience et de temps , les idées saines
et fondées sur l'observation finissent par faire jus-
tice des préjugés des savants et prendre dans
SK^TIMKiNT DE PROPRlÉTi:. 2'i7
l'opinion publique l'autorité scientifique qui leur
npparlient.
« C'est la gloire de la civilisation moderne, a dit
cet homme d'État, d'avoir compris et mis en lumière
la valeur morale et l'importance sociale du travail,
de lui avoir restitué l'estime et le rang qui lui
appartiennent. Si j'avais à rechercher quel a été le
mal le plus profond, le vice le plus funeste de cotte
ancienne société qui a dominé en France jusqu'au
xvi^ siècle, je dirais sans hésiter que c'est le mé-
pris du travail. Le mépris du travail, l'orgueil de
l'oisiveté sont des signes certains, ou que la société
est sous l'empire de la force brutale, ou qu'elle
marche à la décadence. Le travail est la loi que
Dieu a imposée à l'homme. C'est par le travail qu'il
développe et perfectionne toutes choses autour do
lui, qu'il se développe et se perfectionne lui-même.
C'est le travail qui est devenu, entre les nations, le
gage le plus assuré de la paix; c'est le respect et la
liberté du travail qui, malgré tant do raisons de
sollicitude, peuvent nous faire beaucoup espérer
des sociétés humaines.
» Par quelle fatalité le mot travail , si glorieux
pour la civilisation moderne , est-il aujourd'hui,
parmi nous , un cri de guerre , une source de
désastres?
» C'est que ce mot couvre un grand, un déplorable
mensonge. Ce n'est point du travail, de ses inlé-
248 SEJNTIMENT DE PROPUlÉl'l'i.
rôts et de ses droits qu'il s'agit dans l'agitation sus-
citée en son nom ; ce n'est point en faveur du tra-
vail que se fait et que tournerait celte guerre qui
le prend pour drapeau. Elle est dirigée au con-
traire, elle tournerait infailliblement conlre le tra-
vail lui-même ; elle ne peut que le ruiner et
l'avilir.
» Comme la famille, comme la propriété, comme
toutes choses en ce monde, le travail a ses lois na-
turelles et générales. La diversité et l'inégalité entre
les travaux, entre les travailleurs, entre les résul-
tais du travail, sont au nombre de ces lois. Le tra-
vail intellectuel est supérieur au travail manuel.
Descartes en éclairant la France , Colbert en fon-
dant sa prospérité, font un travail supérieur à celui
des ouvriers qui impriment les œuvres de Descartes
ou qui vivent dans les manufactures protégées par
Colbert; et, parmi ces ouvriers, ceux qui sont in-
telligents, moraux, laborieux, acquièrent légitime-
ment par leur travail une situation supérieure à
celle où languissent ceux qui sont peu intelligents,
paresseux, licencieux. La variété des tâches et des
missions humaines est infinie. Le travail est partout
dans ce monde, dans la maison du père de famille
qui élève ses enfants et administre ses affaires,
dans le cabinet de l'homme d'État qui prend part au
gouvernement de son pays, du magistrat qui lui
rend la justice, du savant qui l'instruit, du poêle
SENTIMENT DK PROPJIIKTÉ. 2/i9
qui le charme; dans les champs, sur les mers, sur
les roules, dans les ateliers. Et partout, entre tous
les genres de travail, dans toutes les classes de
travailleurs, la diversité et l'inégalité naissent et se
perpétuent : l'inégalité de grandeur intellectuelle,
de mérite moral, d'importance sociale, de valeur
matérielle. Ce sont là les lois naturelles, primitives,
universelles , du travail , telles qu'elles découlent
de la nature et de la condition de l'homme, c'est-
à-dire telles que les a instituées la sagesse de
Dieu.
» C'est contre ces lois que se fait la guerre dont
nous sommes les témoins. C'est cette hiérarchie
féconde établie dans la sphère du travail par les
décrets de la volonté divine et par les actes de la
liberté humaine, qu'il s'agit d'abolir pour y substi-
tuer... Quoi?,., l'abaissement et la ruine du travail
par le nivellement des travaux et des travailleurs.
Regardez de près au sens que porte habituellement
le mot travail dans le langage de cette guerre anti-
sociale. On ne dit pas que le travail matériel et
manuel soit le travail véritable. On rend même de
temps en temps au travail purement intellectuel de
pompeux hommages. Mais on oublie, on laisse dans
l'ombre la plupart des travaux variés qui s'accom-
plissent à tous les degrés de l'échelle sociale. C'est
du seul travail matériel qu'on se préoccupe ; c'est
celui-là qu'on présente incessamment comme le
250 SENTIMEiST DE PROPRIÉTÉ.
Iravail par excellence, celui devant lequel s'effacent
tous les autres. On parle cnlîn <le manière à faire
naître et à entretenir clans Tesprit des ouvriers, à
donner au Iravail matériel le sentiment que c'est
leur Iravail seul qui mérite ce nom et en possède les
droits. Ainsi, d'une part, on abaisse le niveau des
choses, de l'autre on enfle l'orgueil des hommes ; et
quand il s'agit des hommes eux-mêmes, quand on
parle non plus du Iravail, mais des travailleurs, on
procède de la môme façon, toujours par voie d'abais-
sement. C'est à la qualité abstraite d'ouvrier, indé-
pendamment du mérite individuel, qu'on attache
tous les droits du travail. C'est ainsi le travail le
pluscommun, ledernierdans l'échelle, qu'on prend
pour base et pour règle, lui subordonnant, c'est-à-
dire lui sacrifiant tous les degrés supérieurs, et abo-
lissant partout la diversité et l'inégalité au profit
de ce qu'il y a de moindre et de plus bas.
» Est-ce là servir, est-ce là seulement comprendre
la cause du travail? est-ce là avancer ou seulement
persévérer dans celte voie glorieuse de notre civi-
lisation, où le travail a grandi et reconquis son
rang? N'est-ce pas, au contraire, mutiler, avilir,
compromettre le Iravail, et lui enlever ses beaux
titres et ses vrais droits pour y substituer des pré-
tentions absurdes et basses malgré leur insolence?
N'est-ce pas enfin méconnaître grossièrement et
torturer violemment, dans la sphère du travail, les
SENTIMEIST DE PROPHlÉrÉ. '_>5I
faits naturels, les éléments réels et essentiels de
notre société civile, qui, en se fondant sur l'unité
des lois et l'égalité des droits, n'a certes pas pré-
tendu abolir la variété des mérites et des destinées,
loi mystérieuse de Dieu dans ce monde, et résultat
indomptable de la liberté de l'homme? »
Si les savants dont nous combattons l'opinion
avaient eu moins de confiance dans leurs idées
préconçues, il leur aurait suffi de^ plus simples ob-
servations pour se convaincre de la fausseté de leur
système ; car ce n'est pas seulement chez l'homme
que l'on constate l'existence et î'innéité du senti-
ment de propriété , on l'observe également chez
plusieurs espèces inférieures. « Les animaux, a fort
bien remarqué un de mes illustres maîtres , le doc-
leur Gall , n'ont ni ces lois ni ces conventions so-
ciales dont on dit que résulte la propriété chez les
hommes, et cependant la propriété existe chez eux,
et ils en ont un sentiment très vif. Ils ont leur
demeure fixe, et l'ardeur qu'ils mettent à la dé-
fendre contre toute usurpation prouve bien qu'ils
la regardent comme leur propriété.
« Le chien et le chat, qui cachent des provisions
auxquelles ils ne recourent que lorsque la faim les
presse; l'écureuil, le hamster, le geai, qui s'ap-
provisionnent pour l'hiver, n'auraient-ils pas le
sentiment que leur grenier d'abondance est leur
propriété? Sans ce sentiment, pourquoi cette ardeur
252 SKiNTI.MKNl' 1)K l'I'.Ol'mKi'K,
d'amasser des provisions , celle sollicilude do les
cacher? Où voyons nous, dans la nalure , une con-
Iradiclion semblable enlre les inslincls des animaux
et le but de ces inslincls?
y> En arrivant à l'homme, nous faisons des obser-
vations toutes semblables : l'enfant on bas âge veut
avoir déjà une propriété, il vent avoir des joujoux ;
le petit garçon veut avoir ses soldats, la petite fdle
sa batterie de cuisine. Quels cris forcenés lorsque
d'aulres petits garçons voulaient m'enlever mes
coquillages, mes papillons, mes nids d'oiseaux;
nous avions chacun nos livres, nos plumes, notre
petit jardin. Si Ton voulait que les poules, les
lièvres, les pigeons fussent bien soignés, il ne fal-
lait pas qu'ils fussent en commun, l'un était à lui,
l'autre à toi, le troisième à moi. Qui aurait voulu
s'inquiéter de la propriété d'autrui?
» Lorsque l'homme, parvenu à l'âge adulte, de-
vient époux, chef de famille, citoyen, homme
industrieux, comment voulez-vous que, sans le sen-
timent d'nn droit de propriété, il déploie la moindre
activité? comment pourrait-il désirer la possession
de certaines choses, s'il ne supposait pas dans les
autres le respect de la propriété ? Comment , en
général, si ce sentiment n'existait pas, pourrait-on
concevoir un état de société?
» L'homme qui amasse des provisions , comme
celui qui les ravit, prouve le penchant à la pro-
SENTIMEINT DE PROPRIÉTÉ. 'J53
priété. Il en est de ce senlimenl comme de toutes
les autres qualités : si la nature ne l'eùl donné à
l'homme , il n'en eùl jamais eu la moindre idée , et
jamais il ne lui fût entré dans l'esprit de faire des
lois pour réprimer son activité démesurée. »
Au plus Las degré de l'éclielle intellectuelle de
l'humanité, chez les idiots, le sentiment de pro-
priété se manifeste aussi très clairement à tous les
yeux ; même observation chez le sourd-muet, chez
l'aliéné et chez l'homme en démence; et cependant
les uns n'ont pas fait de codes, et les autres agis-
sent indépendamment et en dehors des obligations
qu'ils ont contractées lorsqu'ils jouissaient du libre
exercice de leurs facultés. Voyez-les dans nos hos-
pices, là oîi le malheur les a réunis en grand nom-
bre; dans la faililesse ou le trouble de leur esprit ,
ils agissent sous l'aveugle impulsion de l'instinct.
Sans faire de choix et de distinction, sans but, sans
utilité, sans intention, sans prévoyance, sans be-
soin , sans aucun de ces mobiles auxquels les idéo-
logues ont voulu rapporter l'existence de ce senti-
ment , on les voit s'emparer de tout ce qui peut
leur tomber sous la main : de la paille, des cailloux,
des chiffons, des chandelles, des moucheltes, des
cuillères , des sébiles , des bouchons , de petits
morceaux de bois, etc., tout sert indistinctement
à satisfaire l'activité de leur faculté innée et sans
contre-poids. Voilà les faits positifs, invariables,
25/l SENTIMENT DE l'HOPllIÉTÉ.
universels , en vciiu desquels la propriété s'est
établie sur la terre ; elle ne lient à rien de conven-
tionnel et de factice. Elle est le résultat d'un pen-
chant inhérent à la nature.
Lorsqu'un des écrivains les plus célèbres des
époques d'a!]itation que nous avons traversées a dit :
« La propriété, c'est le vol », il s'est tout simplement
inscrit contre l'ordre inévitable des choses , contre
la création, contre un fait de la nature humaine et
contre les institutions sociales, qui en sont les effets
nécessaires, et il a pris tout simplement le désordre
d'une faculté pour son emploi légitime et moral.
Son système, j'aime mieux dire son paradoxe émou-
vant, est la négation de l'une des facultés les plus
vivaces de notre organisation , de celle qui est, en
quelque sorte, le pivot de tout notre être , et sans
laquelle nous ne pouvons, pour ainsi dire, nous
concevoir. L'homme cesserait d'exister et de vivre,
de penser et d'agir , s'il n'avait pas en lui cette
puissance d'action , s'il ne s'appropriait et ne con-
servait pas les fruits de son travail et de sa peine,
et s'il ne les défendait pas contre ceux qui vou-
draient les lui enlever. Tout mobile d'action cesse-
rait immédiatement pour l'humanité , si l'on par-
venait à étouffer chez elle celle tendance irrésistible
et innée. C'est cependant par là qu'il faudrait com-
mencer , si l'on voulait établir le communisme
comme système de gouvernement.
SENTIMENT DE PROPHIÉIÉ. ^'uy
OEuvre impossible dont on no peut même ad-
mettre la supposition, et contre laquelle s'élèveraient
incessamment l'inégalité des dons de la luiture et
l'activité incessante et fatale du sentiment de pro-
priété. A ce point de vue, la société restera ce qu'elle
est; on n'a point encore trouvé, et l'on ne trouvera
jamais le secret ou le moyen de concilier la liberté
et l'activité individuelle avec l'absence de la pro-
priété.
Ah! si l'on nous disait que l'homme a fait do
ce penchant inférieur ce qu'il a fait des autres, qu'il
en a extraordinairement dépassé la mesure et l'em-
ploi 5 si l'on nous disait que, sous les prétextes po-
litiques les plus élevés , que sous les prétextes
religieux les plus nobles , il a commis des spolia-
tions indignes et des extorsions infâmes, et qu'en
fait, dans l'enfance des sociétés , surtout, il s'est
placé comme déprédateur en dehors des lois de sa
propre constitution , nous pourrions peut-être ne
pas protester contre une semblable formule, et dé-
plorer le malheur des circonstances et la lenteur
avec laquelle se fait l'évolution intellectuelle et
morale de notre espèce. Mais, encore une fois, ne
confondons pas l'abus de nos facultés avec l'usage
légitime et raisonnable que nous pouvons en faire.
Sous ce rapport, aucune faculté de conservation ne
serait bonne en elle-même et dans sa destination.
Autant vaudrait-il, généralisant sur elles toutes des
256 SENTIMENT DE PROPRlKli:.
observations parliculières qui s'expliquent par une
aberration exceptionnelle de la nature ou par le
silence que nous imposons encore trop souvent à
nos facultés inlellecluelles et morales ; autant, ilis-
je, vaudrait- il soutenir que naturellement elles
nous incitent toutes au mal; que l'amour physique,
par exemple, ne porte qu'à la luxure et à tous les
désordres des sens ; que l'amour des enfants con-
duit à leur sotte idolâtrie et au malheur de leur
existence ; que rallachoment au pays natal produit
la nostalffie et quelquefois même le suicide; que les
affections de famille nous font tomber dans un
déplorable égoïsme; que l'attachement et l'amitié,
par leurs préférences exclusives , nous font inces-
samment commettre des dénis de justice; que le
courage nous donne un caractère querelleur, diffi-
cile, hargneux ; que l'esprit d'ordre et d'économie
se tourne en avarice ; que le tact et le savoir-faire
sont de la ruse et de la dissimulation; que l'énergie
de l'àme décèle un instinct féroce et destructeur;
que le penchant qui nous porte à construire excite
à démolir pour démolir encore; que les nécessités
de l'alimentation font de nous tous des gourmands
et des goinfres, et, qu'en un mot, les traits propres
à représenter l'humanité doivent se prendre exclu-
sivement et entièrement dans le tableau de ses
aveuglements , de ses faiblesses, de ses misères, de
ses excès, de ses crimes et de ses folies.
SbllNTIMlilNT Dli PKOPRUiTH. L'57
Dans le sens que nous venons d'indiquer, c'est-
à-dire au point de vue de l'activité désordonnée de
l'acquisivité, Voltaire, lon[]temps avant l'écrivain
distingué dont nous avons cité les paroles , avait
dit , dans son Essai sur les mœurs et l'esprit des
nations, que l'histoire n'est autre chose que la liste
de ceux qui se sont accommodés du bien d'autrui.
Dans les temps anciens, en effet, et même à des
époques qui ne sont pas extrêmement éloignées de
nous, la conquête a été presque partout et bien sou-
vent l'origine de la propriété. On le sait, la conquête
est presque toujours le résultat de l'abus de la
force qui s'approprie ce qui appartient à d'autres.
Dans ce cas, tout le monde est d'accord pour recon-
naître que la propriété ainsi acquise est un vol, au
point de vue des principes, alors même qu'au bout
d'un certain temps la loi déclare qu'il y a prescrip-
tion , et ne cherche plus la manière illégitime et
violente dont la propriété a été acquise, à cause des
difficultés insurmontables qu'on rencontrerait pour
la rendre à son premier possesseur ou à ses ayants
cause. Dans ce cas , aux yeux de la loi , possession
vaut titre, quoique, au point de vue des principes,
comme je viens de le dire , il y ait eu violation du
droit d'autrui, et par conséquent usurpation et vol,
de l'avis de tous.
Quoi qu'il en soit, les nations ne doivent pas être
jugées sur des Faits qui sont comme des hasards ou
258 SENTIMENT DK PROPRIÉTÉ.
des accidents dans leur vie. Les passions , les inté-
rêts , les faits et gestes des chefs qui les dominent
et les entraînent, n'engagent pas d'ailleurs leur
responsabilité. D'autre part, elles ne sont pas tou-
jours en guerre et en révolution ni placées vis-à-vis
les unes des autres dans un état violent d'hostilité.
Elles finissent par prendre leur assise, et, en géné-
ral, chez elles toute la propriété n'est point le pro-
duit du vol, elle est le produit du travail, du talent,
de la conduite , de l'ordre et de la persévérance;
elle est le fruit d'une faculté innée respectable
dans sa nature et son essence, et qui, pour son
emploi légitime, a seulement besoin, comme toutes
les autres du même ordre inférieur, de s'éclairer
aux lumières de l'intelligence et de s'épurer sous
l'impression des nobles sentiments.
En partant de ces observations positives de cette
puissance innée du sentiment de propriété, des
séductions qu'il présente journellement à l'esprit ,
et des désordres qu'il occasionne lorsqu'il est aban-
donné à sa force instinctive , on conçoit le sens des
paroles de Philippe, roi de Macédoine , qui ne de-
mandait que trois choses pour réussir dans ses
guerres : de l'argent, de l'argent, et encore de
l'argent.
Charron n'ignorait pas non plus cette disposition
bien marquée de notre nature. « Les finances dans
un gouvernement, a-t-il dit, sont les nerfs, les pieds
SENTIMENT DE PROPUIÉTÉ. 259
et les mains de l'Étal. Il n'y a glaive si tranchant
et si pénétrant que celui d'ar^rent , ni maître si im-
périeux , ni orateur si gagnant les cœurs et les
volontés, ni conquérant tant preneur de places que
les richesses. »
C'est d'après cette faiblesse de la nature que l'on
s'explique comment les hommes les plus abomi-
nables, les Caligula, les Tibère, les Néron, les
Henri VIlï, les Borgia , ne manquent jamais de
lâches qui les servent, de courtisans qui les llattont,
et de vils sophistes qui les juslilient : l'intérêt les
leur donne, ou plutôt les leur vend. Soif insatiable
de l'or; à quoi ne réduis-tu pas les mortels.
L'admiration que nous manifestons pour tous les
actes de désintéressement vient encore par un beau
côté trahir notre convoitise et notre âpreté pour le
gain ; ce noble mouvement de notre âme prouve
que nous sentons profondément tout ce que de-
mand(! de sacriticcs , d'efforts, une pareille abné-
gation du sentiment de propriété.
Contradictoirement à l'opinion généralement ac-
créditée, il est donc bien certain que le sentiment
de propriété est donné par la nature, qu'il doit èlre
mis au nombre des forces vives et innées de l'éco-
nomie , et qu'il n'est pas le produit artificiel des
institutions sociales. En y regardant de plus près,
les législateurs et les moralistes l'auraient trouvé,
comme nous, tout étabîidans la tétehumaine.el. sans
i>(JO .SKNTlMEiN'l' 1)K PROPRIÉTÉ.
se perdre dans des discussions mélapliysiqnes inter-
minables, ils auraient pu nous devancer, et chercher,
comme nous allons le faire, à donner des règlements
et des principes propres à conlre-balancer son em-
pire exclusif et à nous ramener à des manifestations
moins aveu[;les , moins instinctives, moins désor-
données et mieux en rapport avec les droits respec-
tifs de tous les membres de la société.
Quelque nombreux et incontestables que soient
les faits que je viens tout à l'heure de presser les
ims sur les autres, et dont la plus grande part fait
si bien ressortir l'innéité en même temps que les
écarts et les abus de l'acquisivité, je ne crains pas,
néanmoins , messieurs , de vous voir en tirer les
conséquences défavorables à la dignité de votre
espèce, et frapper par cela même de votre réproba-
tion l'origine et la source de la propriété.
Nous avons déjà depuis longtemps pris ensemble
l'habitude de ne point rendre l'homme comptable
des choses qui ne sont pas de sa constitution propre.
Des sauvages et des cannibales, des nations incultes
etl)arbares qui se ruent sur des peuples plus avancés
qu'elles en civilisation, et (jui les dépossèdent de
leurs biens, ne représentent pas l'espèce humaine ;
je dis plus, des hommes dont on a développé l'in-
telligence , mais (jui n'ont pas reçu d'éducation
morale ou qui n'en ont pas protité, et qui, en con-
séquence , ne possèdent qu'en germe les grandes
SEiNTlMENT DE PROPRIÉTÉ. 261
qualités d'ame inhérentes à notre nature, ne peuvent
pas davantage être donnés comme ses types et ses
représentants. En général , ils n'en représentent et
n'en peuvent représenter que les plus bas instincts.
En ce sens, l'homme qui pense est un animal
dangereux.
Quel renversement de la logique , quelles exi-
gences ridicules , quelle ignorance des premiers
principes de la science ! Quoi ! vous voulez qu'un
animal, même intelligent, soit un homme, qu'il
se maniFeste comme un homme homme, c'est-à-
dire comme un être qui sait subordonner l'énergie
de ses instincts au contrôle et à la suprématie de
ses facultés caractéristiques, de ses facultés supé-
rieures ! Vous ne voyez donc pas que ce sont deux
êtres tout à fait dissemblables ; que l'un est homme
et que l'autre ne l'est pas, et que vous ne pouvez
attendre de ces deux individus les mêmes mani-
festations.
Quoi qu'il en soit, j'aime à le répéter, l'espèce
humaine a progressé ; elle n'a point roulé et ne
roule point dans le même cercle que ses pôies,
comme on se plaît encore à le dire de nos jours :
les hommes qui l'ont aimé, qui ont vouhi la servir,
qui ont souffert ou qui sont morts pour elle, ont fini
par l'éclairer, la modifier, l'ennoblir. Malgré tout
ce que nous avons à désirer encore touchant son
perfectionnement, l'homme des sociétés modernes ,
262 SENTIMENT DE PROPRIÉTÉ.
pris en masse et considéré au point do vue de la
moralité des actions, l'emporte certainement sur
l'homme des sociétés antiques : rien n'a été perdu,
tout a porté fruit; s'il y a des comparaisons à établir,
elles sont toutes à son avantage. L'augmentation
successive du bien-être général, le progrès des
sciences, les enseignements de la morale et de la
philosophie, la promulgation dos grands principes
du christianisme, tout a contribué à transformer le
vieil homme; la lumière a lui dans les ténèbres, et
les ténèbres se sont évanouies devant elle. L'intelli-
gence s'est développée, les sentiments moraux se
sont éveillés à la vie, et les rudes instincts de la
conservation eax-mémes, qui faisaient autrefois
presque exclusivement de la vie de l'homme une
vie épouvantable de déprédations, de violences et
d'infamies, tout en conservant quelque chose de
leur énergie native, finissent par adoucir la force de
leurexpression, parsesoumettreaux activitésélevées
de l'âme, et par amener graduellement l'homme à
rentrer dans l'ordre et les destinées de sa constitu-
tion. Les promesses faites il y a déjà bien longtemps
au faible roi de la création auraient-elles donc un
jour leur entier accomplissement?
Ne faisons pas d'anachronismes, et défions-nous
de toute exagération. A ne considérer que la maté-
rialité des faits ci-dessus rapportés, on serait cer-
tainement tenté de regarder l'espèce humaine
SENTIMEÎNT DE PROPRIÉTÉ. 263
comme invinciblement portée au vol, à la rapine,
au brigandage ; mais que les bons esprits ne s'ar-
rêtent point aux faits particuliers à telle ou (elle
époque; qu'ils multiplient leurs observations, et ils
verront qu'à mesure que, par un concours favorable
de circonstances, l'homme arrive à pouvoir vivre
de la vie de l'homme, à pouvoir cesser de disputer
sa vie au monde extérieur et même à ses semblables,
à mesure aussi on le voit développer son inlelli-
(ïence, manifester ses sentiments moraux, com-
mander à ses penchants inférieurs, et non-seulement
respecter la propriété d'aulrui, mais dans une mul-
titude de choses et d'occasions montrer encore dans
sa conduite le plus parfait désintéressement.
Ce fait est positif, et il est invariable. Observez
tous les peuples actifs et industrieux qui se sont
affranchis des nécessités les plus impérieuses de
l'existence matérielle, partout vous les voyez sortir
de l'animalité, entrer dans la vie de l'esprit et du
cœur et représenter l'homme sous son vrai caractère.
Voilà l'homme, messieurs, voilà ce que nous
sommes et ce que nous pouvons être, lorsque rien ne
s'est opposé au développement et au perfectionne-
ment de notre constitution individuelle et morale;
et tant que chez un peuple vous n'apercevez pas
le mouvement et l'application des facultés élevées
de sa nature propre, il est ridicule et absurde de
soutenir que l'homme, créature spéciale, ordonné
264 SKINTIMENT DK l'HOPlilKlÉ.
pour briller par l'inlelligenco el par l'àme, ait ap-
paru dans ce monde. Des nations barbares, je le
redis encore, no représentent pas l'bumanité, non
que les précieux attributs de notre espèce fassent
défaut à leur constitution, ils y sont en germe ; mais
n'ayant été développés ni par l'instruction ni par
l'éducation , ils sont restés dans la torpeur et l'iner-
tie. Voilà comment ces nations, réduites qu'elles
sont à l'activité des penchants des brutes, s'orga-
nisent en bandes de brigands et vont porter partout
la guerre et la dévastation.
C'est seulement dans ce sens que l'on peut dire
que le vol est un phénomène naturel tant chez
l'homme que chez les animaux ; tout alors est au
plus fort et au plus adroit : et, suivant cette juris-
prudence, les côtes de la mer Egée sont dévastées
par les héros d'Homère sans autre raison, si ce
n'est que ces héros aimaient à s'emparer de ce qu'ils
trouvaient d'airain, de fer, de bestiaux, d'esclaves et
de femmes chez les peuples d'alentour.
En France, jusqu'aux xv' et xvi' siècles, nos
j^rands seigneurs, nos ducs, nos comtes et nos ba-
rons, ressemblaient en tout point aux héros d'Ho-
mère. Leurs châteaux n'étaient que des repaires de
pirates et de voleurs; ils passaient leur temps dans
la satisfaction des plus grossiers instincts, et n'en
sortaient que pour détrousser les passants et pour
se livrer entre eux des guerres de dévastation dont
SKNTIMENI' DE PHOPRIÉTK. 1265
les pauvres paysans faisaient bien souvent tous les
frais.
Ces abus, ces désordres, ont disparu devant les
progrès de la morale et de la civilisation ; et relati-
vement aux atteintes portées à la propriété, ce n'est
plus aujourd'hui que dans les dernières classes de
la société, dernières classes qui n'ont point suffi-
samment reçu les bienfaits de l'instruction et de
l'éducation, et qui ne sont point encore partout
complètement à l'abri des terribles suggestions de
la misère, que l'on continue d'observer plus parti-
culièremenl ce genre d'infractions légales.
Dans un assez grand nombre de circonstances, en
effet, pour donner aux actes incriminés leur véri-
table signification, l'homme no vole pas pour voler,
il n'agit pas sous l'empire ou la tyrannie d'une con-
voitise ardente et déréglée. Ne sait-on pas, par suite
des discussions et des débals qui s'établissent de-
vant nos tribunaux, que le vol, comme je le faisais
entendre tout à l'heure, reconnaît souvent pour
cause les nécessités du besoin, et qu'en preuve de
la vérité de cette observation, on le voit se multi-
plier en raison directe de la rigueur des saisons, de
la cherté des vivres, de la cessation des travaux, de
la disette ou de l'insuffisance des récoltes et de
toutes les autres causes qui privent le peuple de ses
moyens d'existence ?
Dans toutes ces circonstances, chez les individus
266 SEiNTlMEîST DK PROPRIl 1 É.
rapaces, comme chez ceux qui ne le sont pas, les
inslincls de conservation, surexcités, parlent plus
haut que les sentiments élevés de la justice, de la
vénération et de la bienveillance, parlent plus haut
que la morale et les lois : il n'y a pas de distinction
à faire entre des gens affamés; la souffrance les
réduit tous à un sentiment de besoin qui absorbe
tous les autres. Que le désir de la propriété soit plus
prononcé chez les uns ou chez les autres, la chose
est tout à fait indifférente : il faut de toute néces-
sité qu'ils vivent tous, ainsi le veut la nature im-
périeuse et maîtresse; et si les moyens légitimes et
honnêtes de sauver leur vie ne se présentent bien
vite à eux, on les voit se porter alors aux plus
grands excès, et ne respecter dans leur inévitable
exaltation ni les personnes ni les choses.
Qui ne connaît l'histoire de certaines villes long-
temps assiégées , et dont un blocus rigoureux a ré-
duit les habitants à la famine ?
Qui n'a pas lu les récits de quelques navigateurs
surpris en pleine mer par un calme plat, et qui ont
épuisé les dernières ressources de leur alimenta-
tion? Qui peut ignorer aussi les extrémités terribles
auxquelles se portent les marins naufragés sur des
plages désertes, et qui n'ont pu retirer de leurs
bâtiments mis en pièces qu'une faible quantité
d'aliments? Dans ces situations critiques et déses-
pérées, personne ne veut mourir; on se vole, on
SFaNTIMENT de PROPRII^yri". 267
se pille, on s'arrache violemment la moindre por-
tion alimentaire. On se bat comme des tigres, on
s'égorge; et si la situation ne change pas, si toutes
les provisions sont consommées, on descend jusqu'à
Tanthropopliagie. Voilà tout ce que le monde sait,
ce que tout le monde déplore, ce que tout le monde
explique, et ce qui ne peut servir à personne pour
déprécier la nature humaine. Tous ces faits anciens
et nouveaux ne sont point de l'homme proprement
dit, et ils ne peuvent pas eux-mêmes entacher de
fraude, de spoliation, de brigandage et d'infamie
l'origine et la source de la propriété.
Le sentiment de propriété agissant assez fré-
quemment en dehors de son activité propre, cétlant
souvent à l'impulsion des autres facultés prédomi-
nantes ou surexcitées , présente en quelque sorte
autant d'applications diverses que nous avons de
facultés différentes dans la tête. Sous ce rapport, il
est sage de se défier de toutes les têtes à manies et
à fortes passions. Tout amateur est dangereux : tel
individu incapable de dérober à qui que ce soit une
maille, une obole, un denier, volera sans répu-
gnance et sans scrupule, dans vos collections, une
lettre autographe, un livre rare, un coquillage pré-
cieux, une médaille d'un grand prix, etc.
Admis dans votre intimité et suivant la nature
des amours qu'il renferme en lui-même, il peut à
tout moment trahir votre confiance, vous enlever
268 SFATIMKM l)K IMiOPI'.lÉn';.
VOS amis, s'emparer de vos places, el ne pas même
respecter les objets les plus cliers de votre affec-
tion. Le léfjislatour des Hébreux reconnaissait tou-
tes ces tendances de la nature. Ouvrez son Déca-
loguc : « Tu ne désireras pas la femme de ton pro-
chain; tu ne désireras pas sa maison, ni son servi-
teur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son àne, ni
aucune chose qui lui appartienne. »
Dans l'esprit humain, la convoitise s'applique à
tous ces objets.
Avant de terminer mes considérations sur l'exer-
cice et les applications du sentiment de propriété,
qu'il me soit permis de vous citer un passage de mon
livre sur l'homme animal (l), dans lequel je m'élève
contre les inductions trop absolues qui ont été tirées
de mes observations , relativement à quelques
grands personnages historiques dont on a cherché
à flétrir le caractère et à déshonorer la mémoire
en les représentant comme exclusivement incités
à l'action par un amour dés.ordonné des richesses.
Les temps passés sont si loin de nous, et le
temps présent nous appartient si peu, que, malgré
l'activité de mon sentiment consciencieux, je ne
reviendrais point sur l'iniquité de ces jugements,
si, en étudiant l'histoire mémorable des cinquante
dernières années de mon propre pays, je ne m'étais
(1) De l'homme avivial, 1 vol. in-8, Paris, 1839, .I.-H. Bailli(>re.
SENTIMENT DE PROPRIÉTÉ. 269
aperçu que l'on avait considéré de la môme ma-
nière les principaux acteurs des événements de cette
grande époque, et qu'on les avait représentés comme
obéissant en toutes choses, aussi au penchant de
l'acquisivité.
Certes, les grands hommes ne sont point à l'abri
des misères et des faiblesses de l'humanité, je sais
qu'ils ne sont point grands sous toutes les faces et
sous tous les rapports ; je sais plus, je sais qu'en
raison môme de leur riche organisation et de ses
grands pouvoirs, ils ont plus de l)esoins et de pas-
sions que les hommes vulgaires ; j'ajouterai que les
faits journaliers dont ils sont partout les témoins ne
sont guère capables, par la réflexion, et l'imitation,
de les porter à bien faire. J'admets, et cela doit être,
qu'ils ne sont point insensibles aux plaisirs de la
propriété; mais lorsque j'entends dire à des savants,
à des professeurs de l'université, à des hommes
politiques, que les gens les plus dangereux dans
les temps de crise et de révolution sont des hommes
pauvres qui n'ont rien à perdre, et qui ont tout à
gagner ; quand j'entends dire et soutenir que leurs
plus hautes et leurs puissantes facultés relèvent de
leur indigence, et que sans le désir extrême qu'ils
ont de s'enrichir, ils n'auraient point pris ou ne
prendraient point un rang élevé parmi leurs con-
temporains, je ne puis ne pas signaler une pareille
erreur ou un pareil mensonge, et ne pas faire servir
20
270 SEîiTiMENÏ DE PROPRIÉTÉ.
les principes de la science h la réhabilitation de leur
grandeur et de leur renommée.
A entendre de pareilles choses, ne dirait-on pas
qu'il suffit d'être misérable pour avoir des talents
supérieurs et pour montrer un caractère énergique.
Ne dirait-on pas que c'est là la condition sans laquelle
on ne peut s'élever à la hauteur des circonstances
et prendre sa place et son rang dans la société ?
Comment se fait-il alors que dans des temps sem-
blables, les hommes les plus nécessiteux ne soient
pas toujours les plus remarquables. Quel rapport
y a-t-il donc entre une faculté tout animale, et par
conséquent tout inférieure, et les puissances toutes
d'homme, les puissances toutes supérieures du
cerveau? Comment la convoitivité, si la nature n'a
fait primitivement tous les autres frais, et si les
circonstances extérieures, par l'instruction du mal-
heur même, n'ont pas été favorables au développe-
ment et au perfectionnement de l'individu ; com-
ment la convoitivité, dis-je, peut-elle donner par
elle-même de l'esprit, de l'intelligence ou du génie?
comment peut-elle donner du courage, de la gran-
deur, de la fermeté, delà noblesse d'âme, de l'es-
pérance et un ascendant en quelque sorte magique
sur les hommes et les choses de l'époque? Quelles
sont donc les grandes vertus et les grandes qualités
des personnes chez lesquelles prédomine le senti-
ment de propriété ? La misère, messieurs, n'exclut
SENTIMENT DE PROPRIÉTÉ. 271
point les jgrandes puissances intellecluelles et mo-
rales, mais elle ne les fait point naître; et la cupi-
dité, à laquelle on voudrait faire honneur de tant
de grandes choses, rétrécit en général le cercle des
idées, dégrade le caractère, et paralyse tous les
mouvements généreux du cœur humain.
Lors donc qu'aux époques critiques de l'histoire
de l'humanité, on voit apparaître des individus qui
saisissent d'un coup d'œil tout ce qui se passe au-
tour d'eux, quand on les voit diriger le mouvement
social, soutenir par leurs actes et leurs paroles les
principes généraux, résumer en leur personne les
intérêts des masses, marcher intrépidement en
avant, et tout entraîner avec eux, soyez convaincus
qu'il y a chez ces hommes autre chose que les cal-
culs de l'avarice, et les pressantes sollicitations des
premiers besoins. Messieurs, on n'usurpe point les
lauriers et les couronnes en ce monde, et à moins
d'avoir en soi l'incontestable supériorité d'une tête
d'homme, il n'est point donné au premier individu
cupide ou obéré d'un pays de venir bouleverser la
société et d'y faire sentir puissamment son in-
fluence.
Il n'est donc point exact de dire que dans des
temps de crise et de révolution, les hommes qui
s'imposent à la foule et qui arrivent à la direction
des affaires puisent leurs forces et leurs inspirations
dans l'activité du sentiment de propriété, et surtout
272 SENTIMENT DE PROPRIÉTK.
que les qualités supérieures qu'ils déploient sur la
scène soient enfantées par lui. On ne saurait trop
le redire, nos focultés sont indépendantes les unes
des autres : une faculté bien développée ne com-
porte point, n'entraîne point un développement ana-
logue au sien dans les autres facultés. Ainsi donc,
quelque prononcé, quelque impérieux que puisse
êlre le désir d'amasser des richesses, il ne peut
jamais changer la nature déterminée d'un individu,
transformer, par conséquent, un homme en un au-
tre homme, et faire d'un imbécile une médiocrité,
ni d'une médiocrité un talent supérieur. Pour être
un Scvlla, un Marius, un Cromwell, un Napoléon,
il faut avoir autre chose que des dettes et de la
cupidité. Que vous soyez pauvre ou riche au mo-
ment où s'opèrent de grands événements dans la vie
des peuples, vous ne parviendrez jamais à servir
puissamment ces événements ou à les gouverner,
si la nature, avant tout, ne vous a point donné
nne grande intelligence et un grand caractère.
D'ailleurs, messieurs, il nous suffit de la moindre
réflexion pour être convaincus que dans le premier
mouvement d'une révolution générale, les intérêts
égoïstes d'un simple particulier n'ont pas de signi-
fication, à côté des intérêts immenses de la nation
qui se soulève; et que, d'autre part, le révolution-
naire le plus passionné et le plus éclairé n'a de puis-
sance qu'autant fju'il est le représentant des idées,
SEISTlMEiNT DE l'ROPRIlil É. 273
des besoins, des vœux et des droits de ses conci-
toyens.
Si, dans ces circonstances solennelles et ter-
ribles où un peuple se lève en masse pour sou-
tenir ses droits et proclamer sa liberté, quelques
individus sont à redouter pour la société tout en-
tière, si quelques hommes sont dangereux, évidem-
ment ce sont ceux qui non contents de voir res-
pecter leur personne et leurs biens, gorgés de ri-
chesses et d'honneurs, se servent de leur influence
pour éterniser le slaiu qiio des choses, et relarder
autant que possible la marche de la civilisation et
le bien-être général. Pour eu revenir à l'histoire
particulière de notre pays, on peut le dire en toute
vérité, c'est sur la plupart de ces hommes que doi-
vent retomber les malheurs de noire révolution
de 89. La noblesse et le clergé, en s'opposant
aux réformes que demandaient la morale, la reli-
gion, le progrès des lumières , les intérêts nou-
veaux ; la noblesse et le clergé, en ne voulant pas
faire la moindre concession, en refusant au roi les
sacrifices qu'il leur demandait, en invoquant l'ap-
pui de l'étranger, en inquiétant la nation, amenèrent
seuls les violentes réactions dont nos pères ont été
les témoins. Sans leur égoisme et leur cupidité,
sans le désir qu'ils avaient de conserver pour eux
seuls les jouissances de ce monde, la tète de
Louis XVI n'eût pas roulé sur l'échafaud, et les
274 SENTIMENT DE PROPRIÉTÉ.
excès auxquels s'est laissé entraîner la Convention
dans ses moments de colère et de crainte ne ser-
viraient point encore aujourd'hui de prétexte aux
déclamations des despotes.
En résumé, l'amour de la propriété est réelle-
ment un fait de la nature humaine ; nous ne le
devons ni à la société, ni à l'éducation, il n'est point
factice; il s'accommode et se façonne aux lois de
chaque pays, mais il est naturel dans son fond : c'est
lui parliculièrement qui porte l'homme à se déhattre
en ce monde afin de pourvoira ses besoins et à ceux
de sa famille, et c'est lui qui, à l'aide de l'ordre et
de l'économie, lui procure le repos et la tranquiUilé
nécessaire pour cultiver son intelligence, dévelop-
per son moral, et revêtir le caractère propre de son
espèce. Voici telle que je la trouve encore révélée
dans notre constitution , la loi d'activité de ce pou-
voir conservateur.
SENTIMENT DE PROPRIÉTÉ.
Je vous ai donné le monde et rendu sen-
sibles aux avantages et aux plaisirs de la pro-
priété. L'amour de la propriété est inhérent
à votre être. Il n'est point le produit artificiel
des conventions sociales : vos législateurs sont
seulement intervenus pour en régler la me-
sure et l'emploi; il n'est ni un vice, ni une
imperfection, ni un principe, ni une abstrac-
tion. C'est un des instincts les plus sûrs de
votre conservation, et, par sa force et par son
activité, je l'ai mis en rapport avec le nombre
et les besoins de vos autres facultés, qui vont
presque toutes lui demander assistance.
Le travail, surlequelreposentvotreexistence
matérielle et votre grandeur intellectuelle et
morale, manquerait du stimulant le plus essen-
tiel, si je ne vous avais pourvus de cet instinct
tutélaire. Il donne aux sociétés du monde leur
assise et leur mouvement général.
L'agriculture, le commerce, les découverles
276 SKN'IIMEKT DK IMIOIMIIKI'K.
scientifiques, les relations des peuples entre
eux, les échanges des produits de leur sol ou
de leur industrie, les chefs-d'œuvre des arts,
les inventions de la mécanique, toutes les
spontanéités qui mettent l'homme en travail
sur la surface de ce globe dont je l'ai fait
gérant, reposent plus ou moins sur l'énergie
de cette faculté, et viennent incessamment y
ranimer leur force et leur vie.
Quel enveloppement est le vôtre! Que de
temps il vous faut pour apprécier la sagesse
de ma création et l'étendue de mes bienfaits !
Sans les ressources que l'amour instinctif de la
propriété a mises dans vos mains, que fussiez-
vous devenus? Jamais vous n'eussiez pu vous
révéler comme hommes; votre état d'hommes
tient à l'activité de cette faculté et au bien-
être général et particulier qui en est la con-
séquence.
Comment n'avez-vous pas compris depuis
longtemps des choses aussi simples? Ne faut-il
pas que vous soyez complètement rassurés sur
votre existence et sur celle de vos enfants,
pour trouver le temps et la tranquillité d'es-
prit nécessaires à l'élude des belles-lettres,
à la culture des sciences et des beaux-arts, à
SKMI.MKNT DM l'IîOI'RIKI'K. 177
tout ce qui peut, en un mot, agrandir le cercle
de votre intelligence? et ne faut-il pas égale-
ment que vous soyez affranchis de la misère,
pour vivre de la vie morale, pour ouvrir votre
âme à la nature et à vos semblables, fortifier
votre indépendance, et revêtir dans son en-
semble et sa force le caractère de l'humanité?
La bienveillance, la vénération, l'idéalité,
le désir de plaire, l'estime de soi-même, la
justice, tous ces sentiments qui vous posent
en créatures supérieures, se taisent et s'atro-
phient dans vos cerveaux et ne déversent leurs
libéralités sur personne, si l'économie tout
entière fléchit sous la douleur et le poids de
l'infortune.
On vous a trompés, et l'on s'est trompé soi-
même, lorsqu'on vous a dit que le travail était
une malédiction : le travail est la condition de
tous vos succès; c'est le déploiement de toutes
les forces de votre être; c'est le premier de
vos devoirs, et voire plus grand intérêt; c'est
une de mes gloires à moi, et c'est une de nos
bénédictions sur vous. Comprenez bien ces
paroles nouvelles, repétez-les en tous lieux, et
agissez en conséquence.
On a faussé votre esprit sur ce point : le tra-
278 SI-:NTIME!NT DK PnOPUlKl'K.
vail, loin d'être une tâche, une peine, un
châtiment, une chaîne d'esclave, est l'expan-
sion naturelle de chaque individu, le signe de
sa présence, et en quelque sorte, comme on
vous l'a dit, son incarnation dans le monde.
La vie, si limitée qu'elle soit, est la vie; c'est
l'action^ c'est l'application incessante de votre
être à tous les objets du dehors. L'homme
n'est point né pour l'inertie; la paresse n'est
point le premier instinct de la nature : s'é-
pandre et rayonner dans le monde extérieur,
voilà son obligation, sa loi, son bonheur et
sa santé; il donne, mais c'est en donnant, et
parce qu'il donne, qu'il reçoit, et qu'il lui est
donné. Le phénomène intime de la vie n'est
pas autre chose que cela : donner et recevoir,
assimiler et exhaler, aspirer, s'agiter et re-
cueillir, tel est le lien que vous n'avez point
aperçu, qui forme la solidarité du genre hu-
main, et qui en établit la durée.
Entrez donc dans l'esprit de mes institu-
tions; travaillez, non pour satisfaire aveuglé-
ment et exclusivement votre sentiment de pro-
priété, non pour entasser inutilement l'une
sur l'autre des pièces de métal, mais pour
accomplir ma loi, pour maintenir en activité
SEiNTIMEKT DK PROPRIÉTÉ. '279
toutes les forces de votre constitution, et par-
venir, en vous affranchissant des besoins du
corps, à donner carrière et satisfaction aux
facultés de votre esprit et de votre âme.
Sous tous ces rapports, mon commande-
ment est explicite et formel : je vous le dis
en vérité : Quiconque négligera celte force
instinctive de son être, et ne l'emploiera pas
conformément à mes volontés ; quiconque,
pour ne rien laisser à la faiblesse de vos inter-
prétations, n'essaiera pas d'améliorer sa con-
dition par de nobles efforts, et ne s'appliquera
pas à se procurer au moins une heureuse mé-
diocrité, sera puni dès ce bas monde de sa
désobéissance. Il restera dans l'enveloppe-
ment de sa nature supérieure, il ne parvien-
dra pas à se connaître comme homme, et ne
s'affranchira jamais de sa propre servitude ni
de celle de ses semblables.
Vos malheurs et vos mécomptes ne viennent
que de vous-mêmes et de votre ignorance. Il
y a entre vous et la nature extérieure une
harmonie calculée, quoique cette harmonie ne
soit pas parfaite : et c'est même en raison de
cette situation mixte et bien déterminée, et à
tout jamais arrêtée dans mes plans, que vos
280 si:miiMi;nt dk nioi'isiKii-:.
différentes t'aciillés trouvent et trouveront
toujours un stimulant nécessaire, une cause
d'action, une occasion de s'appliquer, d'en-
gager la lutte et le combat, et de vous procu-
rer par ces agitations mêmes les plaisirs et
les avantages qui s'attachent à la longue, par
loi de ma Providence, à l'exercice normal et
régulier de chacun de vos devoirs.
Le travail n'est pas simplement une obliga-
tion, c'est une nécessité, et vous la partagez
avec la foule innombrable des êtres qui habi-
tent ce globe avec vous. Le travail, c'est la
fonction, l'activité, le jeu, la vie, le plaisir et
la joie de tous vos appareils: tout organe qui
s'y soustrait est mort ou comme mort; il
rompt le faisceau de vos harmonies inté-
rieures et extérieures, et porte atteinte à
l'ordre établi dans ma création. Il n'est pas
une fibre dans l'organisme, il n'est pas un
muscle, il n'est pas un sens, pas un instinct,
pas un sentiment, pas un pouvoir intellec-
tuel, industriel ou artistique, pas une faculté
de perception qui n'ait son rôle et son but,
son importance et son utilité. Je vous ai
faits pour être, et non pour ne pas être. Sur
tous ces points vous avez les idées les plus
SENTIMENT DE PROPRIÉTÉ. 281
étroites et les plus Puisses, el vous paraissez
n'avoir rien compris aux choses instituées par
ma sagesse.
Le mécanisme admirable de votre organi-
sation, la multiplicité de ses rouages, les pou-
voirs qu'elle possède pour dominer la matière,
le nombre et l'acuité de ses sens, l'énergie de
ses instincts, la noblesse et la vivacité de ses
sentiments, l'étendue et la variété de ses
facultés intellectuelles, industrielles et artis-
tiques, la richesse de ses perceptions, rien
ne vous a fait soupçonner l'existence multi-
forme et animée pour laquelle je vous ai si
largement constitués. Rien n'a su vous donner
l'idée du travail immense et délicieux auquel
j'ai voulu vous appeler. Vous en restez toujours
aux facettes; et cependant, en vous posant au
sein de la nature, non-seulement je vous ai
donné les moyens de la connaître et de vous
harmoniser avec elle, mais j'ai voulu que
vous lui donnassiez votre empreinte, qu'elle
vous fût en tout point assujettie, qu'elle devînt
le théâtre et l'instrument de vos activités, et
que vous arrivassiez à lui arracher ses secrets
el à lui dérober sa puissance. Telle est la
tâche que vous avez à remplir; telle est la
282 sr'.Nii.MEiNT m: riioPRiK'i'i':.
grande existence à laquelle je vous ai conviés
dès les premiers âges de la terre.
Du moment qu'un individu, du moment
qu'un peuple, ne mettent point sous vos yeux
la somme entière de leurs forces fondamen-
tales; du moment qu'ils ne font point usage
de toutes les parties de l'organisme qui peu-
vent leur donner l'idée ou le sentiment de la
vie, que tous leurs appareils de sensation ne
sont point en contact avec leurs objets res-
pectifs, qu'ils passent tout leur temps sur celte
terre dans une seule série d'idées, dans l'ex-
pression machinale de quelques aptitudes
industrielles, dans la satisfaction de quelques
sentiments ou penchants, dans la pratique de
quelques vertus; du moment enfin qu'ils ne
réalisent point tout ce qu'ils ont en eux-
mêmes, quelques succès qu'ils aient d'ailleurs
obtenus dans leurs différentes carrières, ils ne
peuvent se féliciter de la place qu'ils occu-
pent et du rôle qu'ils remplissent dans cet
univers. On peut dire, en ce sens, qu'ils sont
restés au-dessous des libéralités de la nature,
qu'ils n'ont point répondu aux espérances
que faisaient naître l'importance et la plura-
lité de leurs organes encéphaliques, et l'on
SENTIMENT DE PROPRIÉTÉ. L>83
regrette de les voir ainsi arriver au tombeau
sans avoir eu conscience ni de ce qu'ils étaient
ni de ce qu'ils pouvaient être, et sans avoir
par conséquent complètement vécu dans l'es-
pace qui leur était ouvert et dans le temps
qui leur était déterminé.
Entre cette manière de considérer l'exis-
tence de l'humanité et les idées qui règlent
encore aujourd'hui le mode du développement
physique, instinctif, intellectuel et moral de
vos enfants, la différence est marquée ; et ce-
pendant, que me voit-on demander qui soit,
je ne dirai pas au-dessus des forces de l'hu-
manité, mais qui ne soit dans son essence et
dans ses attributions? Quoi ! je n'aurais point
fini ma création dans l'homme : ce prétendu
chef-d'œuvre ne serait qu'une ébauche impar-
faite et grossière. Les insectes! les poissons,
les oiseaux, les quadrupèdes, tous les ani-
maux qui peuplent la terre se dessineraient,
aux yeux de l'observateur, sous toutes les
formes et sous tous les caractères de leur
condition ; ils manifesteraient en toute pléni-
tude leurs instincts, leurs penchants, leurs
aptitudes industrielles ; aucune faculté, chez
çux, ne porterait préjudice dans ses exercices
28Û SEiNTlMK^T DE Pi'.OPlUKTK.
u une aulre faculté; chaque individu s'agitant
librement dans sa sphère suffirait pour don-
ner une idée nette de son espèce; et par une
contradiction inexplicable, l'homme seul, au
milieu de l'existence heureuse et pleine de
tous les êtres, resterait au-dessous des pou-
voirs de son admirable organisation! Une pa-
reille idée est inadmissible, je ne me joue
point ainsi de mes œuvres. Si l'homme réunit
h la surface extérieure de son corps tous les
appareils connus de la sensation ; si, en fait de
qualités et de facultés, il rassemble sur sa tête
tout ce qui est épars dans l'animalité; si à
tous ces avantages il joint encore des formes
distinclives, des sentiments et des talents qui
n'ont point d'analogues dans aucune espèce
vivante, c'est qu'il est appelé à la première
des existences. A l'aspect de tant de préroga-
tives, on ne -peut ne pas croire que ce but
élevé ne soit marqué dans toute sa personne ;
il faut, de toute nécessité, reconnaître qu'il
est réellement placé en tête de la création, et,
en même temps, que dans ce monde extérieur
qui le circonscrit de toutes paiis, rien ne
manque à sa vie. Des rapports immédiats ont
été établis, tout a été préparé pour (pie chu-
SENTIMl-NT DE l'UOl'I'.IÉrii". 285
cun de ses sens, chacun de ses organes, y ren-
contrât l'objet de sa fonction; pour que ses
désirs, ses besoins, ses penchants, ses pas-
sions, son intelligence, pussent simultanément,
et sans aucune exclusion, y trouver aisément
leur emploi.
L'organisation du cerveau, réduite à un
terme moyen de développement chez les
masses, n'entraîne point, il est vrai, une
grande énergie dans l'exercice des facultés;
mais cette médiocrité dans les forces morales
et intellectuelles , n'enlève aucun attri-
but, n'entrave aucune manifestation, n'excluf
ni les qualités du cœur, ni les dons de l'in-
telligence : loin de là, elle favorise le cerveau
dans l'ensemble de ses opérations, elle sert à
l'harmonie de ses différents pouvoirs, l'affran-
chit du joug de tout organe prédominant, et
le maintient dans la condition la plus avanta-
geuse à rimpression variée de tous les objets
du dehors.
Avec un pareil fonds, avec de tels avan-
tages, l'homme doit infailliblement arriver à
prendre un jour le rang qui lui appartient.
L'histoire que l'on cite peut-être dans des des-
seins coupables, ne prouve rien contre lui;
21
28(5 SENTIMENT DE PROPRIKTK.
son ignorance, son fanatisme, ses exlrava-
gances, ses fureurs, son animalité grossière,
ne doivent point lui être imputés; ce sont là
les effets de l'enveloppement de sa nature
morale et intellectuelle sur tous les points du
globe; ce sont là les effets delà domination
successive ou simultanée des castes militaires,
sacerdotales ou nobiliaires, dont pendant si
longtemps il a été la victime et la propriété.
Au lieu d'obscurcir les lumières de son enten-
dement, de fausser les inspirations de sa con-
science, d'entretenirl'activité de ses penchants
inférieurs, éclairez son intelligence, enno-
blissez son âme, donnez-lui des institutions
qui répondent à la noblesse de son origine, à
la valeur de ses titres, et vous verrez si je me
fais illusion sur son compte, si c'est à torique
je le considère et que je veux le faire recon-
naître comme le premier, le plus fort, le
meilleur et le plus intéressant des êtres.
Entendez-le donc bien, chacune de vos
facultés, sous l'œil de la morale et de Dieu, a
droit à l'application, au mouvement, au tra-
vail, à la vie.
xMais pour vivre de toutes les vies que je
vous ai données, pour répondre à mes libéra-
SKNTIMRNT DK l'ROPRIK !'!'<:. 287
lités , et vous dessiner comme hommes, il
faut commencer par donner satisfaction aux
besoins impérieux de la vie matérielle. Point
de vie supérieure pour vous , si vous ne
vous affranchissez de ces nécessités pre-
mières.
Déclamateurs sans bonne foi, scribes et
pharisiens nouveaux, ne le savez-vous pas, il
faut à l'homme des circonstances extérieures,
favorables pour le développement de ses
facultés intellectuelles et morales, et ce n'est
que le travail et l'aisance qui peuvent les faire
naître et les établir.
Vous tous, que je veux appeler à la vie
propre de votre espèce, maintenez-vous donc
avec intelligence et moralité dans l'ordre des
attributs inférieurs. Suivez les indications de
la nature. Si vous restez sourds à la voix de
votre instinct, si, par une activité soutenue,
vous ne favorisez le sentiment de propriété,
si vous n'acquérez quelque peu de fortune, en
un mot, tout est fini pour vous. Sans les avoir
employées, vous remporterez dans la terre les
facultés éminenles que je vous ai départies, je
vous aurai vainement faits hommes.
Oui, pour que l'homme devienne homme,
288 SIÙN'I'IMKNT 1)K l'HOlMlM TK.
il faut que l'acquisivilé s'exerce, il faut qu'il
acquière ou que les siens aient acquis pour lui
de l'aisance; il faut qu'il commence par briser
tous les liens qui l'oppressent, il faut qu'il tra-
vaille, qu'il économise, qu'il améliore sa posi-
tion, qu'il respire à son aise, qu'il n'ait pas
d'épines enfoncées dans la tête ou dans l'âme;
que l'inquiétude, la douleur et les mécomptes
ne marquent pas toutes les heures de sa vie,
et qu'à force de courage et de persévérance, il
parvienne à se former un pécule.
Entendez-vous ce mot, vous qui ne pouvez
sortir des lieux communs delà morale la plus
vulgaire, et qui, dans la simplicité et la quié-
tude de votre âme, vous bornez tout uni-
ment à prêcher à l'homme asservi ou à
l'homme malheureux l'obéissance et la rési-
gnation. Qui a racheté l'esclave antique? Qui
en a fait un affranchi? Qui en a fait un homme
libre : n'est-ce pas le pécule?
Qui rachète encore aujourd'hui l'esclave
des sociétés chrétiennes, car les chrétiens ont
encore aujourd'hui des esclaves? N'est-ce pas
la faculté sur l'exercice de laquelle je viens
dissiper vos préjugés et éclairer votre esprit?
N'est-ce pas le travail, l'ordre, la conduite,
.SK.N'llMEINJ' Dli l'KOFlUÉri:". 289
l'économie? n'est-ce pas le pécule enfin qui en
est le produit?
Quel besoin incessant vous avez de mes
conseils, hommes frivoles et légers, qui ou-
bliez si vite l'histoire de vos aïeux. Par suite
de l'invasion des barbares, n'élaient-ils pas
tombés dans le servage le plus affreux? N'é-
taient-ils pas attachés à la glèbe? n'élaient-ils
pas comme la terre et les bestiaux, la pro-
priété du sauvage conquérant? n'étaient-ils
pas soumis aux corvées, aux redevances de
toute espèce, aux obligations les plus arbi-
traires et quelquefois les plus odieuses?
N'exerçait-on pas sur leurs femmes et leurs
filles les droits les plus infâmes. Eh bien!
comment ont-ils brisé le joug que leur avaient
imposé ces hordes animales? Où ont-ils trouvé
le rachat de toutes les horreurs qu'elles leur
faisaient subir? N'est-ce pas par le fait et l'ac-
tion de l'acquisivité? n'est-ce pas par le pécule?
Voilà le fait glorieux de l'histoire de vos
pères; ils n'ont dû qu'à eux-mêmes leur salut,
leur liberté, leur honneur et leur existence
d'hommes. En respectant l'œuvre de ma créa-
tion, en suivant les impulsions de l'acquisi-
vité, en faisant chaque jour des épargnes, ils
290 SENTIMENT DE PUOPRIÉTÉ.
ont à la longue aplani les obstacles qui s'op-
posaient à leur évolution intellectuelle et mo-
rale et pris possession d'eux-mêmes. On les
a trahis bien des fois ; bien des fois ces des-
potes sans frein, auxquels ils s'efforçaient d'é-
chapper, retiraient les concessions déjà payées,
pour les revendre de nouveau et les abolir
encore plus tard. Mais vos aïeux, entrés dans
les voies de ma Providence, sentaient et les
droits etles forces de l'humanité; ils obéissaient
en toute règle et droiture au penchant naturel
de lacquisivité, se montraient infatigables, se
remettaient à l'œuvre, refaisaient leur pécule,
rachetaient leur liberté, reprenaient leur rang
d'hommes, et vous préparaient l'existence
heureuse et indépendante dont vous jouissez
aujourd'hui.
Ne vous renfermez donc pas dans la lettre
de mes premiers enseignements. Saisissez- en
l'esprit. Certes, en vous disant, d'autre part :
N'ayez point de souci du lendemain, demain
aura soin de lui-même : à chaque jour suffit sa
peine. Ce n'est pas l'insouciance et l'indolence
que je suis venu vous recommander ; j'ai voulu
seulement apprendre aux hommes à s'affran-
chir des appréhensions exagérées qui ont leur
SENTiMElNT JJE PROPIUÉTÉ. 291
source dans uiiepréoccupalion trop exclusive
des choses matérielles, des besoins du corps;
j'ai voulu leur apprendre à vivre d'une vie
plus haute que celle qui leur est commune
avec les animaux. Mais, pour arriver à ce
grand résultat, il ne suffît pas, par un travail
opiniâtre, de couvrir vos besoins journaliers,
de gagner votre pain quotidien, il faut encore
acquérir quelque aisance. Tout est là, con-
naissez donc enfin les causes des choses.
Sachez quel est le plus grand obstacle qui se
soit opposé à votre développement comme
hommes, et que l'arbre de la science devienne
aujouî'd'hui pour vous tous l'arbre de vie.
Recueillez bien mes paroles.
Je ne vous parle pas de l'homme animal,
il est le produit de la nature. Ses facultés
sont précoces, vivaces, puissantes; elles se
développent presque toutes seules et veillent
assidûment à la conservation et à la reproduc-
tion de l'espèce; j'ai fait asseoir sur lui les
pouvoirs propres de l'humanité, j'ai donné
une base large, énergique et forte à muii
grand édifice huniain.
L'homme homme, c'est-à-diie i'ètie intel-
lectuel et moral, au contraire, doit tout à
i>92 sElNumem' dk i"iu)i'iîii':ih".
rinnlruclion et à l'éducalion. Quoique ayant
en lui tous les germes de sa grandeur, il a
en quelque sorte besoin d'une seconde créa-
tion. En masse, il est le produit de la culture,
et en masse il est à tout jamais perdu sous le
rapport du développement et de ses facultés
spéciales, s'il est obligé d'employer chaque
jour toutes ses forces et tout son temps à
chercher sa pâture et son gîte. Comprenez-
vous maintenant pourquoi je vous dis de
vous agiter sur la terre, de répondre à tous
les dons que je vous ai faits, et de vous con-
former aux lois écrites en si gros caractères
dans votre organisation? comprenez-vous
pourquoi je veux que vous ne négligiez aucune
force fondamentale de votre être; pourquoi je
vous fais une obligation du travail et pour-
quoi je l'assimile à la prière?
L'acquisivité !... c'est avec elle et par
elle que vous payez vos rançons; elle est la
faculté de la délivrance; elle seule peut vous
sauver de l'opprobre, de la misère et de la
honte ; elle seule peut faire disparaître les
inquiétudes de la vie domestique, vous don-
ner du temps pour cultiver vos facultés intel-
lectuelles et morales, vous donner de l'indé-
si:m'i\ii':>;i' dk i'koprik'ik. 293
pendance, vous faire vivre de la vie élevée,
de la véritable vie des créatures intelligentes
et libres.
Remplissez ces devoirs, écoutez l'instinct
de la nature, répondez aux spontanéités de
votre être; travaillez, amassez des provisions,
amassez-les par un noble emploi de votre
temps et de vos facultés; ayez de l'ordre et de
l'économie, faites aussi votre pécule. C'est
ainsi que tout vous sera donné de surcroît,
que vous vous dégagerez des besoins impé-
rieux du corps, que vous pourrez entrer dans
les conditions propres de votre espèce, cesser
d'être les tributaires avilis de vous-mêmes et
des autres, développer votre intelligence, vous
former un grand caractère, et montrer, puis-
qu'on ose vous le dire, mon image à la terre.
Quant à l'obligation où vous (Mes de vous
livrer au travail, et que vous voulez ériger en
droit imprescriptible et sacré, avant de le
faire inscrire dans le texte des lois, il est bon
que vous ayez sur ce point important et déli-
cat des idées nettes et positives pour ne pas
vous exposer à mettre dans la main d'une
fraction nationale, malheureuse, ignorante,
désespérée et facile à séduire, une arme ter-
29i SKiNTlMEiST DK PllOFRIlil'K.
rible et dangereuse pour elle comme pour le
reste de la société.
a La société, vous a dit un des hommes les'
mieux inspirés quelquefois par ma sagesse, au
point de peri'eclion morale et de peri'ection
matérielle, de spiritualisme et d'administra-
tion où elle tend, ne peut pas se borner sans
déshonneur et sans crime au rôle passif du
laisser faire et du laisser passer, toutes les fois
du moins que le laisser faire et le laisser passer
veut dire laisser souffrir et laisser mourir. Cet
axiome est faux en tant qu'il prétendrait sur-
veiller de l'œil la situation des travailleurs
et leur tendre une main secourable avec un
salaire et du pain, quand ils manquent, par
une calanjité de leur condition, de pain et de
salaire. Cet axiome, entendu dans ce sens,
enlèverait à l'État le plus essentiel et le plus
beau de ses titres, le titre de Providence du
peuple, que toutes les civilisations antiques
ou modernes lui ont affecté. L'Etat, dans cer-
tains cas, doit donc agir avec sa tutelle active
et bienfaisante en ce (jui touche le travail et
le salaire des masses. Ces cas sont raies, mais
peuvent çà et là se produire, et quelquefois
même, quoique momentanément, se produire
SKINTIMIÙNT DK PliOPUIlirb:. 295
sur une large échelle. Laissez de côté, puis-
qu'il faut, avec la plupart d'entievous, entrer
dans tous les détails, le travail agricole, qui
n'est point sujet par la nature aux instabilités
du travail manufacturier, qui donne avec un
salaire modéré, mais égal, un travail constant
qui nourrit l'homme avec le produit direct du
travail, et qui emploierait plus de bras qu'il
ne peut s'en procurer.
» Laissez de côté encore le travail purement
local et élémentaire, qui ne produit jamais
plus qu'on ne lui commande, qui vit sur
place, qui vit sous son toit, qui vit de peu,
qui associe souvent une petite propriété à
une petite industrie, comme le cordonnier,
le tailleur, le maréchal, le charron, le tonne-
lier, le serrurier, le maçon, le charpentier, le
menuisier, tous ces ouvriers qui exercent ce
qu'on peut appeler les industries domestiques
de la société. Le sort de tous ceux-là est
hors de cause; leur travail est aussi régulier
et leur salaire aussi fixe que les demandes de
la petite consommation qu'ils desservent. Leur
nombre se mesure sur le nombre de la popu-
lation. Mais les besoins de la production à
grandes forces, de la spéculation à grandes
^296 IsIiLNTIAJEiN I l)K l'HOI'l'.IKH-:.
chances, de la rivalilé à grandes masses et à
bas prix pour les marchés du monde, ont re-
cruté et recrutent tous les jours dans les villes
de fabrique, dans les grandes usines, dans les
provinces, des armées d'ouvriers, dont le tra-
vail immense comme les capitaux qu'il em-
ploie, chanceux comme la spéculation qui le
commande, mobile comme la mode qui le
consomme, n'a pas ces conditions de régula-
rité et de fixité des industries domestiques.
Les grandes usines de l'Europe appellent et
enrégimentent, au nombre de quelques mil-
lions, ces familles d'ouvriers, instruments des
grandes industries de la soie, des cotons, des
draps, des fers, peuple sorti du peuple, nation
dans la nation, race dépaysée qui a pour
unique capital ses bras, pour terre un métier,
pour foyer un toit emprunté, pour patrie un
atelier, pour vie un salaire. Ces masses tou-
jours croissantes et destinées à s'accroître bien
davantage par l'accélération du mouvement
industriel, résultats des chemins de fer, de la
durée de la paix, du développement des
marines marchandes, et enfin du contact nou-
veau de l'Europe avec cinq cents millions de
consommateurs de plus aux Indes et en Chine,
SKNTIMKNT DK PIUMMUKIK. '297
sont hors de la loi commune du peuple, et
ne peuvent y entrer soudainement et y retrou-
ver leur place, une fois qu'elles en sont sor-
ties. C'est une classe flottante dont les cadres
sont brisés, qui ne sait faire qu'une seule
chose, et qui, lorsque son métier tout spécial
et son salaire viennent à manquer, se répand,
s'extravase sur la nation, sous la forme de
coalition, d'émeute, de vagabondage, de vices,
de lèpre, de misère : c'est là ce qu'on appelle
proprement les prolétaires, race destinée à
peupler le sol, espèce d'esclaves de l'industrie,
qui ne servent pas sous un maître, mais qui
servent sous le plus rude des maîtres, la faim.
Ces hommes se marient, ont des femmes et
des enfants, que l'industrie saisit au berceau
et emploie selon leurs forces ; tout ce peuple
vit, multiplie, consomme, prospère pendant
que le salaire les rétribue. Q^^e Je salaire s'ar^
rête ou décroisse, tout ce peuple chôme,
souffre, maigrit, mendie, s'exténue et tombe
en haillons et en pourriture humaine. Peuple
du salaire, né du salaire, ne vivant que par le
salaire, il périt avec le salaire, et s'insurge
dans son cœur contre une société qui le con-
damne par sa condition au travail, et qui lui
298 SKN'rniRN'l' DK PHOI'RIK I K.
refuse le Iravail. Or, le travail pour lui, c'est
la vie. La société, impassible et égoïste, peut-
elle voir tout cela et détourner les yeux eu
renvoyant ce peuple à la concurrence pour
toute réponse et pour tout secours? Non! le
dernier mot d'une société bien faite, à un
peuple qui périt, ne peut pas être la mort ; le
dernier mot d'une société bien faite doit être
du travail et du pain.
» Les anciennes sociétés n'avaient pas ce
problème à examiner, nul ne pouvait y mourir
de faim légalement : le maître y nourrissait
l'esclave, le seigneur y nourrissait le serf, le
gouvernement y nourrissait le peuple, l'Église
y nourrissait le mendiant. Mais l'industrie,
elle qui -liquide sa fortune et qui ferme ses
ateliers, ne nourrit personne. La vie du peuple,
des ouvriers, est remise au hasard.
» Une société qui se mure dans son égoïsme,
qui s'en rapporte de tout à son égoïsme; qui
se désintéresse de la vie des derniers citoyens,
qui glorifie l'axiome : Chacun chez soi, chacun
pour soi ; qui dit : xMourez là, où la nature dit :
Je dois vivre; une société sans entrailles, sans
âme et sans vertus, qui appelle ainsi sur ses
gouvernements, sur ses chefs, sur ses législa-
SEN'riMK.NT DK PROIT.Il' ri':. '_>99
leurs, sur ses riches, le ressentiment, le blas-
phème et le désordre, celte vengeance des
masses; une sociélé à qui on tend les bras
sans travail et qui se refuse à s'en occuper; à
qui on demande du pain et qui laisse affamer
ses enfants ; une telle société n'est ni de la
religion, ni de l'esprit, ni de la date de ce
siècle : son devoir, son intérêt, sa politique,
tout impose à une sociélé devenue industrielle
l'obligation de faire face par des mesures de
prévoyance à des malheurs souvent aussi inat-
tendus qu'ils sont immérités, et qui, en défi-
nitive, ne peuvent que retomber sur elle-
même et quelquefois la conduire à sa perle. »
Oui, telle est la manière invariable dont
j'ai constitué vos rapports respectifs ; dans
de pareilles conjonctures, ma Providence se
montre dans toule sa force et dans tout son
jour. Jamais vous ne violerez impunément les
lois saintes de l'amour que vous devez à vos
frères. En aucun temps je n'en ai pardonné
l'infraction, et tôt ou tard, mesurant ma ven-
geance sur votre égoïsme et votre odieux
abandon, je suis venu vous apprendre par les
mouvements terribles du peuple môme, qui
me sert alors d'instrument, qu'il existe entre
300 SKM'IMMNT 1)1-: l'I'.i )l'r,Il': TK.
tous les membres de la grande famille humaine
une solidarité que rien ne peut détruire. Ne
savez-vous donc pas ce que l'indifférence et
l'incurie amènent constamment à leur suite?
Devant des multitudes affamées et réduites au
désespoir, que pouvez-vous faire et qu'allez-
vous devenir ? Croyez-vous qu'elles n'aient pas
droit de vivre, quoique vous n'en voyiez pas la
nécessité? Pensez-vous que tous les instincts
énergi(jues de conservation dont je les ai
dolées vont s'anéantir, et qu'ils ne vont pas
violemment se soulever pour les arracher à la
mort? Ici l'homme homme, c'est-à dire l'être
intellectuel et moral, disparaît. Il est hors de
lui-même; il ne reste plus qu'un animal, un
barbare, un sauvage, un cannibale qui ne
veut pas mourir, et à qui tous les moyens sont
bons pour satisfaire et sa rage et sa faim. Il
accuse le sort, les hommes et ma divinité
même. Il a le fer et le feu dans sa main ;
il incendie vos propriétés, il massacre vos
femmes et vos enfants, et il vous réduit vous-
mêmes à l'extrémité épouvantable de tirer sur
lui comme sur une bête fauve, si vous ne
voulez inévitablement devenir sa victime et
sa proie.
SEiNTIMENT DK PROl'RIK Tl'. 301
Voilà ce qui résulte de l'oubli de mes pré-
ceptes et du renversement de toutes les lois
morales et intellecluelles inscrites dans votre
constitution. Concevez-vous maintenant Ténor-
mité de vos fautes et la profondeur de votre
ineptie? Quoi! absorbés dans votre individua-
lité, rompant toute espèce de pacte social, vous
vivez sans manifester aucun de vos pouvoirs na-
turels, sans manifester aucun des dons que vous
tenez de ma bonté; vous vivez sans intelligence,
sans calcul, sans esprit, sans réflexion, sans
prudence; vous vivez sans bienveillance, sans
vénération, sans noblesse, sans justice et sans
pitié; en un mot, sans aucun des caractères
supérieurs de votre espèce. Il ne vous reste
rien de l'homme : à votre tour, vous êtes
devenus brutes; et lorsque le châtiment sur-
vient, lorsque vous avez perdu jusqu'au
sentiment de votre conservation personnelle,
vous me demandez à moi la cause de vos
malheurs ! Je devrais car je n'ai point
quitté le gouvernement des mondes.
Mais en dehors de ces circonstances, assez
rares et tout à fait exceptionnelles, et en
dehors aussi de quelques imperfections que
l'on remarque encore aujourd'hui dans vos
'22
.102 SENTIMENT DR PROPRIÉTÉ.
institutions, c'est plutôt vous, enfants du tra-
vail et de l'industrie, qui manquez aux tra-
vaux, que les travaux à vous-mêmes. Le droit
au travail tel que quelques-uns d'entre vous
le comprennent, vous frapperait dans la racine
même de vos libertés, et vous mettrait inces-
samment en guerre les uns avec les autres.
Vous n'avez aucun droit sur l'indépendance
de vos semblables. A quel litre, lorsqu'ils se
débattent comme vous sur la terre, venez-
vous insolemment leur demander des travaux
que vous ne voulez pas faire, et qui ne servent
que de prétexte à vos convoitises? Je lis mieux
que vous dans vos cœurs, et aucun de vos
sophismes ne peut m'abuser. Le droit au tra-
vail que plusieurs d'entre vous réclament avec
tant d'emphase est tout simplement le droit
au désordre, a la paresse et au renversement
de toute société bien ordonnée.
Comment à de pareilles maximes ne recon-
naissez-vous pas l'esprit de ces docteurs de la
loi qui ont fait tant de mal à vos pères? Ne
sont- ce pas eux aussi qui demandent que les
biens de la terre soient partagés également
entre tous, comme si cette égalité matérielle
et brutale, en admettant que vous puissiez la
SENTIMENT I)K l'ROPUlKTI^:. 303
faire, ne disparaîtrait pas incessamment sous
l'influence de l'inégale répartition de l'intelli-
gence et de la moralité? Ne cessera-t-on
jamais d'abuser de votre simplicité et de faire
appel, pour tout bouleverser, à l'égoïsme et à
la violence de vos passions inférieures?
N'est-ce pas encore sous les fâcheuses in-
spirations de ces réformateurs que vous vou-
driez établir parmi vous l'égalité des salaires,
têtes médiocres et sansportée! Ne voyez -vous
pas que la cupidité vous égare, que vous
tombez dans la négation de toute hiérarchie,
et par conséquent de tout ordre social. L'éga-
lité des salaires est impossible, elle soulève la
conscience du genre humain, elle est un déni
de justice, et une intelligence droite ne peut
la consentir. Je maintiens et maintiendrai tou-
jours parmi vous les lois morales que j'ai
faites pour vous guider dans la vie, et chacun
de vous sera récompensé suivant ses œuvres,
suivant son travail et son activité, suivant
sa conduite et suivant son génie ; les inca-
pables et les infirmes, ceux-là même qui,
par l'emportement de leurs passions, ont
manqué le but élevé de leur existence, ont
droit à ma pitié, et par conséquent à la vôtre.
304 SK.\'l'IMF,?^r DK PnOPRlKl'l':.
C'est pour eux que je vous ai donné la bien-
veillance, et quels que soient souvent leur in-
gratitude et leur orgueil, vous devez les aimer,
les servir, les proléger et les affranchir de la
misère. Voilà vis-à-vis d'eux le devoir d'une
société humaine humainement constituée ;
mais tous les prétendus droits qu'ils croient
pouvoir invoquer sont des droits mensongers,
sont des droits de violence et de spoliation :
étendez ferme la main sur eux, ils n'ont et ne
peuvent avoir, à vos yeux comme aux miens,
que les droits du malheur.
Vous apercevez maintenant le but et l'uti-
lité du sentiment de propriété ; vous l'avez
reçu pour assurer par vos activités votre exis-
tence matérielle, pour vous élever au-dessus
des conditions de l'animal, vous ouvrir les
sphères de l'humanité, conquérir votre indé-
pendance, et vous faire prendre, en un mot,
votre rang d'hommes en ce monde.
Mais si, par son efficace, j'ai voulu vous
tirer de l'ignorance et de la barbarie ; si j'ai
voulu que vous prissiez la vraie position de
l'homme, la position d'un être noble, d'un
être libre, d'un être intellectuel et moral,
vous ai-je enjoint de dépasser encore ici le
FEM'IMKiSr DE IMî()l'Hli;il':. 305
but de mes institutions? vous ai-je dit de
rompre l'harmonie de vos pouvoirs et d'aban-
donner cet instinct de conservation à sa force
exclusive, a sa force absorbante? Bandes d'u-
suriers, d'avares, de corsaires, de simo-
niaques et de voleurs, réformez en vous la
cupidité. Vous savez par la bouche de Moïse
que je l'ai défendue. Tous les instincts de
conservation ne doivent être que des subal-
ternes dans l'économie ; ils sont nécessaires,
ils sont indispensables, ce sont les colonnes
d'assise et d'appui de tout votre être, mais
vous devez incessamment en régler le mou-
vement, en éclaiier l'emploi : la supériorité ne
leur appartient pas, elle appartient de droit
à l'intelligence et aux sentiments supérieurs.
Telle est la loi de la morale, la loi de la rai-
son, la loi de ma Providence, et par consé-
quent la loi de vie dont on vous a déjà tant
parlé et en dehors de laquelle vous manquez
incessamment votre vocation d'homme. Le
corps, la matière, les penchants bruts sont
parties secondaires et sujettes. Utilisez-les,
qu'ils soient vos instruments ; mais dominez
leurs convoitises déréglées, abattez leurs ré-
voltes, restez maîtres de vos serviteurs, ne
306 SENTrMEIMT DE PROPRIÉTÉ.
renversez pas l'ordre suivant lequel j'ai con-
stitué vos différents pouvoirs.
Et vous qui avez suivi ma loi, et qui venez
dans les temples me remercier d'avoir béni
vos travaux, ne vous ai-je invités à vous procu-
rer de l'aisance que pour vous voir absorbés
dans la jouissance exclusive et démesurée des
penchants de la brute, ou passer vos jours
dans l'indolence de l'esprit et du cœur?
Hommes encore engourdis par l'effet de vos
occupations serviles, du moment que vous avez
acquis l'indépendance de la fortune, votre
véritable existence, votre existenced'hommes,
doit commencer, et vos obligations sociales se
multiplient en raison même de l'étendue de
vos ressources. Il ne s'agit plus de la vie des
instincts, delà vie de la conservation person-
nelle. Vous vous êtes sagement maintenus sous
ce rapport dans l'ordre de mes institutions,
car les principes conservateurs sont aussi
essentiels à l'individu, à l'espèce, à l'ordre
social, au système du monde, que ceux qui
commandent ou inspirent le sacrifice. Mais le
précepte de s'aimer soi-même ne renferme
qu'une partie de la loi que je vous ai donnée;
vous avez à vivre d'une vie où se reflètent
SENTIMENT DE PROPRlÉTl':. 307
tous les dons supérieurs que vous tenez de ma
bonté : il s'agit de la vie de Tintelligence, et
surtout de la vie de l'âme; la fortune ne doit
vous servir qu'à bien faire. Pesez cette recom-
mandation dernière, car il sera invariable-
ment demandé à chacun de vous suivant l'em-
ploi qu'il aura fait de son tenps, de ses
facultés, de ses biens, aux jours de sa prospé-
rité. Je vous l'ai déjà fait dire : les hommes
de matière et d'argent sont des espèces d'ido-
lâtres qui ne recueilleront pas Théritage du
Seigneur.
CIRCONSPECTION, PRUDENCE.
La circonspection est la première des
vertus cardinales. Vous avez déjà entendu ces
paroles; mais c'est à peine si vous en avez
saisi le sens et la portée. Elle est le point sur
lequel doivent se reposer ou se mouvoir tou-
tes les autres virtualités de votre constitution.
Je n'ai pas voulu qu'elle fut le produit de
l'expérience, pour me servir de vos expres-
sions familières : elle eut été trop cruelle-
ment acquise, et vous eussiez pu périr en
l'acquérant. Je vous ai fait sortir tout armés
du sein de ma création. Ni l'observation, ni
l'expérience, ne créent vos facultés; les im-
pressions extérieures se bornent a leur impri-
mer des modifications : c'est vous dire que,
suivant leur nature, elles en augmentent ou en
ralentissent les activités; elles en retardent
ou en favorisent le développement. La cir-
conspection est innée; elle est instinctive et
antérieure à tout événement. Elle n'est pas
le titre obligé du vieillard; j'en ai fait l'apa-
Cir.CONSl'ECTlON, l'IU Dl'.NCE. 309
nage de tous les âges, et j'ai souvent confondu
l'orgueil de l'homme fait par le langage sage
et prudent que j'ai mis à l'aide de cette fa-
culté dans la bouche des enfants.
L'antiquité qui, malgré ses erreurs, a res-
plendi, sous tant de rapports, des attributs
supérieurs de l'esprit humain, et dont, par
conséquent , les plus hautes manifestations
m'appartiennentcomme les vôtres mêmes, car
tout le bien vient de moi, avait compris l'im-
portance et le rôle de cette faculté, et pres-
senti, au moins à ce point de vue, ce que plus
tard je suis venu vous faire entendre. L'homme
prudent, disait-elle dans sa brillante imagi-
nation, est le parent des dieux.
En ajoutant la circonspection aux forces
instinctives dont je vous ai déjà promulgué
les lois d'activité, j'ai couronné et parachevé
mon œuvre de protection. Est-ce à dire que
je me serais mis en contradiction avec moi-
même, que je me serais proposé de soustraire
vos facultés à leurs stimulants naturels, de
vous aplanir toutes sortes de difficultés, et de
vous laisser vivre dans l'indolence et l'apathie?
Non. Tout en vous armant par elle contre les
éventualités de ce monde, je vous ai donné un
310 CIRCONSPECTION, l'IUJDENCK.
rôle actif et personnel. C est par les obstacles,
d'ailleurs, que j'entretiens l'activité de vos
pouvoiis. Mais je n'ai point dépassé vos forces,
j'ai mesuré le vent à la laine de l'agneau.
Ce sentiment, dont je vous fais ressentir les
émotions involontaires, est admirablement
adapté à la nature du monde extérieur; je
l'ai mis en vous comme une sentinelle vigi-
lante prête à vous donner l'éveil au moindre
changement qui s'opère hors de vous ou dans
vous. L'inclémence des saisons, la diflerence
des climats, les chaleurs excessives, les froids
rigoureux, les variations brusques de la tem-
pérature, la violence des vents, les orages, les
incendies, les tempêtes de la mer, les débor-
dements des rivières et des fleuves, les érup-
tions volcaniques, tous ces mouvements sou-
vent inattendus de la nature auraient inces-
samment, et de mille manières, porté le
trouble en vos sens, ébranlé votre organisme,
produit la ruine et la dévastation autour de
vous, et compromis jusqu'à votre existence
même, si cette faculté tutélairc n'eût soulevé,
par son cri d'alarme, toutes les forces de votre
intelligence et de votre âme contre ces causes
de destruction ou de maladie, et ne vous eût
ClHCOiNSIM'CriO.N, PlUiDKNCr. 311
mis à même d'en prévenir ou d'en braver les
effets.
Que vos facultés d'observation et de ré-
flexion s'animent donc au souffle de la cir-
conspection. Sachez sous quel ciel et sur
quel terrain vous vivez; soyez prêts à tout
événement. Ayez l'œil à tout. Soyez, d'autre
part, attentifs et circonspects dans l'emploi
des forces prodigieuses que la science et l'in-
dustrie viennent de mettre en vos mains.
Le gaz hydrogène, la vapeur, ses explo-
sions subites, les énormes leviers qu'elle met
en mouvement, le feu du ciel que vous m'avez
dérobé et dont tout à l'heure vous allez faire
les plus belles applications, multiplient tout
à la fois aujourd'hui votre puissance et vos
périls. Apprenez à vous en servir. Presque
tous les accidents qui vous arrivent provien-
nent de négligence et d'étourderie; vous en
êtes les fauteurs.
Dans le commerce ordinaire de la vie et
au milieu des passions rivales et des intérêts
si égoïstes et si mal entendus de vos sem-
blables, vous n'avez pas moins d'obstacles
et de mouvements imprévus à redouter que
dans la sphère matérielle dont je viens de vous
312 ciHcoNSPECTioîs, p^u'r)t;^cl:.
signaler les dangers. Sous tous les points de
vue, au physique comme au moral, et à chaque
instant vous manquez de prudence, vous né-
gligez ses appréhensions secrètes et ses voix
intérieures, et ne tenez aucun compte de ses
avertissements. Quel que soit le bonheur dont
vous jouissiez, prenez garde, ce qui arrive à
autrui peut arriver à vous-mêmes ; l'adver-
sité qui frappe à la porte de vos semblables
peut aussi frapper à la vôtre, et comme elle y
frappe alors à l'improvisle, elle vous trouve
sans défense ; vous n'êtes point armés. Je n'y
pensais pas, dites-vous dans votre ineptie.
On vous l'a pourtant articulé de manière à
être compris des plus faibles intelligences. Un
homme surpris est à demi battu, et, au con-
traire, un homme averti en vaut deux. A tout
ce h quoi vous êtes préparés vous faites con-
venablement face , les difficultés disparais-
sent; et dans le même sens, il n'y a chose si
aisée qui ne vous ti ouble et ne vous empêche,
si vous y êtes nouveaux. Faites donc que les
événements ne vous surprennent point, tenez-
vous en garde contre eux, regardez-les venir.
N'oubliez pas, non plus, à l'occasion de
vos progrès dans toutes les branches des con-
CIHCONSPHC'IMON, PRUDENCE. .'513
naissances humaines et de l'augmentation de
bien-être qui en est la conséquence, que le
génie n'est qu'une délégation de ma provi-
dence, et que plus vous faites de découvertes
utiles, plus vous devez en déverser les avan-
tages sur la foule de vos semblables. Vous
connaissez vos droits, mais vous ne connais-
sez ni vos plus grands devoirs, ni vos premiers
intérêts, ni vos plus doux plaisirs. Regardez
donc sans cesse autour de vous, devant vous,
derrière vous et sous vous.
De quelque côté que vous tourniez les
yeux, vous apercevrez une foule d'hommes
aigris par le malheur, qui suivent tous vos
mouvements et qui croient avec raison avoir
titre à votre intérêt affectueux. Ménagez leur
susceptibilité, ne blessez pas la dignité que
j'ai mise en eux comme en vous; servez-les
avec cette délicatesse de sentiment qui honore
à la fois le bienfaiteur et l'obligé.
Vous avez à faire partager à l'universalité
des hommes ce qui n'était jusqu'ici que le
partage du petit nombre. Les voici en votre
pouvoir, ces puissances qui font marcher
toutes seules la navette, le ciseau, le navire:
qu'elles servent à affranchir la multitude de
314 CIRCONSPKCTION, PRUDEA'CK.
VOS semblables de ces travaux pénibles qui
absorbent toutes leurs forces et tout leur
temps, cl qui les ont jusqu'à présent con-
damnés à une éternelle enfance. La solidarité
du genre humain forme la loi nouvelle. Vous
redoutez les révolutions, comme si elles se
faisaient sans causes, comme si vous eussiez
toujours vécu dans l'esprit de ma doctrine, et
que les améliorations de ce monde n'eussent
pas souvent été arrachées par violence ou
mauvais vouloir. Il j a quelquefois des pro-
testations légitimes, des expressions de dou-
leur, de la justice et de la raison, dans les cris
révolutionnaires.
11 ne vous est pas plus donné de changer
les lois du monde intellectuel et moral que
les lois physiques de l'univers. A quelque de-
gré d'ignorance ou d'abrutissement que soit
réduit un peuple, rien n'est renversé néan-
moins, dans ce qui lui reste d'intelligence et
de sensibilité ; vous ne pouvez l'empêcher de
sentir ses misères, et, dans la mesure de ses
faibles capacités, de chercher de meilleures
conditions d'existence.
Ce n'est point assez d'exercer la bienfai-
sance, il faut aller au cœur des questions de
voire époque, et vous atlacher, par une orga-
nisation sociale mieux entendue que celle de
vos pères, à prévenir les révolutions purement
instinctives, les révolutions de la souffrance et
du malheur. C'est à n'en pas finir, si vous ne
saisissez ce trait de lumière.
En un mot, comme je vous l'ai fait dire si
vainement tant de fois. Vivez en homme, 'vivez
dans vos semblables et pour vos semblables.
Ces manifestations intelligentes et tout em-
preintes de religion inonderont votre âme des
plus saintes voluptés, elles n'exciteront que
les bons sentiments des hommes moins heu-
reux que vous ne l'êtes, et n'en éveilleront ni
la colère ni l'envie. Vous entrerez ainsi dans
l'ordre moral que j'ai créé pour qu il fût, et que
vous ne pourrez jamais impunément enfrein-
dre. Dans des moments déterminés et mar-
qués par moi-même, le peuple délaissé se
fait apercevoir a tous ceux qui le perdent de
vue. Il se livre alors à ces violences épou-
vantables dont vous n'avez point jusqu'ici
saisi la signification. Mais ce n'est point
lui qu'il faut accuser, c'est vous-mêmes : il
vous apprend à ne point faire d'abstractions
et à compter avec vos semblables. Voilà
316 ClUGONSPKCriON, PIUDKNCE.
comment ma providence, à laquelle vous
faites jouer si fréquemment des rôles si ridi-
cules, veille incessamment sur vous et tend à
vous ramener d'une manière ou d'une autre
à l'observance de ses lois. Le mal porte en
soi, ainsi que le bien, sa rétribution.
Maîtrisez donc la violence et l'égoïsme de
nAjfvi^cJj vos IttiA^ili^s^ inférieurs, et, au milieu de vos
prospérités, jetez un regard sur vos frères.
Ces instincts, abandonnés sans contre-poids
à leur force native, sont un mal. Ils portent
à l'oubli de la bienveillance, de la justice et
de toutes les autres vertus de l'homme, et ils
soulèvent d'ailleurs par contre-coup, chez au-
trui, les plus dangereuses réactions. L'homme
est un être harmonique et spontané : il rend
tout ce qu'on lui donne. Si l'animal qui est
en vous se donne satisfaction à son préjudice,
l'animal qui est en lui se redresse, prend ses
avantages et son temps, et vous frappe à son
tour. Rien n'est perdu ; tout s'enchaîne et
porte à conséquence. Dans l'arrangement tel
quel de votre constitution, soyez donc circon-
spects, considérez les autres hommes; faites
tout ce que vous voudriez (jui (ùt fiiit à vous-
mêmes. Si c'est encore là de l'égoïsme, celui-
CIRCONSPECTION, PRUDENCE. 317
ci, du moins, est parfaitement entendu et ne
tourne qu'aux avantages respectifs de tous
les membres de la société. Vous vivez alors
les uns pour les autres.
C'est pour vous venir en aide et renforcer
votre disposition naturelle à la prudence que
je vous ai fait dire autrefois : « La crainte du
Seigneur est le commencement de la sagesse. »
Mais dans l'affaiblissement de vos croyances,
l'emportement de vos passions et le peu d'ha-
bitude que vous avez de l'observation et de la
réflexion, vous n'avez point suffisamment
gravé dans vos esprits ces paroles profondes
et salutaires, et c'est à peine si vous avez
compris ce qu'elles voulaient dire. Non, vous
ne pouvez sortir impunément des voies que
je vous ai tracées, je vous ai ordonnées pour
le bien, pour l'ordre, le vrai, le beau, le juste
et l'honnête. J'ai mis en vous des facultés qui
vous placent au-dessus de la bête. Je vous
ai faits hommes, et sous peine de tous les mal-
heurs, vous avez obligation de l'être. Vos
actes entraînent après eux une inévitable res-
ponsabilité; et quelque éloignée, incertaine
ou douteuse qu'elle vous paraisse, elle finit
par tomber sur vous ou vos enfants. L'outrage
23
318 CmCONSPnCTION, PP.UDENCE.
fait aux lois de ma création ne reste jamais
impuni. Attachez vous à les Lien connaître et
à les suivre, car vous ne pouvez rien changer
à mes institutions. Sachez le donc bien, la
crainte do mon nom est le premier appui du
bonheur et la sauvegarde de la vertu.
Je l'ai d'ailleurs placée au cœur de tous
les hommes, cette crainte instinctive. J'en ai
fait le contre-poids de la puissance, et bien
souvent, par le renversement des trônes et la
chute des dynasties, j'ai fait tomber le poids
de ma colère sur tous ceux qui, au foîte du
pouvoir et ne trouvant point de résistance
devant eux, en ont négligé les secrètes appré-
hensions. Je n'épargne point la grandeur: je
la fais servir d'exemple, et je mesure ses ex-
piations a la hauteur de la mission qu'elle
avait à remplir, au développement de son
intelligence, à l'étendue de sa liberté morale,
à la noblesse innée de ses sentiments supé-
rieurs et au mépris qu'elle a fait de tous mes
dons et de tous mes commandements. Le sage
craint et se détourne du mal, l'insensé passe
outre; mais c'est en vain qu'il se croit
en sûreté; en ce monde comme en l'autre, je
suis toujours le Dieu rémunérateur et ven-
CIRCONSPECTION, PRUDENCE. 319
geur; la sanction de mon œuvre se trouve là
tout entière.
A défaut de l'éducation morale qu'ils ne
vous ont point sufïisaniment donnée, et pour
laquelle, d'ailleurs, la science leur faisait dé-
faut, les législateurs anciens et modernes ont
apprécié tout le parti qu'ils pouvaient tirer
de cette disposition naturelle à la crainte,
pour refréner en vous tous l'entraînante ac-
tivité des penchants, et à Tenvi les uns des
autres, ils vous ont fait entrevoir pour résul-
tat infaillible de vos désordres ou de vos
crimes, le mépris public, la prison, les bagnes
ou réchafaud. En ce sens, ils ont fait appel à
votre circonspection, et ils ont marché dans
l'esprit de mes préceptes. Lorsque, dans un
ordre social quelconque, on ne comprend pas
les choses qui sont de l'intelligence et des
sentiments moraux, l'intimidation a son im-
portance et doit avoir son rôle. Il faut à
l'homme animal qui reste en dehors de sa
propre nature le sentiment profond, perma-
nent, d'un pouvoir supérieur, d'un pouvoir
énergique capable d'atteindre et de punir;
s'il ne fait pas le bien par devoir, par vertu,
par plaisir, il faut qu'il le fasse par violence
320 CinCDNSPECTION, l'HUDENCE.
et par crainte. Mais ces hommes, d'ailleurs
éminents, ont consacré de leur autorité une
de ces erreurs faites pour éterniser l'enfance de
l'humanité: ilsontdit etalTirmé que la crainte
était la source de la moralité, de la vraie
moralité. N'ayez pas foi dans ces paroles, la
crainte rend l'homme timide, lâcheet stupide;
elle n'étouffe quedes vices et ne produit point
de vertus.
Sachez qu'indépendamment de ses in-
stincts de conservation, l'homme renferme
en lui-même des facultés morales; que ces
facultés ne sont pas le produit artificiel des
institutions, que la crainte ne les fait point
naître, et qu'elles ne relèvent que d'elles-
mêmes. La bonté, la justice, la vénération,
la dignité du caractère, la fermeté dans les
déterminations, le sentiment de l'espérance,
l'amour de la gloire, le prisme de l'idéalité,
sont des dons que j'ai faits à l'espèce humaine;
ce sont des pouvoirs distincts, des forces
spéciales, des facultés qui tiennent a son
essence, et ce sont elles, et elles seules, qui
constituent sa grandeur et sa moralité. Ce
n'est pas connaître l'humanité, c'est se re-
fuser à utiliser ses ressources, que de s'obs-
CIRCOlNSPECTIOiX, PRUDliNCE. 321
tiner à vouloir la conduire et la modifier ex-
clusivement par les facultés de la bête. Vous
frapperiez de crainte tous les esprits, que vous
ne parviendriez jamais, par cette politique, à
répandre la moralité chez un peuple. L'ani-
mal, en tant qu'il veut violenter l'organisme,
ne peut être définitivement vaincu dans
l'homme, ne peut être modéré, ennobli,
éclairé que par l'intelligence et les sentiments
moraux. L'homme ne peut être homme que
par ses facultés d'homme.
Si l'abrutissement de l'esprit, la dégrada-
tion du caractère, la vie abjecte d'un esclave,
la mutilation des plus augustes pouvoirs
constitue la moralité, la vraie moralité d'un
homme, vous n'êtes plus faits pour me com-
prendre. Mais si la moralité consiste dans
l'exercice et l'application des facultés supé-
rieures de votre être ; si elle n'est pas autre
chose que la manifestation de votre grandeur
innée ; si elle repose sur tous les sentiments
que je viens de vous énumérer et sur toutes
les vertus qui en découlent et en forment la
magnifique expression ; si le talent, le génie et
l'amour de la liberté se développent avec elle
et ajoutent leur éclat à sa splendeur, je veux
32'2 CIUCOINSPECTIO.N, PHUDENCI".
que vous leviez la tôte sous ses inspirations,
et que vous montriez les véritables traits de
l'homme à la terre. La crainte n'ennoblit pas
l'àme et n'élève point la pensée, les peuples
asservis en font foi ; et au lieu de vous dire
qu'il n'y a point de moralité sans la crainte,
je vous dis qu'il ne peut y avoir une ombre
de moralité sous les influences de la terreur.
Voilà pour ce qui regarde vos instincts in-
férieurs.
Quant à l'emploi que vous devez faire des
sentiments qui forment le caractère élevé de
votre espèce, et sur lesquels repose exclusive-
ment votre moralité, je ne vois pas non plus
que vous sachiez en régler les précieuses ac-
tivités. Je vous l'ai déjà dit bien des fois : ne
disjoignez pas vos facultés, elles sont faites
pour se prêter un mutuel appui; l'intelli-
gence et la circonspection doivent surtout
exercer sur elles le plus sérieux contrôle.
Les inspirations des meilleurs sentiments
ne suflisent pas pour bien faire et pour vous
mettre à l'abri des méchants. On abuse des
vertus d'un homme comme on profite de ses
travers et de ses vices.
En obéissant à l'entraînement de ces fa-
CIRCONSPECTION, PRUDENCE. 323
cultes, VOUS enlevez à vos actes une partie de
leur moralité. Vous diminuez leur valeur,
vous paraissez prendre vos déterminations
sans lumière, sans choix, sans distinction,
sans volonté, et vous compromettez ainsi tout
à la fois votre intelligence, votre caractère,
vos intérêts et l'ordre même de la société. La
circonspection eût aidé l'action de vos facul-
tés intellectuelles; vous eussiez examiné ce
que vous aviez à faire; elle eût produit bon
effet sur l'esprit de vos semblables, elle vous
eiJt donné une importance réelle et ajouté du
prix à chacun de vos bienfaits.
On ne compte point avec les hommes trop
bienveillants et trop généreux, ils ne signifient
rien ; on les exploite, et ils ne font que des
ingrats.
Vos sentiments sont aussi aveugles, aussi
instinctifs, aussi spontanés que vos penchants,
el dans leur fausse application ils sont plus
dangereux encore. Et savez-vous pourquoi,
vous qui croyez tout savoir? C'est qu'ils font,
en général, sortir l'homme de son égoïsme;
c'est qu'ils embrassent l'espèce humaine dans
leurs mouvements expansifs et généreux, et
qu'ils compromettent sur de grandes propor-
li'lU CJRCONSPECTION, PRUDENCE.
lions, quand ils sont mal ordonnés, bien
d'autres intérêts que ceux de la personne qui
les met en action.
Quels que soient donc le désintéressement,
l'élévation, l'excellence de vos sentiments, ils
ne peuvent vous porter qu'aux plus grands
désordres, s'ils échappent au frein salutaire
que je leur ai donné, et s'ils brisent les har-
monieux rapports établis par moi-même entre
vos différentes facultés. Ceci est encore une
loi de votre constitution.
Observez donc, et voyez ce que deviennent
vos plus belles facultés lorsqu'elles ne se mo-
difient pas l'une par l'autre, lorsqu'elles
s'abandonnent sans contre-poids, et en dehors
du faisceau que j'en ai formé, à leur activité
particulière, lorsque surtout elles s'exercent
sans prudence et sans discernement.
Combien de fois, dans de pareilles condi-
tions, n'avez-vous pas vu la bienveillance,
l'amour, la charité, perdre leur moralilé su-
périeure, et s'appliquer en dépit du bon sensi
Combien de fois n'avez-vous pas vu la vé-
nération s'égarer dans ses applications et
s'incliner devant des sots ou des fripons, ou
s'exalter pour sou Dieu défiguré jusqu'à la
CIRCONSPECTION, PRUDENCK. 325
frénésie du zèle, jusqu'à l'oubli des premiers
devoirs de l'humanité, jusqu'à commettre des
assassinats I
Dans cet état d'isolement des facultés mo-
rales et intellectuelles les unes des autres, qui
ne sait, qui ne peut se convaincre que le sen-
timent du juste et de l'injuste, livré à son
seul désir d'être équitable, n'a fait bien sou-
vent autre chose que de criantes injustices?
La fermeté, qui donne tant de suite et de
persévérance à l'action de vos autres facultés,
réduite à sa propre activité, ne produit que
l'entêtement de l'animal, l'obstination de la
buse ou du mulet.
Il en est de même de l'estime de soi, lors-
qu'elle n'est modifiée, ni éclairée, ni contre-
balancée. L'esprit de critique et de domina-
lion, l'orgueil, la fierté, l'insolence, le mé-
pris, le dédain, font place à la noblesse de ses
manières, à la dignité de son langage et à la
grandeur de ses actions.
Le sentiment du merveilleux rend crédule,
imbécile et superstitieux.
L'imitalion vous fait copier de mauvais
modèles et vous abaisse au niveau des bala^^
dius et des singes,
326 cmcoNSPKciioN, l'iiiDivNci;.
Et l'amour de la gloire, à son tour, s'il ne
prend conseil que de lui-même, s'il n'est point
guidé, déterminé ou influencé par les autres
qualités élevées de votre àme, ne peut que se
tromper dans ses applications, dégénérer en
sotte vanité, vous faire rechercher des distinc-
tions futiles, et vous donner les allures de Tin-
fatuation la plus grotesque et la plus ridicule.
Je ne vous dis rien de l'idéalité ; la bour-
souflure, l'emphase, l'aff'ectation, le vide et le
pathos se substituent à la grâce, à la richesse,
à la force et au bonheur de ses expressions.
Le sentiment de gaieté lui-même a besoin
de contrôle.
Quanta l'espérance toujours active et jamais
éclairée, elle vous fait entreprendre mille et
mille projets plus ou moins inexécutables, et
remplit votre vie tout entière des plus grandes
déceptions.
Dans les questions politiques et religieuses
surtout, redoutez relîervescence de vos senti-
ments. Votre intelligence, à vous tous, est si
faible, que sur ce teirain qui biùle, vous
devez, les uns les autres, vous défier de
vos bonnes intentions. Dans quelque coin du
globe que vous habitiez, on a d'ailleurs donné
cîUco.NSPKCTioN, puudl:n(:I':. 327
dès l'enfance une direction presque toujours
exiusive à vos idées, à vos penchants, à vos
sentiments, et, par cela même, on a bien sou-
vent rétréci voire esprit, si toutefois on ne Ta
pas faussé par certaines exagérations. Tous
nés originaux, on a fait de vous tous des copies;
on a tellement et de telle manière martelé
vos cerveaux, que partout les habitudes in-
tellectuelles sont prises elles croyances incar-
nées, et vous y êtes hypothéqués et asservis à
ce point que vous ne pouvez plus jamais vous
en despe7idre. Car eniïn y je veux bien toujours
continuer à me mettre à la portée de votre
esprit, si vous vivez sous tel et tel drapeau,
sous telle et telle bannière, et si vous êtes
imbus de telle opinion, en êles-vousla cause?
avez-vous choisi, avez-vous pu choisir votre
forme politique ou votre forme religieuse? ne
sont-ce pas vos pères qui vous ont fait
prendre l'une ou l'autre? Vous naissez catho-
liques, juifs, luthériens, calvinistes, mahomé-
tans, etc., comme vous naissez Périgourdins,
Manceaux, Parisiens, Anglais, Prussiens, Rus-
ses. Américains ou Hollandais. En masse, qui
de vous a pu se soustraire à celte fatalité età
tout ce qu'elle entraîne après eile?Vous êtes
328 CIRCO.NSPliCllO.N, PHUDEINCL:.
donc inévitablement, suivant le lieu de votre
naissance, plus ou moins favorisés par le sort,
plus ou moins près de la lumière, plus ou
moins avancés en morale, en science ou en
philosophie, en politique, en religion; vous
êtes dissemblables par la force des choses ,
et cependant, en fait, et en fait indéniable,
entendez-vous, pauvres enfants? chacun de
votre côté, pour ne vous parler en ce moment
que de la religion, vous croyez avoir pour
vous seuls la raison et la vérité.
Et maintenant, dans cette conviction pro-
fonde et sincère que vous ne pouvez pas ne
pas avoir tous, que faites-vous, qu'avez-vous
fait, et quelle ligne de conduite tiendriez-
vous aujourd'hui même, si vous aviez toute
liberté d'action contre ceux qui ne partagent
point et auxquels il est impossible de faire par-
tager en un instant vos croyances et votre foi?
Prenez garde, car vous vous êtes tous res-
sembléparl'exallationfrénétiqueet simultanée
de vos sentiments et les manifestations atroces
qui en ont été la conséquence. Ceux-là même
qui peuvent à juste titre se donner comme les
représentants de la doctrine supérieure, n'en
ont saisi ni pratiqué la mansuétude et la dou^
CIRCONSPKCTION, PRUDENCE. 329
ceur. A part quelques beaux caractères tout
à fait exceptionnels que j'ai d'ailleurs trouvés
dans toutes les sectes religieuses, mais qu'on
n'a pas écoutés, personne n'a voulu attendre
du temps, de la patience et de la persuasion
les conversions si ardemment désirées de part
et d'autre. Qu'en est-il résulté? Que chaque
secte puissante a voulu, dans l'ardeur de son
prosélytisme, imposer violemment ses articles
de foi, et qu'elle a trouvé, dans son exaltation
sentimentale et sa confiance aveugle en ses
propres lumières, assez d'énergie pour ne re-
culer dans ce but devant aucune abomination.
Ouvrez vos annales historiques.
Aux uns comme aux autres, tout vous a paru
juste et bon pour amener à vous les dissidents.
Après avoir épuisé quelquefois la prière et les
larmes, tant vous étiez sincères, votre tête s'est
montée devant les didicullés, et à tout prix
vous avez voulu inopinément dompter vos
oppositions respectives et fatales. Ne vous en
rapportant point suffisamment à moi pour le
soin que je prends de tous les peuples que j'ai
mis sur la terre, et dont la plupart, dans leur
ignorance involontaire, ne continuent pas
moins d'attirer sur eux les regards de ma
330 CinCONSPF.CTlON, PHUDENCK.
bonté, vous vous clés subslilues à moi-
même, sans imiter ma tolérance et ma charité,
et vous étant mis, d'autre part, dans l'esprit
qu'il ne s'agissait de rien moins que de sauver
des âmes, vous avez cherché par tous les
moyens possibles, et même par les tourments
les plus affreux et les supplices les plus hor-
ribles, a violenter la conscience et à tuer la
liberté de la pensée.
Quand on a lu mes Évangiles, c'est à n'y rien
comprendre.
Les païens, il est vrai, vous avaient donné
l'exemple de ces horreurs, lorsque vous refu-
siez de sacrifier à leurs dieux. Eux aussi vou-
laient imposer leur autorité et vous contraindre
par la terreur à changer de religion ; ils vous
jetaient aux bêtes fauves, ils vous égorgeaient
par centaines et par milliers, et en terminaient
assez vivement avec vous : mais en fait de
cruautés inouies et portées jusqu'aux raffine-
ments les plus infernaux pour faire arriver à
moi les infortunés qui n'avaient point entendu
ma parole ou qui l'avaient mal comprise,
c'est à vous, disciples du Christ, que ma jus-
lice, toujours juste, décerne avec affliction la
palme des bourreaux.
CIRCONSPECTION, PRUDENCE. 331
Le zèle de ma mai son vous dévorait à tel
point, el les tortures auxquelles vous soumet-
tiez tous ceux qui vous paraissaient hérétiques
étaient tellement épouvantables, que de
crainte qu'ils n'échappassent par la mort aux
douleurs et à la conversion, vous placiez à
côté d'eux un médecin chargé d'étudier leur
degré de sensibilité et d'arrêter les supplices
au moment où il s'apercevrait que la nature
épuisée allait succomber sous l'excès des souf-
frances. Et en effet, vous vouliez leur faire du
bien malgré eux; et pour le repos de vos con-
sciences et par amour pour ces prétendus
pécheurs , vous les livriez plusieurs fois aux
exécuteurs impitoyables de vos ordres affreux.
Quelle patience et quelle affection pour tous
ceux qui ne pouvaient partager vos croyances,
et qui cependant m'aimaient et m'adoraient,
mais qui ne pouvaient m'aimer et m'adorer
suivant vos rites ! Que de peines vraiment
pour leur ouvrir les cieux! Et lorsque, fidèles
aux principes qu'on leur avait inculqués dès
leur enfance, ils résistaient en hommes nobles
à vos atrocités, et ne voulaient ni ne pouvaient
se faire apostats, pour dernière giâce, et à la
plus grande gloire de mon nom et à l'édification
332 CIRCONSPECTION, PiaîDI-NCF.
de la chrétienté, vous les faisiez brûler tout
vivants; vous puisiez dans vos convictions
sentimentales exallées la force nécessaire pour
agir en démons.
Voilà l'histoire de tous vos fanatismes; ils
troublent simultanément votre esprit et votre
âme. La prudence, la sagesse et l'humanité
vous abandonnent. Vous ne vouliez faire que
du bien, vous ne faites que du mal ; et tout ce
qui devait servir à vous honorer sur la scène
du monde, à vous dessiner comme créatures
intelligentes et morales, marquées au coin de
ma grandeur, ne sert le plus ordinairement
qu'à mettre au grand jour la stupidité, l'hor-
reur, l'orgueil et la folie de vos actions.
Les facultés intellectuelles, industrielles ou
artistiques, ne réclament pas moins impérieu-
sement que les penchants et les sentiments
les secours et l'appui de la circonspection.
Les profondes combinaisons politiques,
les fortes conceptions de tout autre ordre,
les grandes compositions dans les lettres, les
sciences et les beaux-arts, pèchent constamment
dans leur exécution, si cette faculté de cohibi-
tion n'a retenu , comprimé la spontanéi té des in-
spirations, si elle n'a contribué à rassembler
cinoiNSPF.criON, prudknce, 333
avec la lenteur et la maturité qui lui sont
propres tous les matériaux indispensables à
l'enfantement d'une œuvre supérieure.
D'autre part, les plus brillantes facultés
intellectuelles, industrielles ou artistiques, iso-
lées les unes des autres, n'ont qu'un cercle
instinctif et borné; elles sont en faisceau dans
la tête humaine et elles sont ordonnées les
unes pour les autres. La fonction propre de la
prudence est de ne vous faire négliger aucun
des dons que vous tenez de ma sagesse; elle
tend à mettre en jeu toutes les forces dont vous
pouvez disposer; elle en favorise l'association,
en règle les activités, vous amène à trouver
dans la mesure de vos pouvoirs la perfection
et la vérité, et vous assure par cela même la
plénitude et le bonheur de l'existence.
N'abusez pas néanmoins de la circonspec-
tion : si vous la portez à l'extrême, vous nuirez
à l'arrangement et à l'harmonie de vos facul-
tés, vous serez toujours dans le trouble et l'ir-
résolution; vous deviendrez pusillanimes, om-
brageux, inquiets; vous aurez peur de tout,
et ne jouirez de rien. Une circonspection trop
active suspend et glace tous les transports de
l'âme humaine, elle en détruit le charme et
334 CIRCONSPECTION, PRUDENCE.
la spontanéité; elle isole sa victime, soulève à
l'entour d'elle la méfiance, répand sur sa
vie le malheur et l'ennui, et peut la conduire
au suicide ou à la folie. Appliquez la circon-
spection à la circonspection.
Si votre circonspection est bien développée^
si elle est secondée par une belle intelligence
et de nobles sentiments, défiez-vous cependant
encore de vous-mêmes relativement aux sug-
gestions de l'orgueil. Le succès enivre quel-
quefois les plus fortes têtes. Quelles qu'aient
été mes libéralités envers vous, vous n'êtes
point infaillibles. Que l'exemple d'autrui vous
serve à quelque chose, et rappelez-vous les
humiliations que j'ai fait subir aux superbes.
C'est dans ce sens qu'il a été dit : « Je perdrai
la sagesse des sages, et je réprouverai la pru-
dence des prudents. »
SENS DE LA MÉCANIQUE.
SENS DES ARTS,
TALENT DE L'ARCHITECTURE, CONSTRUCTIVITÉ.
Je VOUS ai faits architectes, mécaniciens,
industrieux et pleins de goût pour les beaux-
arts. Que cette face brillante de vos pouvoirs
se reflète dans vos œuvres.
Sculptez et façonnez la pierre, taillez le
marbre en dentelle, inventez des arabesques;
coulez le bronze en figures colossales, assou-
plissez l'acier et donnez à la matière la vie et
la pensée.
La science franchit aujourd'hui le seuil des
sanctuaires; les chemins de fer, les bateaux à
vapeur, le fluide électrique, mettent en vos
mains un pouvoir immense et vont hâter Tac-
complissement des grandes destinées que je
vous ai promises.
Si tous les hommes ne possèdent pas le génie
de la mécanique et le sens des arts à un degré
supérieur, je l'ai donné néanmoins comme
tous les autres pouvoirs de l'économie, dans
336 SENS DK LA MteAîSIQUK.
une moyenne de force et d'activité qui le rend
applicable aux besoins journaliers de votre
existence. Cette faculté donne a tous vos mou-
vements de l'adresse et de la précision : elle
fait le bon horloger, elle constitue le talent du
serrurier, elle dirige le tailleur dans la coupe
et la conlexture des vêtements, elle sert à la
modiste pour inventer de nouvelles formes et
de nouveaux atours, et elle inspire jusqu'à
l'artiste qui dresse l'élégant édifice de la che-
velure de vos femmes.
Têtes étroites et difficiles à ébranler, qui ne
saisissez jamais que les grands traits de mes
tableaux, vous ne savez donc pas que la ri-
chesse de ma création est aussi manifeste
dans la plus simple expression d'une faculté
que dans sa plus magnifique expansion. Chez
les animaux mêmes, qui ne présentent que
l'état rudimentaire de quelques-unes de vos
facultés, tout décèle également à la fois l'éten-
due de mes ressources et la simplicité de mes
moyens.
Les terriers du renard, la cabane du castor,
le cocon de la chenille, la toile de l'araignée,
les cellules hexagones de l'abeille, le nid de
l'hirondelle, les galeries souterraines des
SENS DE LA TMÉCANIQUE. 337
fourmis, tout décèle ma puissance et ma
gloire.
Sollicitez donc, autant qu'il est en vous,
l'action de celte faculté ; développez-la par
l'exercice, et prêtez-lui le concours de votre
intelligence : c'est l'intelligence qui applique
à de hautes conceptions les aptitudes instinc-
tives de votre organisation. Passionnez-vous
pour bien faire et pour répondre à mes libé-
ralités. Inventez, fabriquez des machines in-
génieuses, centuplez vos ressources; admi-
nistrez la terre, exploitez-en la surface,
fouillez-en les entrailles; dirigez le cours des
fleuves, dominez l'Océan; conjurez la foudre;
soulevez les montagnes, et qu'elles s'elTacent
devant vous; et, en toutes choses et en tous
lieux, laissez l'empreinte de vos puissantes
facultés.
Bâtissez en même temps pour mon culte,
pour les sciences, pour les hommes de génie,
pour les bienfaiteurs de l'humanité, pour le
haut commerce et les grandes industries, des
temples, des palais magnifiques, des cara-
vansérails, des embarcadères et des bazars
immenses. Les monuments font impression
sur l'homme, le frappent dans son idéalité,
338 SENS DE LA MÉCAÏNIQUE.
tendent à lui donner une haute idée de lui-
même et de ses semblables, et font naître en
son esprit les désirs de la perfection.
Bâtissez aussi pour mes enfants malheu-
reux; donnez-leur, dans des constructions
solides et élégantes, de l'espace, de l'air et
du soleil. Quittez vous-mêmes vos maisons
enfumées, vos huttes, vos cabanon humides et
malpropres, dans lesquelles vous enfantez la
vermine, les maladies et la mort. Faites-vous
des demeures où les lois premières de l'hy-
giène reçoivent une rigoureuse application,
et ne négligez point de les embellir. L'art du
statuaire et du peintre se rattache au génie
de la construction, et multiplie à cet effet
pour vous ses admirables chefs-d'œuvre. On
doit se plaire dans les lieux qu'on habite, et
vous n'avez rien à me demander pour par-
venir à donner du plaisir a vos }eux.
Dans mon second ouvrage qae je vais meilre incessammen. sous
presse et où je traiterai de l'emxice et de l'emploi des seniiincnis
moraux, j'aurai à transcrire les commandements supérieurs, com-
mandements en dehors de l'exécution desquels l'humanité perd son
caractère propre et n'offre plus que le spectacle monstrueux d'une
tête constituée pour toutes les grandeurs imaginables et tombant
sans excuse au-dessous de l'animalité même.
Les paroles sublimes que vous connaissez tous : Ahmz Dieu de
tout votre cœur, et votre prochain comme vous-même, et qui ré-
sument, pour quelques tètes d'élite, la loi et les prophètes, ont besoin
d'un commentaire. Elles ont, pour l'intelligence commune de l'hu-
manité, un sens trop vague et trop indéterminé. Elles nous laissent
dans l'ignorance la plus complète de notre propre nature, ne nous
donnent point l'analyse des qualités morales renfermées dans notre
constitution, et ne nous tracent point le cercle d'activité de chacune
d'elles. Et cependant, ici comme dans la sphère inférieure, brute,
instinctive de Torganisme, chaque faculté doit vivre et se manifester,
chaque faculté doit répondre, par ses rayonnements expansifs et
chaleureux, aux volontés du Créateur.
Prêtez donc l'oreille encore une fois, messieurs, à la parole que je
trouve écrite en nous-mêmes de la main de l'Éternel.
MÉ3I0mE
B FiTKCR n 1,'iBOLlIION
DE LA PE1>E DE MORT.
L'édition de mon mémoire eu faveur de l'abolition de la
peine de mort étant épuisée, et plusieurs personnes en ayant
réclamé l'impression, je saisis l'occasion qui se présente
tout naturellement aujourd'hui pour lui donner une publi-
cité nouvelle.
Je le fais avec d'autant plus de plaisir, que malgré les
écrits assez nombreux qui ont été faits sur ce sujet, tant en
France qu'en Angleterre, j'ai envisagé mon sujet sous des
points de vue qui avaient complètement échappé à la plu-
part des auteurs qui m'ont précédé dans la carrière, et que
je puis, par cela même, soustraire peut-être quelques têtes
à l'échafaud.
A une époque où chacun cherche, par de nobles efforts,
et quelquefois par l'intrigue et la ruse, à prendre position
élevée dans le monde, je m'estime heureux de publier un
travail consciencieux qui sort des sentiers battus de l'étude
et de l'observation, et qui peut, s'il est convenablement
traité, me donner quelques titres à l'approbation éclairée
de mes contemporains.
Quant au fond et quant à la forme, je n'ai rien changé à
ce travail, édité en 18i48.
Paris, 12sep(ombre 1857.
Félix VOISIN.
EMOIRE
EN FAlEOa DK L'ABOLITIOS
DE LA PEINE DE MORT
AUX REPRÉSENTANTS DU PEUPLE
EN 1848.
On façonne les plantes par la culture et
les hommes par l'éducalioii.
i.-i. Rousseau.
Citoyens représentants ,
Vous avez fait disparaître de nos codes la
peine de mort en matière politique, et par
ce grand acte de civilisation vous avez digne-
ment inauguré la nouvelle ère de notre nou-
velle république : grâces vous en soient ren-
dues! Mais pourquoi laisser votre œuvre
incomplèteet ne pasdonner à l'Europe un plus
magnifique exemple? pourquoi ne pas secouer
le joug de la routine et des préjugés, et ne pas
abolir en toutes circonstances cette peine qui
G/i6 ABOLITION l)K LA PKINl-; DL MORT.
ne satisfait point la raison, qui blesse tous les
bons sentiments, et qui ne sert en quoi que ce
soit les intérêts de la société? Comme homme
de conviction qui croit avoir des obligations
à remplir envers ses semblables, je viens
vous soumettre sur ce sujet important le
résultat de mes études et de mes médita-
tions. Heureux si je puis exercer quelque in-
fluence sur vos esprits, et contribuer pour
ma part à ce que nos lois, pour la répara-
lion de n'importe quel crime, ne permet-
tent plus dorénavant les sacrifices de sang
humain.
Et d'abord c'est un devoir de le faire en-
tendre bien haut et de le proclamer en tous
lieux, l'homme n'a droit ni sur sa vie ni sur
la vie de ses semblables. Notre existence est
sacrée, et voilà pourquoi le suicide nous in-
spire tant de pitié, et pourquoi l'empoison-
neur et l'assassin soulèvent tant de colère et
d'indignation dans nos âmes, et sont regardés
comme les plus grands des criminels. Celte
réprobation universelle a sa signification; on
a presque toujours tort, des hauteurs de la
science, de dédaigner le cri de nos instincts.
Quoi qu'il en soit, la loi des temps barbares,
ABOLllMOIN DE LA l'EllNE DE MOr.T. 3/40
la loi (lu talion, ne doit pas subsister plus
longtemps parmi nous. Ne rien prendre en
considération, donner la mort pour la mort,
est une justice distributive, inintelligente,
immorale et barbare. Cette pénalité n'a plus
de sens aujourd'hui ; et, pour vous en con-
vaincre, je vais vous démontrer que toutes
les têtes que vous abattez sont abattues en
pure perte, si toutefois elles ne contribuent
pas à vous en faire abattre un plus grand
-nombre chaque jour. Je m'explique.
Une parole bien triste, bien profonde et
bien vraie, a été dite à l'humanité, il y a deux
mille ans tout à l'heure, et celte parole la
voici : « Il y aura toujours des pauvres parmi
vous, et vous aurez toujours à exercer en leur
faveur les nobles facultés que j'ai mises en
vos cœurs, l'amour et la charité. » Eh bien!
citoyens représentants, je vous le dis en vé-
rité, il y aura aussi toujours des criminels
dans le monde, et c'est vainement que, pour
en faire disparaître la race, vous répandrez
leur sang. Eux également ont besoin de votre
appui, de votre générosité, de votre affection,
de vos lumières, et vous avez des devoirs à
remplir à leur égard. Ces malheureux ne
3'jG AliOLlTlON DI'. I,A F'KiM-: DE MOnT.
renaissent pas de leurs cciidres, mais ils re-
naissent des circonstances au milieu des-
quelles ils apparaissent et se développent dans
la vie. Ils ont vécu dans un mauvais milieu :
ce milieu ne les a point favorisés; ce milieu
les a créés, perpétués, multipliés. Observez-
les avec attention, et vous verrez qu'à part
un très petit nombre d'entre eux, ils n'étaient
point prédestinés à mal faire; qu'ils n'ont
fait bien souvent, ainsi que je viens de le faire
entendre, que subir les conséquences de leur
triste entourage; qu'ils n'ont reçu en masse
ni les bénéfices de l'instruction ni ceux de
l'éducation, et que, par une foule d'influen-
ces auxquelles ils n'ont pu se soustraire, ils
sont devenus ce que vous vojez qu'ils sont.
Vous prendrez ainsi connaissance des causes
des choses ; vous vous convaincrez que si vous
ne pouvez empêcher totalement le mal sur la
terre, vous pouvez au moins beaucoup le
diminuer par de bonnes institutions, et, par
cette analyse sévère, profonde et détaillée,
vous arriverez en même temps, j'en suis sûr,
à parlager mon opinion, savoir, qu'il n'y a
aucune espèce de rapport entre la guillotine
et les moyens propres à développer l'intelli-
ABOLITION DE LA PEINE DE MORT. 3/i7
gence et la moralité de la tête humaine. Le
moment me paraît venu oii la science de la
nature de l'homme doit se faire jour dans
vos consciences, éclairer vos déterminations
et servir l'humanité. Veuillez donc continuer
à me prêter votre attention, car pour arriver
à mon but, j'ai besoin de faire passer mes
convictions dans votre âme.
Au point de vue de ce qu'exigent les inté-
rêts de la société, la raison, la morale et les
lois, il y aura toujours, ai-je dit, des criminels
dans le monde, et la mort tragique des cou-
pables, quelque crainte qu'elle puisse inspirer
d'ailleurs, n'aura jamais pour effet de changer
les conditions au sein desquelles, depuis des
siècles, se meut l'humanité; d'autre part, nous
ne sommes point des êtres parfaits, ni des
êtres prodigieusement forts : loin de là, et de
tous les êtres créés l'homme est incontesta-
blement celui qui, par le nombre de ses fa-
cultés, a le plus besoin d'appui dans le monde
extérieur pour ordonner sa vie conformément
à l'élévation de sa propre nature. Ne nous
envisageons pas néanmoins sous des couleurs
trop sombres. Malgré les déclamations de cer-
tains esprits sur la perversité naturelle ou
3/i8 Aiioi.rnoN i)i: la vva^k dk moivi'.
acquise du genre humain et sur la faiblesse
de sa raison, l'iiomme, en général, se con-
duit avec intelligence, et il ne laisse pas que
de montrer aussi de la moralité dans ses
actes. Nos sociétés, quelque mal ordonnées
qu'elles soient encore, prouvent la justesse
de mon observation; tout n'y est pas sens
dessus dessous, et les notions du juste, de
l'honnête et du vrai n')' sont pas complète-
ment renversées.
Maintenant nous arrivons aux ombres du
tableau, aux faits exceptionnels, aux crimi-
nels, à ceux enfin qui troublent ces mêmes
sociétés, qui y portent le deuil et l'effroi, et
qui ne peuvent, sous peine de subversion de
tous les principes et de tout ordre social,
être abandonnés aux violences de leurs dé-
bordements. Je le sais, je le dis avec vous
tous, la société doit vivre, la société se doit
assistance et protection ; mais, permettez-
moi de vous le faire observer, citoyens repré-
sentants, des hommes de votre ordre ne doi-
vent faire que des lois qui servent à quelque
chose.
Or à quoi bon maintenir la peine de mort
dans nos codes, si elle n'empêche pas ce que
ABOLITION DIÎ LA PEINE DE MORT. 3Û9
VOUS voulez empêcher; si, après le châtiment
terrible du coupable, les choses continuent à
se passer de la même manière dans l'huma-
nité , et si vous êtes obligés de recommencer
sans cesse et sans avantage votre œuvre de
sang et de destruction? Remarquez bien que
je ne fais point ici d'appel à votre sensibilité;
c'est votre intelligence (jue je veux frapper ,
et c'est à elle que je vais présenter les faits en
vertu desquels je viens prolester contre vos
sanglants échafauds.
Nous devons étudier et saisir toutes les
choses deThumanilé. Avant donc d'embrasser
mon sujet sous son point de vue général , et
de vous parler, par conséquent, de l'espèce hu-
maine en masse, je commencerai par attirer
votre attention sur les individus qui offrent,
par suite de leur organisation cérébrale tron-
quée, des particularités dans l'esprit et le ca-
ractère. Non-seulement ces individus ne pos-
sèdent pas tous les éléments de l'entendement
humain ; mais, dans ce qui leur reste de fa-
cultés, il y a des inégalités de force et d'acti-
vité bien marquées. On constate tout h la fois
chez eux des idioties morales, des idioties in-
tellectuelles , des idioties dans les instincts ,
25
350 Ar.oi.rnoN de ia pf.ine ni<: mort.
et, par opposition et singulier contraste, de
grandes énergies dans l'expression de quel-
ques sentiments, de quehpies penchants ou
de quelques pouvoirs intellectuels. Ce sont
des têtes irrogulières qui réclament , pour
l'appréciation judiciaire de leurs actes, l'exa-
men le plus sérieux et le plus approfondi.
C'est un fait avéré, incontestable, reconnu
aujourd'hui dans toutes les grandes sociétés
savantes de l'Europe, et qui doit enfin sortir
du fond des sanctuaires pour éclairer la légis-
lation : il y a des individus qui naissent avec
des dons de Dieu, avec de grands moyens,
de grandes facultés , et qui , toutes choses
extérieures étant d'ailleurs égales, s'élèvent
promptemenl au-dessus de la foule médiocre,
ordinaire et commune de leurs contempo-
rains, il y a des tètes d'élite dans l'humanité.
Ce fait, il faut le dire, est accepté sans répu-
gnance , et ne soulève dans l'esprit de nos
hommes d'Etat aucune espèce d'opposition :
et tout est dit bien souvent sur ces tôles d'élite
quand on ne les a pas persécutées ou qu'on ne
les a pas payées de la plus noire ingratitude.
Mais, en dehors de ces belles et grandes capa-
cités morales et iiitellectuelles, et en dehors
ABOLITION DE LA PEINE Dl- MORT. 351
aussi de la masse des individus qui composent
notre espèce, qui forment les nations propre-
ment dites, et qui sont sans vocation, sans dis-
position mentale bien marquée, et qui devien-
nent, avec leurs aptitudes générales, ce que
les font être les temps, les lieux, les circon-
stances et les hommes supérieurs de leur
époque , il faut encore , avec ces mêmes so-
ciétés savantes , sur l'autorité desquelles je
m'appuyais tout à l'heure, envisager une face
tout opposée de la médaille humaine. Oui ,
s'il y a des hommes bien nés, doués d'un heu-
reux naturel et d'une vaste intelligence , et
qui, dès le bas âge, le plus ordinairement, an-
noncent leur beau caractère et leur génie , il
en est d'autres qui naissent disgraciés par la
nature. La nature les a traités en marâtre ; ils
sont, par le fait d'une organisation incom-
plète , dépossédés des richesses et des gran-
deurs de l'humanité. Ils n'ont point de suffi-
sants contre-poids dans la tête. Le plus
communément l'animalité prédomine dans
leur constitution. Leurs penchants sont très
énergiques, leurs sentiments moraux sont fai-
bles, leur intelligence est étroite, leur confi-
guration cérébrale est laide et basse. Ils ne sont
3ot2 AHOr.niON DK I,A l'KINE DE MORT.
point nés pour le bien ; ils sont nés pour le
mal. Leur existence tout entière n'est qu'une
suite de méfaits. Eh bien, en admettant que,
pour un fait ou pour un autre, ces misérables
aient encouru la peine capitale inscrite encore
aujourd'hui dans nos lois, croyez-vous qu'en
les tuantvous portiez remède à quelque chose?
pensez-vous que vous alliez frapper d'effroi
ceux qui leur ressemblent ; qu'en un mot, vous
mettiez obstacle au renouvellement des actes
abominables dont vous avez été les témoins
ou les victimes? Détrompez-vous, je le redis
encore, vous faites une œuvre de sang qu'il
vous faudra recommencer sans cesse. Les
hommes de cet ordre sont réfractaires à toute
espèce d'instruction, d'éducation, d'influence,
de modification, lis ne comprennent point les
choses qui sont de l'intelligence et des senti-
ments moraux, et eussiez-vous d'ailleurs fait
disparaître en un seul jour, sous le tranchant
du fer , toutes ces formes anormales irrégu-
lières, incomplètes de l'espèce, vous n'empê-
cheriez jamais la nature dans les jeux, quelque-
fois bizarres, de sa création, de reconstituer
de pareils monstres , et de démontrer l'ina-
nité de vos systèmes.
ARO[J'riON OK LA PEIlNE IJE MORT. 353
Il n'y a point à se récrier ni à faire de rai-
sonnements à perle de vue sur ces faits ; ils
sont irrécusables, et il faut bien que nous nous
en arrangions, c'est-à-direque nous nous sou-
mettions sans murmure à ce qui est, et que
nous établissions dans notre esprit de justice
des différences entre ceux qui sont au-dessus
des proportions communes de l'humanité et
ceux qui sont au-dessous deces mêmes propor-
tions. Pour arriver à une estimation rigoureuse
de la moralité ou de la criminalité des uns ou
des autres, il nous faut sortir des ornières aban-
donner les termes ordinaires de comparaison,
nous placer devant leur individualité respec-
tive, et tenir compte de ce que comporte leur
organisation. 11 y a déjà bien longtemps qu'on
l'a dit : Ne demandez à chacun que suivant la
mesure de ses capacités. N'allez pas croire,
citoyens représentants, que les faits pour les-
quels on a traduit devant les cours d'assises
les malheureux dont je vous parle, soient des
faits accidentels, isolés, sans rapport avec leurs
manifestations habituelles ; non, ces êtres sont
taillés de pièces et de morceaux mal ordonnés,
mal ajustés; et, dès le bas âge aussi, ilsavaient
annoncé ce qu'ils devaient être un jour. Scii-
35Û AnOLlTION I)F-: LA PEINK DE MORT.
lement, il faut faire remarquer que leurs fa-
cultés ne s'exerçant que sur de petits objets
et un petit théâtre, ils n'avaient éveillé la sol-
licitude ou inspiré des craintes que dans le
foyer domestique. (]ent et cent fois la bonté
paternelle s'était épuisée sur eux, cent et cent
fois la patience et le génie des instituteurs
avaient lutté sans résultat contre leurs dispo-
sitions innées. En entrant dans le monde, ils
sont restés ce qu'ils étaient , c'est-à-dire des
individus mal nés. Ils n'ont changé ni d'esprit
nidecaractère; ils sesonttrouvésen face d'une
société intelligente, bien armée, vigilante et
soigneuse de ses intérêts, et, par cela même, à
l'instant même ils sont tombés dans ses mains.
Voilà, indépendamment de quelques autres
caractères sur lesquels on peut consulter des
experts : car il y a des experts dans toutes les
branches des connaissances humaines , ci-
toyens représentants, et, quand il s'agit de
l'honneur d'une famille ou delà tête d'un in-
dividu, il n'y a point de mal à consulter des
experts ; tous les jours on en consulte pour des
choses d'une moins grande importance ; voilà,
en résumé, comment on arrive à établir des
dislinclioiis réelles entre les individus de la fa-
Ar.OMTION DK LA PElîSE DE .MORT. 355
mille humaine, et à pratiquer la justice avec
équité. Les hommes éclairés, forts et bien in-
tentionnés, doivent envisager l'humanité sous
tous les points de vue qu'elle peut présenter;
ils ne redoutent que l'erreur. On ne peut plus
aujourd'hui s'arrêter opiniâtrement à la maté-
rialité des actes. La peine de mort, en pareil
cas, ne fait même pas face a l'accident du jour
et du moment. Vous tuez aujourd'hui un ani-
mal qui sera remplacé demain, tout à l'heure,
par un autre animal. Sous cet aspect, l'œuvre
de nos prédécesseurs, il ne faut pas se le dis-
simuler, était à la fois dérisoire, cruelle, et de
mauvais exemple : ils faisaient violence à la
raison; ils blessaient tous les sentiments; ils
ne servaient en rien les intérêts de la société;
et quand ils s'étaient ainsi affranchis de tous
leurs grands devoirs d'hommes, qu'ils s'étaient
passionnés comme des êtres inférieurs, et
qu'ils avaient en tout point suivi les conseils
de la peur, de l'égoïsme et de la colère , ils
croyaient qu'ils pouvaient se laver les mains,
qu'il n'y avait point de sang sur leurs habits,
parce qu'ils avaient agi , parce qu'ils avaient
versé ce sang dans de bonnes inlenlions. Ci-
toyens représentants, permetloz-moi de vous
3ô(i ABOLiriON Ut; LA l'KlMi I)K MOU F.
le dire, cette excuse des médiocrités ne va
point à vos lumières.
Entrons maintenant dans le fond même du
sujet, n'évitons point l'abordage, soutenons et
prouvons que, dans quelques circonstances
que ce soit, la décollation ne sert en rien les
grands intérêts de la société.
Je laisse de côté les individus incomplets
dont je viens de vous entretenir; je les com-
parerais volontiers à de mauvais arbres qui
ne peuvent porter que de mauvais fruits. Ces
têtes mutilées par la nature sont dangereuses.
Nous devons nous mettre à l'abri de leurs vio-
lences et de leur animalité ; mais la raison, la
pitié, la justice, la morale, notre intérêt,
linutilité de leur supplice, le droit qui nous
manque de pouvoir disposer de leur vie, tout
nous défend de les guillotiner.
Je soutiens toujours, comme vous le voyez,
que nous n'avons pas le droit d'égorger nos
semblables lors même qu'ils ont égoigé quel-
ques-uns des nôh'es. Je répète qu'il y aura
toujours des criminels dans la société; que la
peine de mort n'a point la vertu d'en dimi-
nuer le nombre ; qu'elle ne va point à la ra-
ciîie du mal; qu'elle donne et entretient le
ABOLinOiN [)[: LA l'IiliNli DE MORT. 357
goût du sang, qu'elle aiguise le poignard de
l'assassin, et que, loin de changer les condi-
tions de riiunianilé, elle éternise dans toutes
les classes de la société les manifestations de
Tordre inférieur, quand elle n'en renforce pas
la sauvage énergie.
J'arrive aux faits journaliers de la crimina-
lité, aux infractions légales que peuvent com-
mettre sans aucune exception les membres dif-
férents de notre ordre social. C'est vous dire,
citoyens représentants, que je vais parler de
nous tous, de vous, de moi, de nos frères, de
nos amis, de l'humanité tout entière; car je ne
pense pas qu'aucun homme bien né, qu'aucun
homme ayant en lui tous les caractères, toutes
les forces, toutes les surfaces sensibles de notre
être, soit assez osé, dans le fond de sa con-
science et devant la foule de ses semblables,
pour se déclarer, sous le feu de ses penchants
et de ses sentiments, et au milieu des excita-
tions sans nombre et des surprises du monde
extérieur, maître etdominateur absolu de lui,
des personnes, des choses, des temps, desévé-
nements et de tout ce qui peut, eu un mot, du
dedans de lui-même comme du dehois, le
358 AnniITION DE I,A PEINK DK MOUT.
mettre en mouvement et lui faire dépasser le
but (le ses propres activités.
Le temps des mensonges officiels, je l'es-
père, est passé sans retour. \a\ peine de mort
ne remédie à rien ; vous avez beau décoller
les tôtes et les décoller encore, il faut vous
résigner à les décoller toujours : c'est un ou-
vrage sans fin et sans utilité. Tous les supplices
imaginables, je ne saurais trop attirer votre
attention sur ce point, n'ont aucun rapport
avec les méthodes propres à éclairer et à en-
noblir l'humanité; les grils ardents, le fer ou
les bûchers, ne développent ni l'intelligence ni
les sentiments moraux. C'est par suite de ces
moyens ridicules, exécrables, odieux, c'estpar
suite de ce vieux contre-sens que notre espèce
est restée si longtemps dans l'enfance. Privée,
comme elle l'est encore presque partout, d'in-
struction et d'éducation, elle est resiée ce
qu'elle était, et elle resie ce qu'elle est en gé-
néral par premier jet de création. Cela veut
dire qu'elle reste énergique, égoïste et violente
par ses instincts de conservation, faible par
ses sentiments moraux, et médiocre par son
intelligence. L'histoire de tous les peuples en
fait foi, l'homme connue homme, en d'aulres
ABOLITION DE LA l'ElNK DE MOIIT. 359
(ormes comme être intellectuel et moral, est
tout entier clans la main de l'homme, et les
gouvernements solidement établis peuvent,
suivant leurs bonnes ou leurs mauvaises inten-
tions, ôter ou donner à l'humanité son exis-
tence supérieure. Comme animal, l'homme est
le produit de la nature, ses facultés sont vi-
vaces et n'ont pas besoin d'animation ; comme
être intelligent et noble, il est le produit de la
culture. Ses hautes facultés, les facultés carac-
téristiques de son espèce ont besoin d'une se-
conde création, si je puis dire ainsi; il faut
qu'elles soient incessamment appelées, exci-
tées, mises enjeu, avivées, pour arrivera tout
le développement dont elles sont susceptibles,
se faire sentir dans l'économie morale de notre
constitution, et par conséquent dans la vie de
chaque individu. Maisj'insiste de nouveau sur
ce que je viens de vous dire à l'instant même,
il n'y a point de rapport entre la guillotine et
les méthodes propres à faire parvenir l'homme
à l'excellence de sa nature et à la supériorité
de ses attributs. Loin de là, car tous les faits
acquis à la science ont démontré partout que
la sévérité des peines n'avait jamais adouci les
mœurs, et que le nombre ainsi quel'énormité
3(30 AIîOLniON 1)K LA PKliM': DK MORT.
des crimes augmentaient en raison même du
nombre et de la criiaulé des supplices.
II est tem()s de ne plus confondre l'homme
avec la brute, et de le prendre, de l'élever, de
le traiter par ses propres ("acuités. Vous n'abais-
serez le chiffre de la criminalité qu'en tirant
parti des forces spéciales de sa constitution,
et encore ne le rendrez-vous pas invulnérable
en tout point, et nerempôcherez-vous pas, en
quelques circonstances, de payer son tribut
aux faiblesses, aux misères et aux passions de
sa nature.
Citoyens représentants, placez-vous un in-
stant devant les faits de l'observation ; voyez ce
que l'homme est encore aujourd'hui, consi-
dérez-le dans son état réel, songez aux mal-
heurs de sa position, à sa sensibilité, au
nombre de ses besoins, aux ténèbres de son
ignorance, au défaut de culture de ses senti-
ments moraux, à ses préjugés, à ses fana-
tismes, aux superstitions dont on a faussé son
esprit, et dites-moi si vous pouvez le consi-
dérer comme un ôlre éminemment et complè-
tement responsable, s'il vous est permis de
l'envisager comme un gladiateur armé de
toutes pièces et qui doit toujours sortir victo-
AlîOLiriON DE LA PEINE DE MORT. 3GI
rieux de l'arène dans laquelle il se débat si
péniblement sous vos yeux; dites-moi si, tout
faible qu'il est de ses moyens d'action, tout
irrité qu'il est de ses mécomptes et tout meur-
tri qu'il se trouve des assauts qu'il a livrés
pour assurer sa vie et la trariquillité de sa fa-
mille, si vous ne devez pas avoir quelque pi-
tié pour lui lorsqu'il succombe dans la lutte,
lorsqu'il dépasse votre inflexible niveau, lors-
qu'il commet une infraction à vos lois ; dites-
moi, car je veux surtout revenir sur cet objet,
quel est le rapport que vous trouvez entre sa
tête roulant sur l'échafaud et les circonstances
dont je viens de vous parler et les change-
ments que vous voulez opérer dans les mœurs?
Dites-moi, dans les hautes portées de votre
intelligence et dans les profondeurs de votre
conscience, si vous n'apercevez pas, si vous
ne sentez pas que la hache du bourreau ne
peut en rien changer ce fâcheux état de choses
et, en définitive, si je n'ai pas raison, devant
tant de sang vainement répandu, d'accuser
tout à la fois l'intelligence, les sentiments et
les calculs de nos anciens législateurs.
Oui, il y aura toujours des criminels dans
la société, et pour en dir.iî^/UO^ le nombre
362 ■\i;()i,rn;)N ni-: [,a pklnf, dk mort.
vous n'avez qu'un moyen : en admettant que
vous ayez commencé par améliorer la condi-
tion matérielle de vos semblables, c'est de cul-
tiver chez eux tous les dons de la nature, c'est
d'agrandir leur inteiligenceparl'instruction et
de développer leurs sentiments moraux par
l'éducation. Le moyen de les sauver, de les
proléger contre eux-mêmes, de les faire en-
trer en harmonie dans le mouvement général
de la société, le moyen de vous mettre à l'abri
de leurs violences et de leur animalité, le
moyen de ne plus les exposer à venir inces-
sammentse faire couper le cou par vous tous,
c'est non-seulement de les éclairer, c'est-à-
dire de cultiver leurs facultés intellectuelles,
mais encore c'est de les ennoblir, c'est-à-dire
de cultiver leurs sentiments moraux, c'est de
multiplier dans leur lete les motifs détermi-
nants des actions, de leur donner la liberté
morale, d'en faire des hommes et de bons ci-
toyens. La guillotine est une colère de bas
étage, est une vengeance inférieure : elle avi-
lit, elle dégrade, elle abrutit les populations,
elle ne donne point d'intelligence et n'élève
point le caractère.
Dira-t-on qu'elle porte l'intimidation dans
AHOLITION ]V,: LA PKINH DE MORT. 3G3
l'esprit et qu'elle arrête le bras des malfai-
teurs? Celte idée ne repose que sur un très
petit nombre de faits : l'intimidation ne ré-
glera ni n'éloulîera jamais les transports, les
besoins et les passions de l'humanité. J'ai vu
de prés une vingtaine d'individus qu'on allait
traîner à l'échafaud, et lorsque je leur ai de-
mandé si l'idée de la peine de mort qu'ils
avaient encourue s'était offerte à eux lors de
la perpétration de leur crime, ils m'ont tous
répondu que, sous l'empire des passions qui
les avaient aveuglés, ils n'avaient point songé
à cette répression, ou que s'ils l'avaient un
instant et vaguement entrevue, l'impression
n'en avait point été assez forte ni assez pro-
longée pour les détourner deleur projet; qu'ils
espéraient d'ailleurs échappera l'application
de la loi, et qu'au surplus, pour eux, cet ap-
pareil du supplice dont on fait tant de bruit
se réduisait tout simplement à un mauvais
quart d'heure.
On a toujours tort de faire des jugements
par comparaison à soi-même; il y a souvent
bien loin de tels et tels hommes à tels et tels
autres hommes. Les personnes bien élevées, les
honnêtes et tranquilles citoyens, par exemple,
36/1 AliOLiriON ÏW. LA PI.INK DF, .MOP.T.
qui lisent clans leurs journaux le rt'cit d'une
exécution capitale, faite avec solennité et
au milieu d'un grand concours de peuple,
s'exagèrent les effels de cette sanglante dé-
monstration; ils jugent du public par eux-
mêmes; ils sont émus, saisis tout à la fois
de crainte, d'horreur et de pitié, et ils s'ima-
ginent que tout le monde est comme eux; ils
croient que la plupart des hommes qui par-
courent la carrière du désordre et du crime
ont une sensibilité analogue à la leur même ;
que leur tournure d'esprit, leurs habitudes,
leurs mœurs, leurs penchants, leurs senti-
ments, leur intelligence, que tout est de même
degré de développement, de même force, de
même activité, de même influence que chez
eux, et que par conséquent l'idée du supplice
qui attend ces hommes de pertubation, s'ils
persistent dans le mal, doit suffire pour les en
détourner. Voilà sur quelles données inexactes
l'ancienne législation s'est établie, et voilà
pourquoi, citoyens représentants, je ne ba-
lance point aujourd'hui à venir vous prier de
l'asseoir sur une connaissance mieux appro-
fondie et plus vraie de la nature humaine.
Dans la pénalité contre laquelle je m'élève,
ABOLITION DE LA PElîSR DE MORT. V,C)o
on a généralisé des observations particulières,
on a pris des exceptions pour la règle; on s'est
d'ailleurs imaginé, contre toute expérience et
toute raison, qu'en inspirant la crainte, qu'en
multipliant les motifs de bas étage pour déter-
miner l'homme à la vertu, c'était faire avan-
cer la civilisation et servir la société. Il est
temps de nous débarrasser de toutes ces idées
et de nous efforcer de transformer le vieux
monde ; changeons la pierre angulaire de l'é-
difice social ; appuyons le nouvel ordre d e
choses, non plus sur les propensités infé-
rieures, sur les propensités de la bête qui se
défend contre la bête qui l'attaque et la pour
suit, mais sur les facultés supérieures, sur les
facultés propres de notre espèce, sur l'intelli-
gence et les sentiments moraux, sur les seuls
pouvoirs de notre constitution qui soient réel-
lement civilisateurs et conservateurs. Plus de
représailles indignes de ceux qui ont devancé
leurs frères dans les voies de l'intelligence et
de la moralité. Ce n'est plus sur le bourreau
que nous devons trouver notre assise; nous
sommes hommes, traitons en hommes les
hommes.
J'ai dit qu'il y aurait toujours des criminels
26
366 Aiîoi.i rio>; i)K i,A pr.iM-: dm mort.
dans la société, que la peine de mort n'attei-
gnait pas le but du législateur, et que c'était
par des moyens plus eflicaces, plus directs,
plus intelligenls et plus moraux, qu'il fallail
songer à abaisser le chiffre de la criminalité.
J'ai rappelé une vérité trop longtemps mécon-
nue par les cours d'assises, savoir : qu'il y
avait en dehors de l'espèce humaine en masse
un certain nombre d'individus mal nés, qui ne
pouvaient que mal faire, et dont la décollation
ne pouvait en lien changer ceux qui leur res-
semblaient. J'ai ajouté que la société avait
droit et raison de se mettre à l'abri de leurs
violences, mais qu'elle n'avait pas le droit de
les tuer, et que, lorsqu'elle les tuait, elle faisait
une œuvre de déraison, d'injustice, de sau-
vagerie et d'inutilité.
-Après avoir plaidé la cause de ces infortu-
nés, j'ai parlé de tous les membres delà grande
famille humaine, de tous ceux qui ont en eux
la forme entière de l'humaine condition, et
qui sembleraient, au premier coup d'oeil, de-
voir, sans exception, encourir toute la respon-
sabilité de leurs actes; mais j'ai voulu aussi,
dans leur intérêt, dans celui de la justice et
de la vérité, aller au fond des choses. Je me
AnOLITION I)K LA PKINK DE ÎMOiri'. 367
suis attaché à rechercher les causes de leurs
désordres, et par cela même à démon Irei' éga-
lement à leur égard l'inulilité de l'échafaud.
Dans cette intention, j'ai fait ressortir, d'une
part, en général la faiblesse innée de l'espèce
humaine, c'est-à-dire l'énergie native des pen-
chants inférieurs en opposition avec la tiédeur
naturelle des sentiments moraux et le peu
d'étendue de notre intelligence primitive. J'ai
rapporté les faits puisés dans les meilleures
statistiques, et j'ai prouvé que les criminels,
presque en totalité, surgissaient des classes
malheureuses et incultes de la société; que ces
hommes bruts n'avaient reçu ni les bénéfices
de l'instruction, ni ceux de l'éducation, et que
la guillotine ne pouvait aider en rien à leur
évolution intellectuelle et morale.
J'ai soutenu qu'on n'éclairait ni qu'on ne
moralisait point ainsi les peuples; que, pour
atteindre ce noble et grand résultat, il était
odieux et ridicule de faire jouer incessam-
ment, et en pure perte, un impassible couteau
sur la tête sacrée de l'humanité; mais qu'il
fallait aller à la racine du mal, qu'il fallait
non-seulement songer à améliorer la condi-
tion matérielle des hommes pauvres et igno-
.".(is AJtoi.nio.N Dii LA (>i:l\k de mort.
rants, mais qu'il fallait encore développer
leur iiUelligence et cultiver leurs sentiments
moraux, si on voulait les proléger contre eux-
mêmes, les faire vivre de la vie de leur es-
pèce, les soustraire aux incitations de la bête
et les empêcher devenir chaque année payer
avec une effrayante régularité leur budget au
bourreau. Détruisez les causes de leur persé-
vérante animalité, et les effets de leur persé-
vérante animalité cesseront, et vous vous con-
vaincrez de plus en plus, je le dirai toujours,
que les exécutions capitales, quelque nom-
breuses que vous les supposiez, n'ont aucune
espèce de rapport avec la moralité des actions.
Je viens de vous dire où sont les sources du
mal : ce sont elles qu'il faut tarii', puisque
c'est de leurs profondeurs que vous voyez
sortir sans relâche et sans fin cette foule de
malheureux pour lesquels je ne cesse d'invo-
quer vos lumières et d'émouvoir vos senti-
ments. Songez-y bien, citoyens représentants,
rexéculeur des hautes-œuvres n'est que votre
instrument, et par la loi que vous maintien-
driez, quelque loin que vous fussiez placés
du théâtre où se consomme le sacrifice hu-
ABOLITION DE LA PKINK DK MORT. 369
main, vous n'en seriez pas moins les fauteurs
de l'exécution.
Pardonnez-moi si, dans le sujet que je traite,
je reviens plusieurs fois sur la même idée ;
mais quelque confiance que j'aie dans les prin-
cipes que je vous apporte et dans les réflexions
qui les accompagnent, je connais trop l'em-
pire de l'habitude et des préjugés pour ne pas
insistera plusieurs reprises sur ce qui me pa-
rait fondamental et indispensable au triomphe
de ma cause.
Ainsi, pour continuer à vous démontrer
que la peine de mort ne peut servir à adoucir
lesmœursetà diminuer le nombre des crimes,
je répète que je n'aperçois aucune espèce de
rapport entre le sang d'un supplicié et la mo-
ralité des actions. Déjà vous avez été frappés
de mes considérations, lorsque jevous ai parlé
de ces individus disgraciés par la nature,
de ces pauvres êtres qui n'ont point en eux
les pouvoirs et par conséquent les défenses de
l'humanité. Vous avez également admis, dans
l'état d'imperfection où ont été jusqu'à pré-
sentnos institutions, que l'on verrait le peuple
remplir les bagnes et les maisons centrales de
détention, et entretenir l'échafaud, tant qu'on
370 AliOLITlON DE LA PEINE UE MOH'I'.
n'adoucira pas sa situation matérielle et que,
l'abandonnant en môme temps h la violence
native de ses instincts et à l'entraînement de
tous les objets extérieurs, on négligera de le
faire homme, c'est-à-dire de lui donner de
l'instruction et de l'éducation, en d'autres
termes encore^ de tirer parti des facultés in-
tellectuelles et des sentiments moraux qui sont
en germe dans sa constitution et qui n'atten-
dent, pour se développer et se dessiner dans
sa vie, que le souffle heureux et puissant d'un
gouvernement libéral.
Si les classes élevées de la société commet-
tent peu d'infractions légales, si elles ne vont
pas souvent en prison, si on les guillotine en
petit nombre, ce n'est pasqu'elles soient mieux
nées que le peuple, qu'elles soient pétries d'un
limon supérieur. Non, la différence ne tient
pointàTorganisation ;elle tient à la différence
de la position et de la condition sociales, elle
tient aussi à la différence de l'instruction et de
l'éducation. Les classes élevées de la société
vivent dans l'aisance; elles sont affranchies
des terribles besoins de la nécessité, disons le
mot : elles sont heureuses ; elles sont dans un
milieu au sein duquel leurs aspirations, natu-
ABOLIIION Db: LA PKINE DK MOU 1'. 371
relies, nombreuses et légitimes comme celles
du peuple, trouvent facilement bonheur et
satisfaction. La misère ne leur donne point
de mauvaises idées. Bien mieux, elles ont reçu
de l'instruction et tant soit peu d'éducation;
elles ont donc de l'intelligence et ne sont pas
mortes à tous les sentiments, et lorsqu'il
leur arrive d'être surprises par des passions
égoïstes et de bas étage, lorsqu'elles sont ten-
tées de mal faire, on ne peut pas dire qu'elles
n'aient point en elles des forces propres à con-
tre-balancer l'activité despenchantsinférieurs;
l'intelligence et les sentiments moraux les
protègent, elles ne sont point livrées aux
seules" incitations de la bête ; elles peuvent
éclairer, épurer, modifier, ennoblir, changer
leurs déterminations. Le conseil, si je puis
m'exprimer ainsi, s'assemble dans leur tête :
dans les replis de leur cerveau, chaque fa-
culté se fait entendre à son tour. Elles exa-
minent donc ce qui se passe dans les profon-
deurs de l'entendement; elles comparent les
motifs qui les poussent à l'action avec les mo-
tifs qui les retiennent; elles envisagent les
conséquences de la conduite qu'elles vont te-
nir, elles ont un libre arbitre, elles délibèrent,
a? 2 ABOLITJON DK LA PEINE DE MORT.
elles jugent Ce n'est pas tout : par Teffet
de leur sensibilité morale, elles éprouvent des
émotions inconnues du vulgaire. La circon-
spection leur fait éprouver une frayeur salu-
taire; l'estime où elles se tiennent d'elles-
mêmes, la bienveillance, la vénération, la
conscience, tous les nobles sentiments se sou-
lèvent dans leur âme et viennent encore les
aider à se maintenir dans les sentiers de l'hon-
neur et de la vertu.
Quoi que j'aie pu dire en faveur des classes
aisées de la société, et quelque satisfaction que
j'éprouve à déclarer qu'elles comptent parmi
elles des hommes qui ressemblent au portrait
que je viens défaire, qui soient par conséquent
véritablement hommes, etquiaienten eux tout
ce qu'il faut pour dominer et régler lessugges-
tionsdenolre nature inférieure, et résisteréga-
lement, avecintelligenceetgrandeur,àrentraî-
nement des excitations extérieures, il ne faut
passe dissimuler néanmoins qu'il reste encore
beaucoup àfaire danscetle partie de la société,
si l'on veut que les membres qui la composent
arrivent au degré d'élévation morale que com-
porte dans sa riche création le cerveau de
l'espèce humaine. Chez un certain nombre
AliOLlTIOîN Dlî LA PEINE DE MORT. o73
d'entre eux, on rencontre des sentiments éle-
vés ; mais je n'hésite pas à l'adlrmer, la mo-
ralité en général ne s'y trouve point au niveau
de l'intelligence. Je dis qu'elle y est faible et
incomplète par comparaison à celle-ci. Nou-
velle raison d'affirmer dans ma thèse que ,
pour abaisser le chiffre de la criminalité , il
faut incessamment s'appliquer, non pas seu-
lement à former des hommes d'intelligence ,
mais aussi , et par-dessus toutes choses , des
hommes de moralité. En effet, citoyens repré-
sentants, l'intelligence n'est rien sans la mo-
ralité, non qu'on ne puisse, tant nos facultés
sont indépendantes les unes des autres, servir
l'humanité par ses découvertes et son génie ,
en étant un infâme ou un homme de toute
nullité, un cadavre au point de vue des sen-
timents les plus beaux de notre espèce; mais
nous pouvons affirmer que l'intelligence, sans
la haute direction , sans le contrôle , sans la
suprématie du cœur, des sentiments moraux ,
conduit presque toujours à mal faire. Dans
ces cas, l'intelligence est assujettie par la vio-
lence des penchants égoïstes ; elle s'ingénie ,
se tourmente et se prostitue pour leur satis-
faction particulière.
37/j ARdIjriON l)K LA PKIM-: I)K MORT.
Qui lie se rappelle à celte occasion les tur-
pitudes et les crimes dont certains hommes,
haut placés dans notre hiérarchie sociale, se
sont rendus coupables sous l'ancien gouver-
nement? Certes, ils n'étaient pas dépourvus
de lumières ; ils avaient des talents, et par la
capacité qu'ils ont montrée jusque dans leur
triste défense, ils étaient dignes d'occuper les
premiers rangs dans l'Etat. Que leur man-
(juait-il donc néanmoins pour conserver leurs
titres et leur position, ne pas se couvrir d'in-
famie et ne pas encourir la juste sévérité des
lois ? 11 leur manquait le signe de la véritable
civilisation, il leur manquait un des caractères
propres de l'humanité : ils manquaient de
moralité! La bonté, la justice, la vénération
et la dignité , facultés fondamentales de notre
constitution , sans l'exercice et l'application
desquelles il n'y a point de bonheur ni de
considération sur la terre, ne figuraient point
dans leurs actes; et au scandale de la nation
tout entière, ils étaient ainsi venus, avec
tous leurs grands moyens intellectuels, pren-
dre place dans l'écume et la lie de notre
ordre social !
Une question de la plus haute importance
ABOLITION UK I A l'KlNE DK MORT. 375
pour le sujet que nous traitons se présente
maintenant tout naturellement à notre exa-
men. Puisque l'homme, indépendamment de
ses instincts de conservation, a été gratifié par
son créateur de sentiments moraux et de facul-
tés intellectuelles, et qu'il est, par cela même,
destiné à vivre autant par la noblesse et l'excel-
lence du cœur que par la force et l'éclat de
l'intelligence , comment se ftiit-il néanmoins
qu'il soit en général, par son âme, au-dessous
de son esprit? Comment se fait-il qu'il acquière
communément tout son développement intel-
lectuel, et qu'il reste presque constamment en
arrière sous le rapport de son développement
moral? L'homme ne peut-il donc pas répondre
aux libéralités dont il a été l'objet? ne peut -il
donner tout ce qu'il a reçu et se manifester
sous les trois conditions de sa nature indivise?
D'où vient ce morcellement de sa constitution?
Quoi ! je le verrai conserver et montrer la
vigueur de ses instincts jaloux, je le verrai
grand, fort, subtil et délié par son intelligence ;
et lorsque je chercherai, même dans les plus
hautes régions de notre ordre social, la magni-
fique expression de ses sentiments moraux, je
ne trouverai plus en lui qu'un être faible, sans
G7G AliOUTION DE lA l'KIM-: [)K MOIIT.
couleur , sans parfum , sans noblesse , sans
beauté! Qui m'expliquera celte défaillance de
sa nature morale? Toute faculté, de quelque
ordre qu'elle soit, n'existe-t-elle pas pour être,
c'est-à-dire pour se manifester? Qui faut-il
accuser de notre impuissance à bien faire?
Sommes-nous donc les misérables jouets de la
création? ou devons-nous, tout en avouant
notre imperfection naturelle, reconnaître que
si nous résistons si peu à l'entraînement de
nos penchants et aux excitations délicieuses
ou pénibles du monde extérieur, c'est encore
plus la faute de nous-mêmes que celle de la
nature?
Évidemment c'est l'homme qu'il faut ac-
cuser, et c'est surtout à son ignorance qu'il
faut attribuer tous ses malheurs et tous ses
crimes. Nos grandes universités d'Europe ont
cru faire merveille jusqu'à présent parce
qu'elles nous ont donné des littérateurs, des
artistes, des poêles, des ingénieurs, des mé-
decins et des prêtres ; elles n'ont rien négligé,
le fait est vrai, pour mettre l'homme en relief
sous le rapport de ses facultés intellectuelles,
et, on a du plaisir à le reconnaître, le succès
a récompensé leur persévérance et leurs
ABOLITION DE LA PEINE DE INIORT. 377
soins; mais je ne sais comment elles se sont
persuadé qu'il n'y avait rien à faire pour les
sentiments moraux, ou, du moins, que les mé-
thodes propres à former une belle intelligence
étaient également bonnes pour former un beau
caractère ; elles ne se sont pas doutées un seul
instant qu'il n'y avait aucune espèce de rap-
port entre ces deux faces de l'entendement
humain. De même que l'ouïe n'est pas la vue,
que la vue n'est pas le goût, que le goût n'est
pas le toucher, ni le toucher l'odorat, et que
le développement de chacun de ces sens ré-
clame des moyens divers et appropriés à leur
nature spéciale, de même, en cultivant telle et
telle faculté intellectuelle, on ne cultive point
toutes les facultés intellectuelles , et en cul-
tivant toutes les facultés intellectuelles , on
n'exerce pas d'impression sur les sentiments
moraux. 11 faut bien qu'on le sache : on ne
forme pas du même coup, et par les mêmes
moyens, un homme de capacité et un honnête
homme, une belle âme, un grand caractère ;
l'instruction et l'éducation ne se ressemblent
en rien. L'instruction s'applique aux facultés
intellectuelles, l'éducation s'applique aux fa-
cultés morales; partout on donne de l'in-
o78 Aiîoi.rno.N ni', la frine de mort.
slruclion, nulle pari on ne donne de l'éduca-
tion. C'est ainsi que, depuis des siècles, les
choses se sont passées dans l'humanité, ci-
toyens représentants ; c'est ainsi qu'en s'oc-
cupant sans relâche d'exciter, de développer
l'intelligence, on a laissé soînmeiller, tomber
dans l'inertie les sentiments moraux; qu'on a,
par conséquent, mutilé l'homme dans le plus
beau des apanages de sa constitution céré-
brale, et que Ton a rempli la société d'avor-
tons aussi dangereux par l'énergie de leurs
penchants inférieurs que par les ressources
multipliées de leur esprit.
L'éducation, c'est-à-dire la culture des sen-
timents moraux, peut seule rendre l'homme à
lui-même, le sauver de bien des faiblesses, lui
épargner bien des crimes, et lui fermer le che-
min qui conduit à l'échafaud. L'homme chez
lequel on n'a point négligé ces dons précieux
de la nature appartient réellement à l'huma-
nité; il en est le représentant : il est fort, il est
complet, il est armé de toutes pièces; il jouit
de son libre arbitre, il peut prendre un parti
en connaissance de cause ; il ne vit plus sous
l'empire exclusif de l'égoïsme, il est porté à la
bienveillance, à la justice, à la vénération, à
AUOTJTION l)K I,A PEINP: DK MOIVI. 379
l'eslime de soi-même et des autres, à toutes
les vertus sociales. Pour combattre ses instincts
de bas aloi , pour résister aux excitations du
monde extérieur ou aux chagrins et aux irri-
tations qu'il y rencontre souvent, non-seule-
ment il possède une intelligence qui lui fait
tout voir d'ensemble et de haut, et qui le met
à l'abri de bien des petitesses ; mais son âme
ayant aussi reçu la vie, ses sentiments moraux
ayant pris place et force dans sa constitution,
il en écoute les inspirations et en déverse les
inépuisables trésors sur la foule infortunée de
ses semblables.
Si je me suis bien fait comprendre, citoyens
représentants, il ne s'agitplus seulement, dans
mon opinion, de s'emparer des criminels au fur
et à mesure qu'ils sortent de vos cours d'as-
sises, et d'en débarrasser la société par le cou-
teau de la guillotine: les idées que je soumets
à votre haute appréciation vont plus loin : elles
vont a la cause des choses ; elles tendent, non
pas à ce qu'il n'y ait plus jamais de têtes fai-
bles, passionnées ou criminelles parmi nous,
mais elles doivent avoir pour résultat d'en
diminuer d'autant plus le nombre qu'on en
saura faire une plus large applicaiion. L'hon-
380 Anor.ITJON DK LA PKliSE DE MORT.
nciir de cette grande réforme peut apjDartenir
à la république française. Améliorez autant
qu'il est en vous la condition matérielle du peu-
ple, élevez l'homme par V instruction et Véduca-
lion au-dessus de l'animalité : gardez-vous de
ne développer que son intelligence, vous n'en
feriez qu'un méchant ; donnez jour à son âme,
occupez-vous essentiellement de son moral;
placez la vieille Université sur ce terrain nou-
veau. Si les instituteurs qu'elle choisira dans
ses écoles sentent bien leur mission, s'ils ont
la science, c'est-à-dire s'ils connaissent la na-
ture de l'homme dans ses éléments constitu-
tifs, s'ils sont hommes eux-mêmes, s'ils pren-
nent autant de peine pour former le cœur de
leurs élèves qu'ils en prennent pour former et
développer leur esprit , le but que vous vous
proposez est atteint, la moralité augmente, la
vertu devient moins difficile à pratiquer , la
criminalité diminue, et tout cela sans que vous
teniez le cimeterre ou le bâton éternellement
suspendu sur la tête de vos semblables.
On sait, par l'histoire et par l'expérience,
tout ce que le génie du mal a produit de mal
sur la terre; on ne sait point assez tout ce que
peut produire (!e bien le génie du bien. Ouvrez
AHOI.niO.V |»K J.A ri INK l)i: MOIM. 381
lesvieillesannalesde l'humanité, et vous verrez
ce que peuvent des inslilulions lorles et persé-
vérammentappliquées. L'homme a été dépos-
sédé par elles de tous ses pouvoirs ; on en a
fait une machine, un automate, un imbécile,
un esclave, un être sans nom, sans noblesse et
sans âme. Par elles on a empêché le dévelop-
pement de son intelligence, on a avili, dégradé
son caractère, effacé jusqu'à l'ombre de ses
sentiments moraux. Les virtualités même les
plus énergiques de sa constitution ont fléchi
sous les calculs et les etTorts des aristocraties
politiques, religieuses ou militaires de l'anti-
quité. Que ne devons-nous pas attendre d'un
système de conduite et d'action tout opposé !
C'est toujours sur la même matière, sur le
même sujet, le même c;)rps, le même esprit,
la même âme, que nous avons à travailler.
Travaillons au rebours de nos pères, reconsti-
tuons l'homme, ramenons-le à lui-même; ren-
dons à son intelligence, et surtout à ses senti-
ments moraux, la suprématie qui leur est due.
Citoyens représentants , appuyez-vous sur ce
fait positif, inébranlable, éternel : L'homme est
le disciple de tout ce qui l'entoure; c'est l'être
le plus éminemment malléable et modifiable
882 AHOLITION DE Ll PEINE DE MOKT.
qu'il y ail au monde. Il n'y a [)as de forme, de
couleur, d'habilude ou d'om|)i'einlo qu'il ne
puisse prendre à la longue. Oui, par l'influence
de l'éducalion, des mœurs, des inslilulions et
des lois, vous pouvez exercer sur sa consli-
tulion cérébrale , sur sou présent cl sur son
avenir, une influence immense. A lilre de lé-
gislateurs, vous lenez dans vos mains toul son
mode d'existence ; vous tenez sa vie malérielle,
sa vie inslinclivc, sa vie morale, sa \ie inlel-
lecluelle ; vous tenez dans vos mains son igno-
rance, ses lumicrcs, ses vertus, ses vices, sa
bassesse, sa grandeur, son esclavage ou sa li-
berté. Quel beau rôle vous avez à remplir 1
Je le répète encore une fois, par le kuout,
la potence ou la guillotine, vous ne développez
point l'intelligence de l'homme, vous n'agran-
dissez point son âme; vous le traitez en ani-
mal, et, par cela même, vous le laissez, vous le
renforcez dans son animalité, lin suivant de
pareils errements, il n'y a pas de raison pour
que sa situation s'améliore, pour qu'il règle et
gouverne l'activité de ses penchants inférieurs,
pour qu'il prenne l'e-prit et le caractère de
l'humanité ; il n'y a pas de raison pour qu'il
ne vienne pas incessamment vous affliger par
AnOl.ITION DE LA PKKNE DE MOIlT. 383
le tableau de sa dcgrodalion, ou vous inquié-
ter et vous faire (rcmblcr par ses convoiliscs,
son ésoïsmc et ses fureurs. Eu ne vous dé|)ouil-
lantpas vous-mêmes du vieil homme, eu vous
servant ext'Iusi\ement contre lui de vos forces
instinctives, en le chàliant comme une brute,
vous éternisez le vieil homme sur la terre, et
vous voilà condamnés , si vous ne voulez pas
qu'il vous dévore, à maintenir l'échafaud , h
faire, sans bénéfice et sans fin, l'œuvre de des-
truction contre laquelle je proleste depuis le
commencement de ce mémoire, et vous ré-
duisez vos fonctions supérieures, vos fonctions
civilisatrices, humanitaires, aux fonctions avi-
lissantes de pourvoyeurs du bourreau !
Un mot encore avant de terminer, citoyens
représentants.
Peu de personnes se sont demandé ce qui
a pu déterminer l'homme h inscrire la peine
de mort dans ses codes, et à en faire une si
fréquente application. En effet, d'où lui vient
cette énergie? comment, en dehors de toute
émotion violente qui peutsubjuguer sa volonté
ou de tout mouvement pour protéger son exis-
tence en péril, comment a-t-il la force de ver-
ser froidement, et en grand appareil, sur des
SSZi Ai;(ii,rii().N in; i.a im.ink iji; moiîi.
échafauds, le sang de ses semblables ? A-t-il
donc, comme les bêtes fauves, comme les oi-
seaux de proie, un instinct brut et sanguinaire
à satisfaire? L'odeur et le goût du sang vont-
ils à sa nature? obéit-il fatalement, comme
l'animal, à une loi de son organisation ; ou bien
est-ce au mépris des lois mômes de sa consti-
tution, des lois de l'humanilé, qu'il conserve
cette férocité dans ses mœurs? Pourquiconque
à porté le flambeau de l'analyse dans les pro-
fondeurs de l'entendement bumain, la réponse
est facile à faire : La peine de mort est un abus,
est un mauvais emploi d'une des facultés fon-
damentales de notre constitution ; c'est l'ap-
plication exclusive, isolée, dépouillée de toute
intelligence et de toule moralité, d'un pen-
chant qui nous est donné dans le double but
d'assurer notre existence organique par la
destruction des espèces inférieures nécessaires
à notre alimentation , et de nous faire sur-
monter, par une incessaiite et infatigable
énergie, les obstacles sans nombre que nous
rencontrons presqu'à chaque pas dans le mi-
lieu qui nous entoure. Il nous fallait cette vir-
tualité pour vivre et nous défendre en ce
monde; mais, en s'exerçant sur l'homme,
AHOl.niON 1)1. l.A l'I'^IM'^ '>•■' Moi'.r. 38:)
cette force a dépassé les limites et les dioils
de ses activités propres.
Quelle singulière idée que de conclure de
l'existence d'une faculté a la nécessité brute de
son application. Cela n'est pas exact, cela n'est
pas vrai pour l'homme. Chez l'animal, c'estdif-
férent; l'animal est un animal, il n'a que des
facultés animales, et ilse déroule, et ilnepeut
se dérouler que comme animal. Qui peut en
dire autant de l'homme? L'homme, indépen-
damment de ses instincts inférieurs indispen-
sables à la conservation de son être, a reçu une
haute intelligence et des sentiments élevés. Ces
facultés supérieures établissent sa nature, son
caractère, sa grandeur; elles le font homme en
un mot. Eh bien, elles lui sont donnéespourse
manifester dans sa vie, et, comme facultés no-
bles, elles ont droit de contrôle et de supré-
matie sur tous les mouvements de son âme.
Elles lui sont données pour modifier les inci-
tations de la bête et imprimer à ses actes le
cachet de l'humanité. L'homme est donc plus
et autre chosequ'un animal, et quelque faible
que puisse être encore aujourd'hui en général
son développement intellectuel et moral, on
ne peut pas dire néanmoins qu'il n'ait abso-
386 AnOLlTlO.N DE LA PEINK \)K MORT.
lument en lui que les forces de l'animalité, et
qu'il soil invinciblement porte à ne suivre que
leur basse impulsion. Je le redis encore, il est
homme, et maigre la lenteur et les difficultés
de son évolution sous cette face supérieure de
son être, il ne lui est pas rigoureusement per-
mis d'invoquer en faveur de ses manifesta-
lions instinctives exclusives Tinnéilé de ses
penchants instinctifs qui en sont, il est vrai, la
source etle principe, mais qui ne forment, en
définitive, que l'élément inférieur de sa con-
slilulion, et qui doivent par cela même être
incessamment consentis dans leur application
par l'iiilciligcnce et les sentimetils moraux.
Ces consi'léralions suffiront probablement,
citoyens représentants, pour vous démontrer
que la peine de mort est elle-même une in-
fraction faite aux lois de la nature humaine.
Cette pénalité vient de loin, elle date de la
plushauleantiquité; elle porte en conséquence
le signe de l'enfance de l'humanité, elle atteste
son ignorance, elle indique le silence et l'en-
veloppement de ses facultés morales et intel-
lectuelles, elle révèle sa barbarie primitive, et,
à ces différents points de vue, elle forme avec
nos mœurs actuelles un anachronisme évident.
ABOLITIOM DE L.V PEINE DE MORT. 387
Cela est si vrai, citoyens représentants, que
dans aucun rang de notre ordre social aujour-
d'hui on n'accepte la responsabilité d'une exé-
cution capitale. L'intelligence et lessentiments
moraux se soulèvent spontanément à la vue
d'un sacrifice humain. En voulez-vous la
preuve? suivez un coupable depuis le moment
où il comparaît devant la Cour d'assises, jus-
qu'à celui où vous le voyez monter sur l'écha-
faud. La sentence de mort n'est point pronon-
cée, sans que l'auditoire, les membres du jury,
les juges eux-mêmes, éprouvent un frémisse-
ment involontaire, tremblent en quelque sorte
dans tous leurs membres; et cette sentence
n'est point exécutée sans que le peuple qui
court au spectacle de cette sanglante tragédie,
sans que les hommes d'armes, le prêtre, le
bourreau lui-même, soient douloureusement
remués dans tout leur être, sans qu'il y ait sur
tous les visages une consternation, un abatte-
ment, une laideur d'expression qui laisse bien
souvent à l'homme que l'on va supplicier tous
les avantages moraux de la position. En effet,
citoyens représentants, en montrant du cou-
rage et delà fermeté, en montrant du repentir
et de la piété, en envisageant le moment su-
388 ADOI.IIION I)K LA l'I IM<; L)K MOH r.
prrme où il est à Iravers le prisme de l'espé-
rance et de l'idéalité, en se jetant dans les bras
de son Dieu, il manifeste seul, en cette circon-
stance, quelques-unes des brillantes facultés
de notre être; seul il a de l'éclat au milieu des
têtes muettes qui le contemplent. Le sang qu'il
va donner rachète à ses yeux l'énormité de sa
faute ; il en trouve, et il a raison, l'expiation
trop forte; son intelligence la condamne, sa
conscience ne s'y soumet pas, et il meurt em-
portantaveclui l'intérêt de cette même société
qui ne s'était point doutée que la vie ne doit
être rendue qu'à celui qui l'a donnée.
ORTHOPHRÉNIE.
NOUVEAU SYSTEME D'EDUCATION.
ORTIIOPHRENIE.
;vouvc:ai] S¥.htùaik: n'ÉDUCATioK.
Ayant émis, en 18b3, quelques iflées sur la direction spé-
ciale à imprimer aux entants (pii [irésenleni ries particularités
natives ou accjuises, dans l'esprit ou le caractère ; et ces idées,
qui sont miennes, ne ressemblant en rien à reils (pic l'on
trouve dans les d fférents tiait^s d'éduciition publiés parles
hommes les plus distingués des temps iuiriens rt modernes,
je ci'ois devoir encort; ici profiler de l'occasion qui m'est of-
ferte pour en r.ippeler le souvenir et en exposer de nouveau
à mes risqties et perds les piinri|)es roiidiuiientaux.
Pourquoi ne le dirais-je pas? hi violente opposilion qu'elles
soulevèrent alors parmi (pichpies membi'ts de l'Iiistilut, et
dont M. Népomucène L(Mnerci<'r se (it l'intei'prète lorsqutî je
voulus eu l'aire l'applicaiion, nifconv.iin piit «pi»' je n'avais
pas frappé l'air d'un vain bruit et que J'avais dit quelque
chose.
Le rapport bienveillant, consciencieux et tout scientifi(]ue
fait au goiiveriuMiient par le médecin du roi, M. Marc, et
inséré dans le Mmiteur du 2^ octobre 183/i, me coiifii-ma
dans cette opini(Ui, et la lectui'e chaleureuse que voulut bien
faire de ma lettre à l'Académie des sciences l'bonoi'able
Arago.en réponse aux attaques de M. Lemercier, necontribua
pas moins à me domier coniiance et courage.
Je dois dire aussi qu'à cette même épo(|ue je reçus, à mon
cabinet de consultalioit, la visite de plusieurs médecins que
je ne connaissais ([ue de réputation, et qui, au premier exposé
demadoctrine, vinrent meserrer cordialement la main et me
féliciter sur la marche que j'imprimais à mes études.
Si je ne suis donc pas dans l'erreur la plus complète, si
comme tant d'autres auteurs je ne me lais pas une énoinie
illusion sur mon compte, je crois avoir entrepris une œuvre
d'inlfilligoneo et d'hommo, d*^ I)ieii, en clierchant par tous les
moyens possibles à faire pour la faiblesse de riiilelli;^^eiice,
pour les vices (hi cœur, les travers de l'esprit, les difformités
de l'âme, en un mot, ce que d'autres font ou ont fait pour
les difformités du corps.
Ce n'est plus de l'ortliopédie, c'est de Vorthophrénie, mot
expressif dont j'ai eniichi la langue française, et qui rend
parfaitement bien la rectitude mentale à laquelle je veux
faire arriver ou revenir, suivant la mesure des facultés qui
leur restent, les esprits faussés ou arriérés et les âmes nouées
ou boiteuses.
Je n'aurais point remis sous les yeux de mes lecteurs les
pièces principales de celle vive discussion, si, par un senti-
ment dont aucun auteur ne peut se défendre, je n'eusse at-
taché de la valeur à ces idées. Dans le temps où elles furent
publiées, je li's trouvais lionnéti^s, utiles, morales, religieuses
et sociales, partant d'un bon naturel et fondées sur la vérité
même. Je n'ai point changé d'opinion; il m'est impossible
de croire qu'on puisse encore aujourd'hui s'en servir pour
déverser sur moi la critique et l'injure.
Quoi qu'il en advienne, qu'elles subissent donc de nouveau
le jugement de mes confrères; j'ai conservé ma couleur,
mon caractère, ma force telle quelle, mon indépendance,
mon amour-propre et ma liberté; le reste ne me regarde plus;
on me donnera dans l'opinion publique la place que j'aurai
méritée.
BAPI'OHT
FAIT A M. LE CONSEILLER D ETAT , PREFET DE POLICE ,
L'ÉTABLISSEMENT ORTHOPHRENIQUE
DK M. FÉLIX VOISIN, DOCTEUR EN MÉDKCINE,
PAR M. MARC,
Premier médecin du roi, inspecteur des maisons de santé , etc. (i).
L'établissement que vient de fonder M. Voi-
sin manquait à la science et à l'humanité. Il
est spécialement consacré aux enfants qui, par
leurs particularités natives ou acquises, s'é-
chappent et se soustraient, dans les collèges ou
dans les autres pensionnats, à l'influence des
méthodes uniformes, calculées sur les dispo-
sitions communes, vulgaires, des individus qui
y vont puiser une instruction générale.
D'après les faits recueillis par le docteur
Voisin, les enfants qui réclament un traitement
(1) Extrait du Monitiur du 2^ octobre 1834.
39/i i:rAnLISSR^î^:NT onTHOPiiRÉNiQiTR.
orlhophrénique peinent se diviser en quatre
classes piincipales.
1" Dans la première classe sont les enfants
nés pauvres d'es()iii, c'est-à-dire avec une or-
ganisation cérébrale au-dessous de l'organisa-
tion commune à l'espèce en général.
2" Dans la seconde classe sont les enfants
nés comme loul le monde ^ doués de l'organisation
commune à l'espèce en général, mais auxquels
une éducation première mal entendue a fait
prendre une direction vicieuse.
3" J.a troisième classe comprend les enfants
nés exlraordinairemcnt . Etablis par la nature
sur de grandes proportions, ils forment les
grands hommes ou les grands scélérats, sui-
vant le cours favorable ou défavorable des cir-
constances au milieu desquelles ils passent les
premiers temps de leur vie.
4-' Enfin, la quatrième classe se compose de
tous les enfants qui, nés de parents aliénés, sont
en naissant fatalement psédisposés à l'aliéna-
tion mentale ou à toute autre affection ner-
veuse.
Les idées dont le docteur Voisin entreprend
de faire l'application, reposent sur des faits
incontestables d'observation. On ne peut plus
i-;r\RrjssEMF:r<T orthophrénique. 395
longtemps se refuser à rcvidcnce; la nature
est inégaie dans ses répartitions, et le sy.stome
si fortement accrédilé par les philosojilies du
siècle dernier, de l'égalité des facultés, ne peut
plus aujourd'hui soutenir un seul instant
l'examen.
Des formes générales, il est vrai, ont été
arrêtées pour l'espèce; mais il n'est pas moins
exact d'afTirmer que chacun s'appartient par
une spécialilc cVorganisalion. Il n'y a que des
individus dans le monde. L'homme est tout à
la fois semblable et dissemblable h l'homme.
On l'a déjà dit et redit cent fois, dans l'échelle
sans fin qu'il faut parcourir, depuis l'excel-
lence du génie et l'élévation la plus sublime
de l'àme, jusqu'à l'image la plus repoussante
de l'idiotisme intellectuel ou moral, les com-
binaisons intermédiaires sont innombrables,
et la nature ne se répèle jamais. Chaque homme
a donc son caractère propre; il a son cachet,
son empreinte; il a en lui la raison fondamen-
tale et spéciale de sa vie. Voilà ce qui con-
stitue les conditions organiques de Vêlre, condi-
tions organiques qui, jusqu'à présent, n'avaient
pas été analysées, n'avaient point été prises
en considération, et sans l'appréciation des-
oi)6 Kl AIU.ISSIMI.M Ol! II1(»I'III;1M()!:K.
quelles, chez les sujets /uns de li(pu\ il est
impossible de l'aire le nioiiulre calcul et d'ob-
tenir le moindre résultat.
Kn nous exprimant ainsi, nous ne parlons
pas dans un sens absolu. Nous savons tous, et
l'expérience le démontre à chaque instant, et
l'institution dont il s'agit mettra sans doute
au grand jour les convictions du fondateur,
que l'éducation et toutes les autres influences
extérieures modifient prodigieusement l'orga-
nisation, et partant les manifestations instinc-
tives, intellectuelles et morales de l'homme.
Nous savons qu'elles entrent pour une énorme
proportion dans les événements qui signalent
les diverses époques de son existence. Ainsi
donc, si par nous-mêmes, si par les mains de
la nature, nous avons notre individualité, et
par cela même notre valeur intrinsèque et dé-
terminée, il tant reconnaître aussi que cette
valeurreste telle quelle, augmente ou diminue,
suivant les circonstances au milieu desquelles
nous apparaissons dans la vie : c'est ce qui
constitue les conditions de développement.
Néanmoins, la nature avant l'initiative en tout,
l'organisation étant la puissance première, on
conçoit dès lors combien il est important de
KrAlîl.lSSKMKM' Ol'. I llOPIIliKMOn:. 397
connaître la spécialité organique de l'enfan'
ou du jeune homme dont on veut diriger l'édu
cation. Celle connaissance préliminaiio est
surtout indispensable i\ celui qui veut ins-
truire, ennoblir, modifier et perfectionner les
enfants qui font exception à la forme générale
etcommune de l'espèce, qui sont par la nature
au-dessous ou au-dessus du terme moyen de
développement, et qui portent si ostensible-
ment l'empreinte de leurs mutilations ou de
leurs proportions démesurées.
Ces mêmes vues doivent présider aux soins
que réclament les sujets qui ont été viciés dans
leur première enfance par l'ensemble malheu-
reux des circonstances extérieures.
Les facultés prédominantes de l'enfance,
ses bases organiques, ses habitudes exclusives,
donnent le premier point de départ. Les con-
ditions de développement doivent être con-
stamment subordonnées à cette appréciation
rigoureuse. Si cette destination organique est
méconnue, si les rapports du sujet avec le
monde extérieur ne sont pas calculés, or-
donnés, sur les particularités natives ou ac-
quises de son cerveau, de son être intellectuel
et moral, l'éducalion qu'on lui donne forme
398 KlABLISSlîMKiNT Oli rHOIMlRKNIQUE.
avec ses dispositions un contre sens perpétuel.
Vous n'avez plus de point d'appui, vous man-
quez de boussole, le gouvernail vous échappe,
et vous perdez, dans une lutle inutile et fu-
neste contre la nature, le temps qui suiTisait à
la perfectionner.
J'ai tracé à dessein avec quelque élenduc
Tensemble des principes qui président à l'exé-
cution du projet de M. Voi-in. Si ces principes
sont généralement justes, ne doit-on pas dé-
plorer les pertes que la société a faites jus-
qu'à présent par le défaut de leur application?
Que de grandes forces perdues! que de carac-
tères bienveillants et trop sensibles tombés
dans le découragement , l'indilTérencc et
l'égoïsme! que de télés nobles et généreuses
et pleines de capacité ont tourné contre elles-
mêmes et contre la société leur puissance! que
d'intelligences magnifiques qui n'ont poir)t été
senties, qui n'ont point été convenablement
placées, qui n'ont pas été devinées, et qui,
ignorées d'elles-mêmes et de leurs contempo-
rains, ont emporté dans la terre les facultés
supérieures qu'elles avaient reçues de la na-
ture! Kn laissant de côté ces merveilles et ces
prodiges de la création, que de tètes incom-
ÉTARLISSEMEIST OIVl lIOPIlUliNIQUE. 390
plètes parmi la Ibulc humaine n'aurait-on pas
pu modifier, agrandir et amener à une exis-
tence plus large, plus inlellcctucile, plus li-
bérale, plus affeclueu^e, plus utile et plus
heureuse, si l'on s'était engagé dans ces voies î
Mais alors nieme qu'il faudrait soumettre
ces principes à de nombreuses restrictions, le
bienfait d'un établissement tel que celui de
M. Voisin serait encore immense.
Au reste, je ne connais pas d'homme de
ma profession qui possède h un degré plus
éminent que M. Voisin l'ensemble des con-
naissances, ainsi que l'expérience nécessaire
pour la réussite de l'entreprise qu'il a conçue.
C'est uneroule nouvelle quecepliilanlhrope
va frayer; et si, comme je l'espère, il arrive
au but, il aura remlu un service inappréciable
à la société.
ORTHOPHRÉNIE.
LETTRE
DU DOCTEUR F. VOISl.V
AU SUJET
D'UN MÉMOIRE DE M. iNÉPOMUCÈiNK LEMERCIER.
A M. LE PRÉSIDENT UE L'ACAUEMIE UES SCIENCES
DE L'INSTITUT.
Monsieur le Président,
J'apprends, par les journaux et par les rap-
ports bienveillants de quelques-uns de me?
confrcres, que l'établissement orlhoi)hrénique
que j'ai fondé en 183i a été, dans votre der-
nière séance, l'objet de l'examen et de la cri-
tique d'un des hommes les plus distingués de
notre époque, tant sous le rapport de son la-
lent comme poëte et littérateur, que sous le
/,02 OH TMOPHRliMK.
rapport fie son caractère comme homme indé-
pciulant et noble.
Je n'étais pointa l'Institut lundi dernier :
je n'ai point entendu JM. Lemercior, je ne
connais point son mémoire; je ne puisconsé-
quemmcuil, sur !a foi d'un feuilleton, ou sur
un rap[)orl verbal presque toujours incom-
plet, entrer en discussion avec lui. Cependant,
monsieur le Trésidenl, sa parole puissante, sa
verve poétique, ont, dit-on, commandé l'at-
tciition de l'Institut et ébrnrdé tout l'audi-
loiie. J';ii cherché ce que je devais faire en
celte otcurrc/ice, et j'ai pensé (jue je devais
com[îler sur votie inqarlinlité, que vousac-
cueilleriezma réclamation, et (ju'à défaut d'une
poléiniciue loule scienliticjue et toute mesurée
(que j'aurais tenu à honneur d'avoir avec
M. Lemercier, vous me permettriez de vous
faire connaître en peu de mots le but que je
me suis proposé en créant cette institution.
Vous allez connaître les principes qui me
dirigent et les sentiments qui m'animent. Par
une attaque aussi directe devant la première
société savante du royaume, je suis forcé,
vous le voyez, de sortir de ma retraite; mais
je le dois à M. Lemercier, je le dois à l'in-
Or.TIlOPflRÉNIF. '103
slitut, oux familles qui m'ont confié leurs en-
fdnls; je le dois à moi même, je le dois à la
science et à riiumanile.
Mon établissement rcj30sc sur les besoins
de la société : il est la déduction sévère de
quatre grands faits d'observation, pour l'atTir-
malion desquels j'itjvoque ici la parole et l'au-
loriléde mes confi ères. Si je me suis Irompé,
si j'ai mal vu. je manque de base et d'appui ;
mon entreprise est inutile, mes projets chi-
inéri(jues, mes inlentions ridicules. Si j'ai
voulu expluiler la créduliié publi<jue, mon
cliailat.misme est patent, et ma conduite est
ififàine; il y va de l'honneur cl de toutes les
espérances de ma vie: je me livre sans crainte
à leur jugement.
Kn regardant autour de moi dans la so-
ciété, j'ai trouvé des enfants disgraciés par la
nature, des enfants mal nés, nés pauvres d'es-
prit.
Pour les classes inférieures de la société, le
Conseil général des hospices, en 1833, a bien
voulu me charger d'organiser, à l'hospice de
la rue de Sèvres, un service médical en faveur
d'une centaine de ces malheureux enfants.
Je ne prétends point, comme vous le pen-
/,o'i or. riioi'iiiir.Mi:.
sez bien, taire quelque chose des derniers iii-
(liviiius de celte calégorie. Malheureusement
la puissance de notre art est bornée. Néan-
moins, sur ces ébauches imparfaites et gros-
sières de l'espèce humaine, il est possible de
faire encore quelques observations important
tes. Mais voici sur quoi particulièrement j'en
appelle à mes confrères, et voici sur quoi
déjà je fonde en partie l'utilité de mon éta-
blissement : c'est que, depuis l'idiot le plus
bas dans l'échelle jusqu'à l'homme ordinaire,
il y a une foule de degrés intermédiaires ;
c'est que l'idiotisme est rarement complet ^
que chez un individu disgracié par la nature
les caractères de l'humanité ne sont pas tous
effacés; c'est qu'il y a de l'étoffe et de la ma-
tière en lui, c'est qu'il y a de l'intelligence et
de l âme ; c'est qu'il est éducable ; c'est que
dans sa faiblesse et sa misère il a cependant,
comme nous, sur la tète le sceau du Créateur.
Nous ne pouvons pas l'élever jusqu'à nous,
eh bien! monsieui- le TrésideMl, descendons
jusqu'à lui ; ne l'abandonnons point à son im-
perfection, et avec de la patience, du courage,
de la bonté, et rinlelligeuce pleine et entière
de ce qu'il peut conq)orter, nous obtiendrons
OIÎ IIIOPIIHKNIE. 'lO,>
infailliblement, toujours néanmoins dans la
mesure de sa capacité naturelle, les })lus heu-
reux résultats.
En continuant le cours de mes observations,
j'ai vu des enfants qui avaient été viciés dès
le bas âge, qui avaient eu le malheur d'être
mal entourés, mal dirigés dès les premiers
temps de leur vie, qui avaient été élevés avec
trop de sévérité ou de condescendance, vic-
times ou de la négligence, ou des faux sys-
tèmes de leurs pères, ou de l'amour aveugle
de leurs proches : ces enfants ne me présen-
taient pas de vices de constitution ; ils étaient
comme tout le monde; l'habitude avait seu-
lement chez eux formé une seconde nature :
le mal avait produit du mal.
Que faisait-on de ces enfants, et qu'en
fait-on encore tous les jours? On renonce à
les modifier. Les méthodes uniformes, géné-
rales , avantageusement calculées pour les
masses, n'ont point d'effet sur eux ; on les
renvoie des collèges et des maisons particu-
lières d'éducation, et on les abandonne ainsi
à leurs mauvaises dispositions. Eh bien ! mon-
sieur le l'résitlent, tous ces enfants qui ont
lassé, fatigué la bonté paternelle, qui ont
,'iOfi ORTHOPIIHÉME.
cpnisc la paîiencect le talent des instituteurs
(le nos écoles, tous ces enfanis que l'on jette
aux mains du procureur du roi, qu'on envoie
dans les îles, qu'on met à bord de nos Lâli-
menls et que l'on chasse de tous côtés, je les
adopte ég dément, je lesdemande, je les veux.
Je dis fjue les hommes sont les disciples de
tout ce qui les entoure ; qu'ils ne sont point,
par ccl.» mon^e, comptables de la direction
qu'on a donnée à leur première enfance ; qu'ils
ne doivent point subir les conséquences des
fautes de leur faniille, cl qu'ils ont droit à
1' • 1 ' * I
inlcrel.
J'ai d'autant ])lus d'espoir de les rendre à
eu\-mèmiîs, c'esl-à direà rexcellence de leur
nature et à la supériorité de ses attributs,
qu'ils ne présentent point, comme obstacle
au traitement, de vice de constitution origi-
nelle, qu'ils sont nés comme tout le monde,
qu'ils ont, pour me servir des expressions de
Montaigne, la « forme entière de l'humaine
condition, » et que, par conséquent, aucune
surface de rapport ne manque à leur orga-
nisme. Le mal a produit du mal : voyons si
le bien ne produira pas du bien ; éludions,
ayons bon courage ; ordonnons autrement
ORTHOPllUÉNIE. Û07
leurs rapports extérieurs ; voyons si c'est à
l'homme ou à l'animal que restera l'empire.
N'allez pas croire, en m'exprimant ainsi,
que j'aie le moindre doule sur le succès de
mon entreprise. Les e-pérances que je mani-
feste reposent sur une foule d'obser valions
incontestables ; elles s'appuient sur Thisloiie
tout entière de Thumanitè. Vous le savez
mieux que moi : à raison de la médiocrité do
ses forces morales et inicllecluellos, re>pèce
humaine ne s'est jamais appaitenue ; elle a
toujours élé ceciue l'ont f.iit êiro les temps, les
hommes énergiques et les inslitutions. Sa
grandeur et sa gloire, ses horreurs ot ses abo-
minations, son impassibilité et ses mouve-
ments terribles, tout a été le résultat des
choses du dehors. Monsieur le Président,
quelques tètes de plus ou de moins dans le
monde, et les données de l'histoire ancienne
et moderne sont changées.
Arrivons aux enfants de ma troisième caté-
gorie.
S'il y a des individus disgraciés par la na-
ture, s'il en est d'autres qui sont jetés dans de
fausses directions, il faut reconnaître aussi
qu'il en est quelques-uns qui sont tout à fait
/l08 OKTHOI'HHKNIE.
hors de la ligne ordinaire. On pense bien que,
relativement à mon établissement, je ne veux
pas parler ici des modèles et des types de
l'humanité, quoiqu'ils n'échappent point à la
loi générale, quoiqu'il soit vrai de dire qu'un
concours défavorable de circonstances exté-
rieures peut affaiblir la plus belle intelligence
et pervertir le plus heureux naturel. Voici
toute la question : Existe-t il des enfants chez
lesquels l'animalité prédomine, chez lesquels
les instincts, les penchants et les sentiments
des brutes exercent une tyrannie continuelle?
Livrés à cette spontanéité, dont on fait tant de
bruit, leur intelligence est-elle assez forte et
leurs sentiments moraux assez énergiques
pour en contrebalancer la puissance, en mo-
difier l'action, en arrêter la fougue, en domp-
ter la violence?
Les moralistes, les philosophes, les Pères de
l'Église, les médecins, les jurisconsultes et l'ob-
servation journalière ne laissent pas le moin-
dre doute sur l'existence de ces hommesdange-
reux.
Eh bien ! je crois encore, avec la plupart
de ces grands observateurs, qu'en plaçant
convenablement dans le monde extérieur un
oiniioPiiP.KMr. /i09
sujet pareil, qu'en laissant sommeiller en lui
l'animal, qu'en développant son intelligence,
qu'en l'appelant, qu'en l'attirant à moi parles
facultés propres à l'espèce humaine, qu'en
lui faisant goûter la volupté des choses justes,
honnêtes, nobles, vénérables et vraies ; je
crois, dis-je, qu'il est possible de modifier sa
constitution, dechangerson caractère, d'élar-
gir sa sphère intellectuelle et d'ennoblir son
àme.
La chose n'a point encore été faite : est-ce
donc une raison pour ne pas l'entreprendre?
Enfin la quatrième catégorie se compose
de tous les enfants qui, nés de parents aliénés,
sont en naissant fatalement prédisposés à l'a-
liénation mentale ou à toute affection ner-
veuse. L'expérience des savants, des faits em-
pruntés à tous les temps et à tous les pays,
ont démontré que ces malheureux sont inces-
samment menacés d'un dérangement dans les
fonctions cérébrales, dérangement qui les
frappe à l'improviste, au sein du bonheur,
sans cause extérieure appréciable, et indé-
pendamment de toutes les causes qui, chez les
autres hommes, peuvent amener l'aliénalion
mentale.
ÙIO ORrHOPHRKiSIE.
Hippocrate pensait que l'on pouvait modi-
fier ces enfants et les soustraire ainsi à la fa-
talité qui pèse sur leur tète. L'illustre Piiiel
et mon excellent maître le digne Esquirol ont
rappelé cette idée dans leurs ouvrages ; j'en
fais l'application.
Maintenant que mes confrères prononcent.
(juant à vous, monsieur le Pré^idc^t, vous
pouvez juger si, dans une entreprise pareille
à la mienne, je puis être arrélé par des rai-
sannemeuts qui tendent au moins à prouver
que je n'ai point été compris. J'ai bon espoir
en mes efforts : si c'est une illusion, elle est
naturelle et permise à tout homme conscien-
cieux. Depuis tout à l'heure un an qu'existe
mon établissement, j'avais évité le bruit, je
ne cherchais point la renommée; je suis at-
taqué, je dois me défendre. Personne n'es-
time M. Lemercier plus que moi; mais, puis-
qu'il m'en fournit l'occasion, je vais, monsieur
le Président, vous montrer toutes les profon-
deurs de ma conviction. Je place mon établis-
sement à côté de celui de l'abbé del'Kpée; je
le présente avec confiance à mon pays, et je
le mets dès aujourd'hui sous la protection de
l'inslilut.
ORTHOPHUKNIK. Zjll
Je demande qu'une commission soit nom-
mée pour l'examiner dans tous ses détails; je
demande aussi que l'honorable académicien
me donne comfnunicatiou de son travail : j'en
discuterai franchement avec lui les proposi-
tions fondamentales, et, tous les deux, dans
nos bonnes intentions, nous aui'ons fait de
notre mieux dans l'intérêt de la science et de
l'humanité.
Agréez, etc.
Février 1835.
J'ai cru devoir rassembler ici, pour l'instruction des jeunes
médecins, les questions que j'ai lliabitude d'adresser aux
parents qui amènent quelques-uns de ces pauvres enfants
à ma consultation journalière.
On trouve, dans les réponses obtenues, le véritable point
de départ et d'appui pour en faciliter ou en régulariser le
développf'tiH'iit intellectuel et moral.
ANALYSF, l'SVCHOl.OGIOnE
m: L'EMExNDI'MENT MIJMAIN
(;ili;Z LES K.\fA\ÎS AllItlÙlKS, IMlOlil'LF.TS nii IlOKS LIG?I1!.
EXAMEN DE LEUR ÉTAT INSTINCTIF, MORAL, INTELLECTUEL,
PERCEPTIF ET SENSORIAL.
Nom et âge du I
sujet. I
Son temyiérament,
ses iiabitudes
extérieures.
Appréciation des i
ionctioD.s (ie la vie j
organique. \
FACCI.TKS DE COXSKKVATION ET DE KF.PRODUCTIOX.
JRenohtmia.
/ f/enfant a-t-il un appétit voraco. inaiige-l- il
i comme tout le monde ou dévore-l-il ses
^^*°'" „?/!i°f!'*" } aliments comme un animal ? mange-l-il ses
I ongles, du bois, de la terre, des or-
dures, etc., elc. ?
/ L'enfant présente-t-il des dispositions à i'éro-
lisme?
Érotisme. <| Les manifestations que l'on observe tiennent-
elles à des habitudes vicieuses qu'il aurait
contractées dès l'enfimce?
d alimentation.
ll/l
A^'AT,YSI^ PSVCriOI.OOIQUK.
AttachrnK
A-t-il un oaraclôii' ;iiïecluonx?
A-t-il au conirairo des tcMulances à vivro .îo-
lilaire? 1
Quelles soi\l les flispositions de l'eufanl à cet
1 égard?
Vvss&ice • Esl-il querelleur, hareneux, diflicilo à vivre?
de iciictitn, ccurage i _ ... . . -n .■ • i
^ I Est-il au oonlraire pacifique, linnde ou peu-
V reux?
,'L'enfanl esl-il violent, a-l-il des disposilions
[ à casser, briser, déchirer, brûler les ob-
\ jets?
Se monlre-t-il cruel dans ses jeux avec ses
camarades? Le voit-on tourmenter les ani-
maux ?
Se montre-t-il sous des dehors tout à fait
différents ?
In»tinct à détruire.
Instinct de ruse.
Béisir d'avoir,
convoitise, égoisme.
Dextérité manuelle,
laabiiete manuelle, >
disi.io<.it^on
à construire ,
à tailler, à modeler
les objets.
L'enfant est-il hypocrite, menteur? A-t-il de
l'argulie? Cherche-t-il le subterfuge? Est-
il au contraire trop simple, trop candide
et trop franc?
L'enfant a-t-il des dispositions au vol, et
même à s'emparer aveuglément de tout ce
qui peut lui tomber sous la main, fait-il
des collections? Ou bien ne se montre-t-il
que trop désintéressé en toutes choses?
L'enfant a-l-il des disposilions pour les arts
mécaniques?
Est-il habile, adroit et prompt dans ses évo-
' lutions? Ou n'esl-on pas à chaque instant
témoin do sa maladresse?
Sftetitêifâtis »6»«n*n9tjp.
Estime de soi
orgueil.
^L'enfant a-l il bonne opinion do liii-nK^iiie,
a-l-il l'amour de la domination, le désir de
la puisï-ance, se fait-il remarquer par de
la présomption, de l'insolence et du mé-
pris? (il n'ist pas besoin de dire qu'il faut
ici, comme ailleurs, savoir s'il no [iré-ento
|)Hs le contre-pied de ces dispositions.)
Vanité ,
désir de plaire,
ANALYSE l'SYCHOLOGIQUK. 415
/L'enfanl ainie-l-il les flalleries et les compli-
l ments? Reclierclie-t-il la parure et à se
* faire remarquer même par de mauvais
moyens?
Est-il au contraire tout à fait insensible à
l'approbation de ses semblables"?
Prudence ,
circonspection.
/ L'enfant a-t-il de l'incertitude, de l'inquié-
tude et de l'irrésolution dans la tête? N'a-
t-il pas une teinte de mélancolie dans son
caractère ? Ou bien agit-il dans toutes cir-
constances comme un étourdi?
Bonté , charité ,
bienveillance.
L'enfant se fait-il remarquer par sa douceur
ou sa méchanceté?
Le voit on s'attendrir avec facilité, montre-
t-ilde la compassion? Est-il généreux, ex
pansif, etc.?
Sentiment
de respect et de
vénération.
L'enfant a-t-il en lui le sentiment de véné-
ration ? Est-il religieux? Est-il respectueux
envers ses parents et ses professeurs?
Montre-t-il, en un mot, de la vénération
pour toutes les supériorilés réelles ou n'a-
t-il de culte que pour lui?
Volonté ,
persévérance ,
L'enfant monlre-t-il dans .sa conduite habi-
tuelle de l'opiniâtreté, de l'obstination, de
l'entêtement? A-t-il l'esprit séditieux? A-
t-il au contraire le caractère inconstant,
changeant, variable et incertain?
Sentiment du juste.
de l'injuste,
conscience , justice.
'L'enfant désire- t-il et cherche-t-il la vérité?
Se révolie-t-il contre l'injustice, s'exagère-
t-il ses loris?
La conscience au contraire est-elle muette
dans sa constitution, néglige-t-il ses de-
voirs ?
Sentiment
de l'espérance.
L'enfant a-t-il l'esprit aventureux, forme-t-il
incessamment des projets chimériques ?
Yoit-il tout en beau ? '\'it-il au contraire
dans le découragement et sans foi dans
l'avenir?
/llG ANALYSi: PSY(:U()F.OGIOri:.
y'' L'enfant a-L-il de la disposition à saisir en
I touteschoses le côté merveilleux, étonnant,
l miraculeux et surnatiirol ? (!e sentiment
Sentiment j liiissc-t-il au Contraire par sa faiblesse et
du merveilleux. ^ gon inactivité ce même enfant exclusive-
ment et grossièrement absorbé dans les
phénomènes du concret et du mnndi^ ma-
\, lériel ?
/L'enfant se fait-il remarquer par de la viva-
Iinagination , ^ cilé, de Teiilbousiasme, de l'inspiration?
sent.ment poétique. ) ^^'^ ^'O'I-i' froidement, tristement el sans
V
prisme tous les objets extérieurs?
L"enfanl a-t-il une humeur gaie? A-t-il de
la tendance à saisir le côté plaisant des
'^*P"*-i!.?'""'' { choses? Cherche-t-il à faire rire? Est-il
railleur, ironique? A-l-il au contraire le
caractère sérieux?
gaieté.
/L'enfant a-t-il de l'inclination à imiter co
\ qu'il voit faire autour de lui ? N'a-t-il aa-
aeni.meni ^^^^^^ tendance au contraire à répéter les
I actes dont il est le témoin et a s harmonier
par cela même avec ses semblables?
Sentiment
Se»»» Cirtf'fiftffg.
Y a-t-il strabisme ?
Y a-t-il rotation spasmodique du globe ocn-
■Vue. { laire dans l'orbile ?
L'enfant est-il affecté de myopie, de pres-
bytie?
iLe goût est-il dépravé? Montre-t-il des pré-
férences pour les saveurs fortes ou douces,
aigresou sucrées, suaves ou nauséabondes ?
/Notion du froid et du chaud, du sec et de
\ l'humide, du doux et du rude, etc., etc.
Toucher. \ On connaît toute l'importance de ce sens vé-
/ rificjileur pour la connaissance des objets
\ extérieurs.
A.NAIASK l'.iYCllOLOGlQUI';. UU
iLe sens de l'ouïe mérite parliciiliérenicnl de
fixer l'alteiition. C'esl le t^ens qui peut re-
nuier le plus profoudémenl l'ûme liuiiiaine.
1 L'aclivilé donlce sens jouit cliez les sauvages
O<iorat. ' prouve tout le parti qu'on en pourrait liri)r
^ dans l'éducation de mes pauvres sujets.
£^tittcafi«*u fies sens.
Je me propose d'entrer à ce sujet dans quelques détails avec
noire in^lituteur. On ne saurait croire combien il y a à faire, sous
ce rapport, dans notre éduc;ition publique et particulière. Dans les
j''ti\ (le la première enfance, on trouverait, en les organisant, bien
tirs ressources précieuses. Les philanthropes du xviii" siècle
av;iieiii (W]A lixé l'iitlention sur ce point; mais il faut y revenir
aiijo iiil liui.
\ Ma relu
[..uvenient. ) 0)urse
M.
voluiitciiret
■' Station,
che.
Saul.
Jet.
''Se balance-t-il d'un côté à l'autre ou d'avant
Mouvements \ en arrière? Ebt-il affecté de la danse de
u.voiouta.res. i Saiut-Guv (chorée), ou de quelque autre
1 saint-'
\ tic ou
mouvement nerveux ?
1 Parle-t-il ?
Confo.mat.on des \(\y^^.\^ gout les vices de la voix ou de la pa-
organes de la parole 1
^ ^ rôle?
Sommeil.
!''Le sommeil est-il profond et réparateur, est-
il léi^er, l'enfant se réveille-i-ilen sursaut,
a-l-il souvent des rêves ou des cauche-
. mars, etc.?
Zll8 ANALYSli rSYClKJLOGlQUK.
JFacitltés tte uteê'ceifiian.
/L'enfant prend-il aispmenl connaissance des
Aptitude \ ohjpts extérieurs el de leur exisience indi-
à l'éducation, \ vifllielle'?
individualité. i Connaît-il ses lettres? Sail-il épeler? Sail-il
V lire? Sait-il écrire?
lions
_ . . 1 L enfant presente-t-il quelques disposi
FacuUé du dessin, \ -, a o
-„.,« .. =» ^o"S ce point de vue?
couiiguratiou. 1 '
(Saisit-il bien la forme des objets?
L'enfant présente-l-il sous ce rapport quel-
„ . . „, , ■ ques-unes des dispositions saillantes que
Faculté détendue. \ i- i \ • • l i
^ I on remarque chez les ijeometres, les ar-
chitectes el les entrepreneurs?
/"L'enfant aperçoit-il les rapports des couleurs
Faculté du coloris, j entre elles?
\Es!-il sensible à leur harmonie?
Xiocalité.
Calcul.
Ordre.
L'enfant aime-t-il à se déplacer, à changer
de localité?
Garde-t-il la mémoire des lieux qu'il a vi-
sités?
[Quels sont s
( l'enfant?
sous ce rapport les aptitudes de
(L'enfant se fait-il remarquer par la force ou
( la faiblesse de celle faculté ?
Mémoire
_ . (Examiner qu
des faits. { r . o
\ icint?
elle est son activité chez l'en-
Miisique. I Quelles sont à ce sujet ses dispositions ?
langage et ( Etudier également à ce sujet les perfections
mémoire cios mois. )^ ou les imperfections de la nature.
ANALYSE PSYCHOLOGIQUF:. A19
Ces faciillps se composent de la comparaison et de la causaliié ;
tout le succès lie l'éilucation que l'on peut donntr à ces mailieureux
dépend particulièremenl du développement que l'on fait acquérir à
ces deux attributs supérieurs de l'âme humaine.
MJli&ioffie.
Ya-l-il des transmissions héréditaires? L'enfant a-l-il eu des
convulsions dans les premiers temps de sa vie? A-t-il eu, à cetle
môme époque de l'existence, des inflammations du cerveau et de
ses membranes? Naurait-il point fait de chute? Ne serait-il pas
possible qu'il eût été conçu dans l'ivresse et dans l'orgie? Ne
serait- il pas la victime de quelques dégénérescences (1)? Les
habitudes de la masturbation ne l'auraient-elles point énervé, et
n'auraient-elles pas porté une atteinte profonde et radicale aux
pouvoirs les plus élevés de sa conslilulion ?
Il ne sera pas sans utilité, pour compléter ces observations, de
donner la mesure des principaux diamètres de la tète de ces mal-
heureux enfants, et d'indiquer également les configurations étranges
ou extraordinaires qu'elles pourront présenter.
On le voit par toutes ces questions, con-
naître la nature de l'homme, c'est connaître
particulièrement son organisation cérébrale
(1) Consultez sur ce point l'ouvrago romar(iuabie que vient de
publier ledocteur lî.-A. Vlorel, médecin en dicfde l'asile des Aliénés
de Saint-Yun, ayant pour titre : Traité des déyénérescences phy-
siques, i)iti-llr(iiiollrs et mnrales de respi^re Inuiiainc. A l\iris, chez
J.-B. Baillicrc et Fils.
Ù20 AiNAI.YSK l'SVCIloi oGiori:.
el tout ce qu'elle coin[)orte; c'est connaître
les propriétés qui y sont invinciblement et
éternellenient attachées ; c'est connaître les
facullés primordiales qui, par leur ensemble,
constituent son existence instinctive, morale
et intellectuelle; c'est coimaître l'emploi, le
but, le mouvement, le désordre ou l'abus de
ces facultés, chacune d'elles considérée isolé-
ment dans son exercice ou dans ses rapports
et ses combinaisons avec toutes les autres;
c'est connaître tous ces principes d'action
réduits à leur force native, à leur activité
propre, indépendamment de tout ce qui peut
du dehors en solliciter ou en neutraliser la
puissance ; ou, au contraire, c'est connaître
ces mêmes pouvoirs, modifiés par les circon-
stances extérieures, favorables ou défavorables
à leurs manifestations. Connaître la nature de
l'homme, c'est connaître sa destination et
l'ordre entier de ses rapports dans ce vaste
univers; c'est connaîtie ses intérêts, ses de-
voirs, ses plaisirs, les trésors de son intelli-
gence, les libéralités de son ànie.
Ce n'est pas tout, lecteurs. Connaître la
nature de l'homme, c'est pouvoir estimer à
sa juste valeur la cap;;cilé intellectuelle el
ANAI.YSK I>SY(;110I,0(;|()IjK. lill
morale d'un peuple ou d'urj individu; c'est
pouvoir mesurer tous les degrés de l'intelli-
gence, depuis l'idiot, l'imbécile et l'homme
ordinaire jusqu'au génie le plus grand et le
plus universel ; c'est pouvoir suivre tous les
mouvements du cœurhuniiiin; c'est pouvoir
déterminer les causes internes et externes de
nos actions; c'est pouvoir différencier la vertu
du vice, l'intelligence du délire, et l'héroïsme
de tout ce qui en est le faux simulacre.
Vous le sentez, pour aborder et trancher
toutes ces questions de la plus haute et de la
plus ancienne philosophie, pour aller ainsi
arracher tous les secrets à la nature et donner
des bases à l'éducation, à la morale, à la po-
litique et à la législation des différents peu-
ples, il faut un ensemble de choses, si rare
à trouver chez un seul individu, que de quel-
que libéralité dont je veuille user envers moi,
je ne puis, devant l'importance et la majesté
de mon sujet, ne pas m'empresser de récla-
mer bien vivement voire indulgence.
Il ne suffit point, j)our un pareil travail,
d'avoir reçu tout à la fois une instruction
solide et brillante, ni d'avoir élé formé à l'é-
cole des bonnes mœurs; il ne suffit point
l^22 ANALYSt; l'SYCHOLOCiK^UK.
d'êlre versé, comme un érudit, dans l'étude
de l'histoire ancienne et moderne, d'être
affranchi du joug des préjugés de caste ou de
nation, ni de se trouver dans une position
sociale d'où l'on puisse convenablement ob-
server les hommes et les événements de son
temps; il faut aussi avoir été, au moitis, placé
par la nature dans la moyenne de l'organisa-
tion. Il faut être apte à goûter, à sentir, à
faire et à analyser tout ce qui constitue la vie
de l'espèce entière.
Le monde alors est un espace ouvert au
développement et à l'application des facultés
de l'homme; il comprend la plus belle intel-
ligence, il descend jusqu'à la plus misérable,
et sait aussi se mettre en rapport avec elles.
Il se passionne pour tous les chefs-d'œuvre
des arts, il parcourt toutes les régions aux-
quelles le génie peut atteindre, et par le pou-
voir qu'il tient toujours de son oiganisation
d'arriver, à l'aide de l'enregistrement et de la
comj)araison des faits, à connaître le comment
et \e pourquoi des choses, il conçoit également
les bizarreries, les ridicules, les superstitions,
les fanatismes, les désordres et les vanités de
ce même esprit humain, dont tout à l'heure
AiSALYSE PSYCHOLOGIQUE. 423
encore il admirait l'élévation, la puissance et
l'éclat.
Quant aux facultés affectives, aux senti-
ments et aux penchants (]ui nous sont com-
muns avec les espèces inférieures, ou qui for-
ment l'apanage exclusif de l'espèce humaine,
il faut, non-seulement que celui qui en veut
faire l'objet public de ses réflexions soit apte
à constater, par l'observation chez la masse
des individus, l'inégalité de force et d'activité
de chacune de ses facultés, mais il est encore
à désirer, pour qu'il soit mieux en état de
juger leurs manifestations, qu'il en sente en
lui-même toules les incitations; il faut que
son âme ait été dans toutes les positions de
Vàme humaine; il faut qu'elle se soit faite et
brisée à toutes les émotions, à toutes les joies,
à toutes les douleurs de ce monde. Rien de
ce qui appartient à l'humanité, ainsi qu'on le
disait autrefois dans l'école, ne doit lui rester
étranger. Le tableau des vertus les plus su-
blimes doit faire battre son cœur et transpor-
ter son âme; il doit concevoir toutes les belles
actions et être capable de les faire. Sous un
autre point de vue non moins important, il
faut aussi que, se dépouillant de tout orgueil
Il2li ANALYSI-: l',SY(:H()l,()(;i(^UE.
et de tout charlatanisme, plein d'amour pour
la justice et pour la vérité, il pénètre dans les
replis les plus cachés de son cerveau, qu'il en
étudie les mouvements secrets, et que, malgré
les privilèges dont il jouit, convaincu de ses
propres faiblesses, honteux de certains senti-
ments qui, bien des foi."^, lui ont fait oublier
ses obligations d'homme, il soit également
apte à concevoir tout ce qui résulte de l'action
incomplète ou démesurée de nos penchants ou
de nos sentiments primitifs.
J'en ai la plus intime conviction, si tout ce
qui peut, soit en bien, soit en mal, soit en
génie, soit en stupidité, se présenter à l'esprit
et au cœur de l'homme considéré d'une ma-
nière générale, n'entre point dans la tête de
celui qui veut deviner l'énigme de sa nature,
il peut renoncer à son entreprise : comme
instituteur, comme juge, comme législateur,
comme philosophe ou comme prêtre, l'intel-
ligence des faits lui échappera toujours; sa
mission est manquée !
FIN.
TABLE DES MATIERES.
Avis au lecteur vu
iNTnODUCTlON 5
Analyse de l'entendement humain 53
Besoin d'alimentation 6i
Instinct de la génération, amour physique 71
Amitié , attachement , affection 90
Courage, instinct de la lutte et du combat 105
Instinct à détruire 130
Savoir-faire, ruse, dissimulalion, instinct à être secret. . 167
Sentiment de propriété 237
Circonspection , prudence 306
Sens des arts et de l'architecture, constructivité .... 335
MÉMOIRE EN FAVEUR DE L'ABOLITION DE LA PEINE DE MOUT. . 3/|3
Orthophrénie. — Nouveau système d'éducation 389
Rapport sur l'établissemlnt orthophrénique, par M. le
docteur ^larc 39o
^
b^
^^^^m '^m
^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^BEm^UwIi A K}^^'' 1^ ' *
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